COLERES PAYSANNES ET INDUSTRIALISATION SAUVAGE

En cette fin d’année, la répression des dissidents, -écrivains, artistes, avocats, pétitionnaires – continue. Comme d’habitude, la période euphorique des fêtes en Occident est propice à l’ouverture des procès et au prononcé de lourdes peines. Les condamnations qui frappent les grandes figures de la dissidence : Liu Xiaobo, Chen Guangcheng, Gao Zhisheng, ne sont en rien allégées, malgré les mouvements de soutien de l’intérieur et de l’extérieur du pays. Si quelques-uns des disparus du printemps ont recouvré la liberté, les tribunaux en jugent d’autres, moins connus à l’étranger mais admirables (Chen Xi, Chen Wei, Ni Yulan) et n’hésitent pas devant une condamnation à une décennie d’emprisonnement.

Impossible évidemment de relater toutes les violations des droits de l’homme : trop nombreuses et surtout ignorées, celles dont souffre la masse des militants inconnus de province. Mais il existe un risque encore plus grand : celui d’oublier les épreuves qu’imposent l’urbanisation et l’industrialisation sauvages à la fraction la plus nombreuse et la plus pauvre du pays : la paysannerie. Sur les cent quatre vingt sept mille « conflits de masse » officiellement recensés en 2010, 65% concernaient des réquisitions et cessions de terrains. Parvenue à son paroxysme juste avant Noël, l’affaire du village de Wukan est comme un condensé de la crise foncière qui agite de nombreuses localités rurales. Situé à 120 km de Hongkong, Wukan compte 13.000 villageois dont 80% se disent victimes d’un accaparement de terres ; la mairie a réquisitionné sans consultation ni indemnisation 1.666 hectares destinés à des industriels. Le 21 septembre, les villageois commencent de manifester et exigent aussi des élections locales honnêtes. Le lendemain, ils affrontent la police, lui jetant des pierres et endommageant ses véhicules ; le secrétaire local du parti s’enfuit avec des membres de la municipalité. Le 24 septembre, les villageois désignent un comité provisoire pour les représenter. Le pouvoir les décrit comme « un groupuscule illégal, manipulé par des forces hostiles désireuses de créer des troubles ». La police réprime le mouvement et arrête plusieurs d’entre eux. Le 10 décembre, les policiers exigent la capitulation sans condition des villageois, dont ils ont coupé l’eau et l’électricité et dont ils bloquent les approvisionnements alimentaires. Les instituteurs, qui habitent à l’extérieur, ne peuvent venir donner leurs cours. Le lendemain, lorsqu’un millier de policiers tentent de pénétrer dans la ville, ils sont repoussés par cinq mille habitants qui ont édifié des barricades et se sont armés comme ils pouvaient.

Le même jour, Xue Jinbo, chef du comité provisoire, meurt dans les locaux de la police ; sa fille a vu les doigts fracturés de son père, son cou gonflé et les traces de coups sur son dos. Les villageois demandent la restitution du corps, ce que refusent les autorités. La tension s’est accrue jusqu’au 20 décembre. Alors que les villageois s’apprêtaient à forcer le blocus, un message émanant de la direction provinciale du parti annonçait la libération des trois détenus et invitait à des discussions, ce qui a ramené le calme, du moins pour un certain temps.

Le conflit de Wukan expose tous les ingrédients des tensions rurales, à la base de l’expansion industrielle et de l’urbanisation sauvage. Les anciennes structures de possession collective (équipes ou brigades de production) ont disparu pour laisser place à l’État et au Parti, réunis dans des municipalités qui ne se heurtent à aucun contre-pouvoir ; leurs plans d’expropriation parfois ne prévoient aucune indemnisation. Les mairies se procurent en outre une bonne partie de leurs ressources par l’achat autoritaire de terrains à petit prix (dix à vingt ans de récoltes annuelles) qu’elles revendent cinq fois plus cher aux industriels – et souvent avec un profit personnel prélevé au passage.
Or la Chine manque d’eau et de terres arables. 20% de la population mondiale ne dispose que de 7% des sols cultivables : compte tenu de l’immensité des zones inhabitables, c’est, avec environ 0,01 ha par tête,seulement le tiers de la moyenne mondiale. De plus, l’urbanisation peu économe de terrains (avec le développement indécent des terrains de golf) et l’extension des zones industrielles soustraient chaque année d’énormes surfaces à l’agriculture, créent une catégorie nouvelle de paysans sans terre et poussent la population démunie vers les villes.
Les planificateurs centraux prévoient pour les quinze ans à venir le départ pour les centres urbains de trois cent vingt millions de ruraux, l’équivalent de toute la population des États-Unis.

Même apaisé, le conflit de Wukan constituera un précédent car il a mis en lumière les principales faiblesses de l’appareil politique rural : l’accaparement des terres, la misère paysanne, l’absence d’élection libre, un secrétaire du parti en place depuis quarante ans, la corruption des municipalités et les automatismes d’une répression qui bafoue le droit car les récalcitrants sont frappés même s’ils ne demandent que justice, équité et application des lois.

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