LE VENT SE LEVE ET LES NUAGES S’AMONCELLENT (风起云涌)

Il devient de plus en plus difficile de trouver le fil directeur de la politique chinoise, tant intérieure qu’étrangère. Au regard des droits de l’homme, des données contradictoires s’accumulent, d’un problème à l’autre.
Après avoir chassé les notables corrompus du parti, les paysans de Wukan (Guangdong) ont désigné librement leurs représentants le 11 février, montrant qu’ils comprennent très bien la démocratie et le suffrage universel, ces «idées corruptrices instillées par l’Occident». De telles insurrections rurales, souvent situées dans des régions éloignées, jettent une lumière crue sur un des procédés de la croissance chinoise : la transmutation quasi alchimique d’une terre arable qui ne vaut pas plus que son indemnisation dérisoire en un terrain industriel de prix décuplé, grâce à l’intermédiation d’une municipalité qui se sert au passage.
De l’autre côté, une question angoissante : celle de la survie de l’avocat Gao Zhisheng, depuis août 2006 aux mains de la police. Cette dernière dit, au fil des années, tantôt qu’il a disparu, tantôt qu’il est «là où il doit être», tantôt qu’il est de nouveau incarcéré, mais quand son frère, en janvier 2012, se rend avec la famille dans cette prison reculée du Xinjiang, Gao ne s’y trouve pas («il est parti en rééducation» ; «il ne veut pas vous voir»). Ses amis s’interrogent : le très bref appel téléphonique par lequel il aurait donné signe de vie en mars 2010 ne serait-il pas un faux, une mise en scène policière ? La police bafouille ou se tait sur le sort de cet avocat brillant, qu’elle a battu et torturé, peut-être à mort.
Les affaires internationales mettent la Chine sous pression car les tensions de la Mer de Chine affectent les relations avec les États-Unis, cœur de la diplomatie chinoise. Les petits pays de la région ne souhaitent pas affronter directement la grande puissance régionale. L’ouverture d’un dialogue stratégique américano-philippin irrite Beijing et justifie des sanctions : «La Chine doit réduire ses liens économiques avec les Philippines et leur battre froid pour une longue période… Elle doit user de son influence pour presser
les pays de l’Association des Nations de l’Asie du Sud- Est de restreindre leur coopération avec les sociétés philippines.» (Global Times, 29 janvier). Le courant des faucons demandent aussi l’envoi de navires de guerre vers les îles Diaoyutai, disputées aux Japonais, parce que manquer là de fermeté ne pourrait qu’encourager les pays de la Mer méridionale à réaffirmer leurs prétentions.
Le régime ne souffre pas qu’on le suspecte d’expansionnisme et de volonté de puissance. Mais une nouvelle course aux armements s’est ouverte en Asie orientale. Il s’agit de contrer la croissance militaire de la Chine qui porte déjà son budget au deuxième rang mondial, très loin devant celui de ses voisins.
Une autre source d’interrogation, c’est le projet de construire avec la Russie une Union eurasienne (Global Times, 29 janvier). En surface et en population, elle pourrait faire pièce à l’OTAN. Déjà les deux diplomaties ont marqué leurs convergences lors du printemps arabe de 2011 ; et aujourd’hui par les vetos concertés sur la Syrie au Conseil de Sécurité de l’O.N.U.. On ignore jusqu’où les deux pays peuvent aller, au delà de la surveillance et de la stabilisation de la situation en Asie centrale. Car la Russie n’est pas rassurée sur la fiabilité de son alliée ; elle craint que tout en affichant l’alliance, la Chine ne donne en fin de compte la priorité à son dialogue avec l’Amérique.
Les relations sino-américaines sont en effet bien étranges. Le côté chinois y mêle protestations d’amitié et insultes. Beijing recherche un partenariat privilégié, y compris militaire, avec la première puissance du monde ; il prend en tout pour référence son niveau technologique et cherche à en copier les brevets ; il en achète la dette ; quant aux notables – dont le futur chef d’État Xi Jinping –, ils envoient, s’ils le peuvent, leurs enfants étudier dans les universités américaines et placent leurs capitaux sur des marchés qui leur semblent sûrs. Mais en même temps, la presse traite de tous les noms Mme Clinton lorsqu’elle s’occupe de la Méditerranée et du Proche-Orient, qualifie le printemps arabe d’échec patent pour Washington et présente le régime américain comme un vieillard au bout du rouleau. Ces contradictions prennent parfois un tour comique et embarrassant, comme le 6 février dernier, lorsque Wang Lijun, bras droit du puissant secrétaire du parti de Chongqing, a tenté pour d’obscures raisons de fuir précipitamment aux États-Unis, en se réfugiant dans leur consulat de Chengdu (Sichuan), aussitôt encerclé par la police.
Au milieu de ces turbulences, la Chine se présente devant sa population comme une force stabilisatrice sans égale, pour assurer la paix du monde. «C’est réellement une grande bénédiction qu’il existe dans le monde d’aujourd’hui une puissance à la volonté ferme, attachée à ses principes, qui ne sert pas ses propres intérêts, aussi honnête que franche.» (Quotidien du peuple, 27 février). Pour les éloges comme pour les flatteries, on n’est jamais si bien servi que par soi-même.
©LDH – Bulletin n°64 – février 2012

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s