L’ENTREPRISE PRIVÉE CONDAMNÉE À MORT

Il n’a jamais été, et il reste difficile de faire comprendre la Chine aux Européens, et vice-versa. Chacun s’exprime avec les codes qui lui sont propres, et c’est aux décrypteurs de ces codes de servir d’interprètes aux acteurs de ce long dialogue, qui a traversé les siècles et se poursuit, avec les heurs et les malheurs que l’on connaît.

Alors que le gouvernement chinois déploie ses arguments à force de propagande et d’investissements dans les médias, les instances internationales, et les établissements universitaires, il devient de plus en plus urgent d’écouter les voix plurielles qui émanent de Chine et expriment une vérité plus proche de la réalité que celle qui nous est assenée par les spécialistes autoproclamés ou les hommes politiques proches des milieux chinois

Un exemple : le gouvernement chinois cherche activement à faire reconnaître le statut d’économie de marché par les membres de l’Union Européenne et l’Organisation mondiale du Commerce. Depuis son entrée dans l’OMC en 2001, il était entendu que la Chine devait faire des efforts pour transformer son économie dirigée en une réelle économie de marché, mais les faits montrent que, malgré tous ses efforts de persuasion, la Chine ne parvient toujours pas à convaincre ses partenaires à travers le monde de sa bonne foi.

Un incident vient d’illustrer tout particulièrement ce phénomène. En effet, ces derniers jours, la blogosphère chinoise est de nouveau agitée par une affaire qui défraie la chronique : la condamnation à mort de Mme Wu Ying. Cette Mme Wu, qui n’a que 31 ans cette année, était déjà la sixième femme la plus riche de Chine en 2006, alors qu’elle venait de se lancer dans les affaires en 2003. Arrêtée sous prétexte de « collecte de fonds illégale » en 2007, Mme Wu a porté plainte à son tour, et se retrouve maintenant dans les couloirs de la mort chinois. En effet Mme Wu, qui est une femme d’affaires indépendante avait des difficultés à obtenir des crédits de la part des banques, qui ont plus ou moins reçu la consigne de ne prêter qu’aux entreprises soutenues par l’Etat. Elle s’est donc tournée vers des investisseurs privés, pour qui le prêt de capitaux à un taux élevé constitue la principale source de revenus.

Il est intéressant de remarquer (et les internautes chinois n’ont pas manqué de le souligner) qu’aucun des onze investisseurs qui avaient prêté de l’argent à Mme Wu Ying, n’ont porté plainte contre elle. Par ailleurs, quelques intellectuels qui se sont penchés sur ce cas ont signalé que plus de 99% des internautes qui avaient participé à un sondage sur le cas de Mme Wu s’opposaient à sa condamnation à mort. Ils ont également remarqué que, lorsque des fonctionnaires étaient accusés de corruption, ils n’étaient pratiquement jamais condamnés à mort, mais que, lorsqu’il s’agissait d’entrepreneurs privés, alors la peine de mort était fréquemment utilisée.

Pourquoi s’arrêter spécialement sur ce cas, aussi tragique qu’il puisse être ? Parce qu’il démontre de façon irréfutable que la Chine n’applique pas une économie de marché, et que ses banques continuent à favoriser les fonctionnaires au détriment des hommes et femmes d’affaires indépendants. Plus que de longs discours plus ou moins bien argumentés, les réactions des Chinois qui participent furieusement au débat, depuis le renvoi de l’appel de Mme Wu contre sa sentence et le maintien de sa peine en janvier 2012, confirment que le marché chinois est encore loin d’offrir les mêmes chances à tous ceux qui s’y aventurent.

Aujourd’hui d’éminents experts chinois en science économique sont enfin sortis de leur réserve pour s’indigner et déclarer que cet incident démontre bien que la Chine n’est vraiment pas entrée en économie de marché, puisque Wu Ying, accusée de « collecte de fonds illégale » n’a pas été accusée de vols ou d’escroquerie. Autrement dit, collecter des fonds devient illégal ?!!! Si la Chine veut faire la preuve de son adhésion aux règles du jeu mondial, la première chose à faire serait de ne pas exécuter Wu Ying.

Pourquoi cette histoire nous concerne-t-elle directement ? Parce qu’elle nous ramène au début de notre raisonnement et répond à une question que les Européens ne se posent sans doute pas assez souvent : pourquoi est-il si important, aux yeux des autorités chinoises, d’obtenir le statut d’économie de marché ? Parce que, dès qu’elle l’aura obtenu, plus personne ne pourra accuser la Chine de pratiquer le dumping, car l’OMC protège ses membres de toute poursuite en la matière. Il est très difficile de prouver une accusation de dumping contre la Chine en ce moment. Cela deviendra impossible dès que le statut d’économie de marché lui sera accordé.

Prêter l’oreille aux commentaires de la population chinoise, via ses blogs, ses intellectuels indépendants et ses commentateurs dans la diaspora peut grandement protéger l’Europe de  toutes formes d’information dévoyée…

Marie Holzman

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