MIROBOLANTES PÉRIPÉTIES SINO-AMÉRICAINES

Oubliées pour un instant les disputes commerciales, monétaires ou financières entre les États-Unis et la Chine : la question épineuse à régler d’urgence bouscule les agendas et concerne les droits de l’homme de manière pressante. Elle place le régime chinois au pied du mur.

Le 26 avril, Chen Guangcheng, l’avocat « aux pieds nus », se réfugie à l’ambassade des États-Unis à Beijing, juste une semaine avant l’arrivée de Hillary Clinton, venue poursuivre le « Dialogue économique et stratégique » Il y reste six jours, avant d’en partir « de son plein gré » (Xinhua). Le 6 février, un tout autre personnage, Wang Lijun, deuxième personnage à Chongqing et responsable de purges sévères, court s’abriter au consulat américain de Chengdu et provoque la chute de Bo Xilai, chef du parti de Chongqing. Le consulat a abandonné Wang Lijun, l’ambassade a laissé partir Chen Guangchen le 2 mai, au risque en cette année électorale de déclencher la colère des Républicains contre le président Obama. L’immense popularité dont jouit Chen Guangcheng, dans le pays comme à l’étranger pour son courage et sa rectitude, a dû être prise en compte dans la négociation. Pour l’instant, il a enfin accès dans un hôpital aux soins médicaux que lui interdisait son assignation à domicile.

L’affaire n’est pas terminée car Chen Guangcheng refuse toujours de partir aux États-Unis, il veut continuer à se battre en Chine et avoir la vie de famille normale que l’État lui refuse depuis 2005. On voit mal comment Washington pourrait lui accorder en permanence une tutelle protectrice. De son côté, Beijing exigerait des excuses américaines pour cette « ingérence dans les affaires intérieures » tout en promettant d’enquêter sur les illégalités commises à l’encontre de Chen et qu’il connaît parfaitement. Dans tous les cas, les militants des droits civiques vont s’emparer de l’affaire et commenter les faux pas du pouvoir.

Cette crise survient alors que le parti ne s’est pas entièrement remis du séisme politique de Chongqing. Beijing s’efforce de persuader que tout se passe dans la clarté : « L’exclusion de Bo Xilai reflète la politique de transparence du parti ». (Xinhua, 18 avril). Mais cette volonté de transparence est douteuse puisque dès le 10 avril, jour de destitution de Bo Xilai, la censure s’est mise en marche pour définir surle champ les mots sensibles qui bloqueraient les recherches sur l’Internet.

Les choix du parti ne souffrent pas discussion ; toute résistance conduirait à des sanctions : « Une rigoureuse gouvernance du parti correspond à une tendance irréversible. Ceux qui le nient seront éliminés. Tous les membres du parti, en particulier les officiels en position de responsabilité, doivent bien le comprendre. » (Global Times, 16 avril). Une preuve supplémentaire du contrôle de l’information se trouve dans l’afflux, depuis la destitution de Bo Xilai, des révélations sur les délits de toutes sortes commis à Chongqing, sur des tortures en prison, des aveux extorqués par violence, etc. La critique est désormais autorisée puisque le bureau politique a désigné l’adversaire ; elle est utile puisqu’elle apporte de l’eau au moulin des dirigeants en place.

L’affaire de Chongqing a secoué l’opinion ; les commentaires sarcastiques diffusés sur la toile inquiètent, ce qui justifie les fermetures de sites, des arrestations pour diffusion de rumeurs et la destruction de nombreux messages depuis la mi-février : »Le chaos et les illusions engendrés par l’Internet doivent être pris en compte » (Global Times, 9 avril) « L’espace cybernétique est devenu un lieu d’expression de sentiments négatifs. On l’a pris à tort comme représentant le sentiment dominant du pays. Les gens qui partagent de mêmes points de vue s’y rassemblent et confortent leurs propres valeurs. C’est ainsi que le côté noir de la société s’est trouvé amplifié. Pire, l’opinion sur la toile tolère mal les idées contraires. La forte censure d’une opinion minoritaire est devenue une sorte de totalitarisme (sic !) ». (Global Times, 10 avril).

Pour ne pas arranger les choses, la tension s’accroît en Mer du Sud avec un nouveau contentieux, celui des hauts fonds Scarborough (Îles Huangyan). Les Philippines assurent qu’il s’agit de leur zone économique exclusive; les Chinois, que cette terre leur appartient depuis toujours. Les navires chinois et philippins sont là et refusent de partir. La Chine affirme une position dure : « Assurer l’autorité de la Chine est la priorité absolue dans la Mer de Chine méridionale » (Global Times, 13 avril) ; »Nous ne tirerons pas les premiers mais si la guerre éclate, nous devrons balayer résolument la marine belligérante adverse (Global Times, 24 avril) ; « Une de nos priorités urgentes consiste à user des leviers économiques pour que les pays qui osent défier la Chine subissent des pertes insupportables quant à leur économie et leurs moyens d’existence. » (Le directeur de l’Institut pour les études internationales, 24 avril)

Les Philippines demandent à l’ASEAN de se prononcer sur l’affaire. Elles souhaitent, avec le Vietnam, saisir les tribunaux statuant sur le droit de la mer. La Chine, au contraire, veut à tout prix éviter l’internationalisation des litiges car elle se trouverait alors minoritaire devant le front commun Hanoï-Manille. Mais la situation est complexe et l’on retrouve la présence des États-Unis avec les manœuvres militaires américano-philippines, lancées à partir du 16 avril.

De leur côté, Russes et Chinois ont mené du 2 au 27 avril des exercices navals en commun dans la mer Jaune. Quatre navires de guerre du côté russe, plus deux navires d’approvisionnement ; seize bâtiments et deux sous-marins pour le côté chinois. La région voit dans cette démonstration de forces un avertissement pour les pays riverains de la Mer du Sud. Mais là encore, les tensions et les équivoques subsistent : Gazprom a signé un accord avec Petrovietnam pour des opérations off-shore. Bien que celles-ci ne soient pas situées dans des zones revendiquées par la Chine, Beijing s’interroge sur la venue des Russes dans cette zone de conflits.

Et les Russes ne sont pas seuls : l’Inde, qui vient de lancer une fusée à portée intercontinentale, aide aussi les Vietnamiens dans la prospection pétrolière ; elle considère la Mer du Sud comme « propriété du monde » et zone de fréquentation libre. Le renforcement de son potentiel militaire – à un niveau bien inférieur à celui de la Chine – déplaît fortement à Beijing qui dispense ses conseils à New-Delhi : « Chaque pays a le droit de développer ses forces de défense mais une expansion excessive des armements et le gonflement du budget de défense nationale au delà des exigences de sécurité est un gaspillage d’argent et de main d’œuvre ; de plus, cela va susciter des inquiétudes parmi les pays voisins et pousser à une course aux armements. »(Guangming ribao, 9 avril).

L’armement dangereux et illégitime, c’est toujours celui de l’autre.

©LDH – Bulletin n°66 – avril 2012

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