LA LIBERTE DE CHEN GUANGCHENG

Chen Guangcheng aux États-Unis, enfin sorti de sept ans d’un double régime carcéral : en prison d’abord, à son domicile ensuite. La nouvelle a été bien accueillie sur l’Internet où ses nombreux amis s’affligeaient de son sort depuis des années. Mais avec des regrets aussi et bien des interrogations : « La Chine peut tolérer la corruption et la tromperie mais elle ne supporte pas un individu droit de caractère et bienveillant ». « Le combattant est parti ; il a obtenu la liberté mais la Chine reste elle-même ; dois-je être heureux ou triste ? ». Des cybernautes craignent qu’il ne puisse guère s’exprimer, de peur des représailles qui menacent dès aujourd’hui ses parents restés en Chine : son neveu Chen Kegui, maintenant accusé de tentative d’homicide pour avoir brandi un couteau alors que l’on envahissait de nuit son appartement ; son frère, assigné à résidence et battu, qui a échappé à ses surveillants pour se rendre dans la capitale.

Du côté du pouvoir, on s’efforce de masquer l’affront. Officiellement, tout est très normal : la Chine a gentiment laissé Chen partir pour étudier à l’étranger comme pourrait le faire « n’importe quel citoyen chinois ». Mais tout le monde a compris qu’il avait arraché l’asile politique car le pouvoir n’aurait pu longtemps accepter sur le territoire ce critique indomptable du régime, avec la liberté qu’il avait fallu promettre au côté américain. Le pouvoir énervé a voulu clore les débats. La censure a sans délai bloqué les mots « sensibles » sur l’Internet tels que « CGC » (les initiales), « blind man », « Chaoyang hospital » (où Chen était soigné), « US/embassy », »Garry Locke/hospital » (Garry Locke est l’ambassadeur américain de Beijing) etc.

Beijing essaie de minimiser l’affaire. Chen Guangcheng serait une personnalité sans envergure qui se serait cru de stature internationale à cause d’une propagande orchestrée de l’étranger. Mais Chen n’est pas un petit personnage : dès 2002, le New York Times faisait une de ses couvertures sur « l’avocat aux pieds nus » et en 2006, Time Magazine le plaçait sur la liste des cent personnes les plus influentes au monde. L’année dernière encore, Mme Clinton avait lancé un appel en sa faveur.  En Chine, son sort cruel avait touché des millions de cybernautes et beaucoup d’entre eux avaient esssayé de se rendre à son village pour lui exprimer leur solidarité.

Comment croire la Chine quand elle s’affirme un État de droit qui a fait d’énormes progrès au sujet des droits de l’homme? L’assignation à résidence de Chen Guangcheng,de son épouse et de sa fille ou celle de son frère n’avaient aucun fondement dans le droit chinois. Elles étaient pourtant connues de tous et assurées par un cordon de policiers. Comment croire qu’une administration, qui sait repérer dans le fond des ordinateurs le moindre mot « sensible », ignorait que la loi se violait sur grande échelle dans l’agglomération de Linyi, en pleine province du Shandong ?

Il ne sert à rien de feindre l’ignorance. Aujourd’hui encore, de telles violations ouvertes du droit par l’assignation à résidence sont fréquentes. à Shanghai, avec l’économiste Feng Zhenghu, pour lequel ses amis ont entamé de multiples démarches à tous les échelons possibles du pouvoir. Ou à Beijing, avec Liu Xia, l’épouse du Prix Nobel emprisonné Liu Xiaobo, coupée du monde depuis octobre 2010.Une enquête –  qui ne se prétend pas exhaustive – a dénombré cent soixante-trois cas d’assignation à résidence en 2011.Les délateurs, si nombreux lorsqu’il s’agit de repérer les démocrates,manquent si l’on recherche les excès policiers.

La polémique et la dérision envers le pouvoir ont pris un nouveau tour, à l’occasion du lancement en bourse de Facebook. Son promoteur américain avait déclaré devant les Services financiers que son logiciel avait des difficultés d’accès dans quatre pays, la Syrie, l’Iran, la Chine et la Corée (Korea) du Nord ; les blogueurs notent donc que leur pays fait partie maintenant, non seulement des BRICKS,mais aussi de l’honorable groupe des SICK (les « malades »). Très peu de temps après son apparition, le terme sick est devenu un mot « sensible », déclenchant lui aussi le blocage de la consultation sur la toile. Le ridicule ne tue pas les êtres humains mais, parfois peut-être, il sape les régimes.

Affectées par le départ de Chen Guangcheng et de sa famille, comme déjà en février par l’arrivée précipitée du n°2 de Chongqing au consulat américain de Chengdu, les relations sino-américaines sont aussi troublées – mais indirectement – par l’effervescence militaro-diplomatiques en Mer de Chine. La Chine se sait plus forte que ses voisins et leur fait savoir mais elle ne pèserait pas lourd en mer devant la marine américaine si celle-ci venait protéger les Philippines.

Elle fait mine de s’en moquer et d’oser jouer avec le feu. L’arrivée d’un sous-marin nucléaire américain à SubicBay n’est pas impressionnante, assure-t-elle : au moment où ils se retirent de l’Afghanistan, les États-Unis ne vont pas affronter la Chine, beaucoup plus puissante, et leur inertie montrera le vide de leurs engagements militaires envers les autres pays de la région, Japon et Corée du Sud notamment. Ils perdraient donc la face. (Centre d’Information Internet de Chine, 18 mai)

Prétendant être libre de ses mouvements, elle menace le régime philippin (Global Times, 9 mai) : « Ce serait un miracle que ça ne débouche pas sur une épreuve de force ». Elle répète : notre patience ne doit pas être prise pour de la faiblesse. « Il faut donner une leçon claire aux Philippines ». Mais le jeu est périlleux : il s’agit d’intimider sans provoquer de riposte.

Avec le Vietnam, prudence aussi car les conséquences d’un conflit sont imprévisibles: la Chine crie aux prétentions insensées sur des territoires qui lui appartiendraient depuis la nuit des temps mais elle ouvre le 23 mai à Hanoi des discussions sur les zones de pêche dans le golfe frontalier de Beibu.

La situation n’est pas plus calme plus au Nord, avec le Japon, allié privilégié des États-Unis. A côté du vieux conflit sur les Diaoyutai (Senkaku), la Chine revendique maintenant l’atoll Okinotori, que le Japon rattache à sa zone économique exclusive. Et même avec la Corée du Nord, dont la marine – ou des gangsters liés à la triade chinoise – a capturé le 8 mai 28 pêcheurs en demandant une rançon. Ils ont subi de mauvais traitements avant d’être relâchés le 21 mai mais l’épisode a fortement irrité l’opinion chinoise qui se demande quelle attitude prendre envers un voisin aussi incontrôlable.

La situation n’est pas non plus au beau fixe avec l’Inde : son ministre de la Défense accusait récemment les troupes chinoises d’avoir franchi la frontière indienne plus de cinq cents fois en deux ans et demi, (ce que Beijing a nié le 18 mai). Bref, la Chine se trouve avoir des problèmes avec tous ses voisins, comme s’ils s’entendaient pour faire pièce à son expansion extérieure et elle crie d’autant plus fort qu’à l’intérieur du territoire, l’opinion s’inquiète et s’agite.

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