TARTUFFE DÉFEND LES DROITS DE L’HOMME

Le onze juin, Beijing a publié un plan de protection des droits de l’homme pour la période 2012-2015. Il s’agit d’œuvrer « pour le bonheur et la dignité de chaque citoyen ». C’est fort nécessaire car « la Chine est confrontée à de nombreux défis et elle a un long chemin à parcourir avant d’atteindre l’objectif sublime d’une pleine jouissance des droits de l’homme ».

Des promesses à profusion pour exposer ce qu’on n’a pas fait : une participation des partis non communistes et des organisations de masses aux décisions collectives, pas de torture pour obtenir des aveux, les juges écouteront sérieusement les avocats, les femmes prendront une part égale à celles des hommes dans la gestion des affaires, on améliorera les conditions de travail et plus de personnes âgées auront droit à une pension de retraite, etc. et même une loi sur la philanthropie…

C’est bel et bon mais pourquoi un si « long chemin » ? Parce que – et Beijing reprend l’antienne si facilement reprise à l’Ouest – il lui faut s’occuper du progrès économique, de la culture, de l’écologie et du social, tous objectifs qui entrent violemment en conflit avec les libertés, individuelles ou collectives.

C’est convaincant. Puisqu’il faut d’abord que les gens mangent, on ne peut supprimer la censure de la presse ; il faut aussi pouvoir battre les prisonniers, interdire aux avocats d’exercer s’ils gênent, enfermer les dissidents, enlever à leur famille la liberté de mouvement, conserver dans les camps de travail quelques millions de détenus et même procéder chaque année à quelques milliers d’exécution. Le chemin vers la liberté est bien sûr très long et très ardu quand celui qui se propose de protéger est le même que celui qui frappe.

La Chine affirme qu’elle est un État de droit. Ce n’est pas vrai : elle n’est soumise à la loi qu’en apparence. Elle est un État-parti et le Comité central du parti dispose d’un Comité des affaires politiques et législatives qui décide quoi faire des lois dans les situations délicates. Ce Comité a participé pour une large part aux disparitions de dissidents en 2011, au harcèlement de Chen Guangcheng de sa sortie de prison jusqu’à la fuite en famille vers les Etats-Unis ; il a décidé des sanctions à infliger aux signataires de la Charte 08, dont le Prix Nobel Liu Xiaobo. Le parti dispose aussi d’une Commission militaire et son président peut choisir d’appeler l’armée à tirer sur la foule comme en 1989. Car l’armée appartient au Parti. (Note : En 1989 précisément, le Comité politique et législatif, rétrogradé l’année précédente par le secrétaire général Zhao Ziyang, ne jouait plus un grand rôle dans le maintien de l’ordre. Il retrouva toute son importance dès 1990 avec le durcissement du régime et la répression de la dissidence).

Emerveillés par les gratte-ciels des grandes villes, le boom immobilier un peu partout et l’expansion du commerce extérieur, nombre d’observateurs rappellent avec indulgence l’adage des œufs cassés pour faire l’omelette. Mais justement, où est l’omelette ? La performance économique chinoise – principal argument pour refuser les droits de l’homme les plus banals – est-elle si extraordinaire après plus de soixante ans de monopole politique ininterrompu ?

Prenons les statistiques officielles, que personne ne met en doute, – malgré l’enseignement qu’on aurait pu tirer naguère de celles de l’Europe de l’Est. Le F.M.I., les Nations unies, la Banque mondiale les acceptent sans poser de questions. Les chiffres nous disent que pour le produit intérieur brut par habitant, la Chine vient en 2010 au 94ème rang, juste derrière l’Equateur et la Jordanie. Si l’on tient compte du pouvoir d’achat réel des monnaies, elle occupe le 93ème rang pour le Fonds monétaire international, le 117ème pour le C.I.A. World Factbook et le 96ème pour la Banque mondiale. Elle se trouve, quelles que soient les estimations, en dessous de la moyenne mondiale – 9.056 $ en 2010 -, avec respectivement l’équivalent de 4.382 $, 8.400 $ et 7.599 $ pour les trois organismes précités.

Il n’y a donc pas de quoi pavoiser ni justifier les œufs cassés. Encore faut-il rappeler que les moyennes ci-dessus combinent quelques fortunes insolentes issues du démantèlement du secteur public productif avec la pauvreté de larges fractions du paysannat, les difficultés des deux cent millions de travailleurs journaliers, la misère des régions reculées et celle des minorités nationales. Ajoutons qu’officiellement trois à quatre cents millions de paysans n’ont pas accès à une eau vraiment potable et que la pollution des terres, des eaux douces, des deltas et des plages atteint des niveaux record sur le plan mondial.

Ainsi donc, la chose est entendue. Les Chinois n’ont pas la liberté mais ils n’ont pas non plus l’aisance matérielle alors que leur territoire reçoit depuis des années le plus gros des investissements industriels étrangers. Bien des pays d’Asie ou d’ailleurs, qui se trouvaient à leur niveau en 1950, les ont dépassés en bien-être tout en obtenant avant eux la liberté.

Bref, pour retourner au point de départ, nul besoin d’un plan pluriannuel pour les Droits de l’Homme : ou bien vous êtes pour les Droits et vous les donnez sur le champ ; vous commencez par vous réconcilier avec la vérité et dites si, oui ou non, vous avez tué au centre de votre capitale sept cent vingt-sept manifestants comme le dit la Croix-Rouge – ; vous annulez votre amendement tout frais voté de procédure pénale qui vous permet des enlèvements jusqu’à six mois sans prévenir les familles ; vous cessez de noyauter Hongkong avec des communistes sans carte et surtout, vous relâchez sans tarder les militants des droits civiques. Ou bien vous ne voulez ni des Droits ni de la vérité et votre plan ne sert à rien. Sinon à distribuer un peu d’illusions pour rester en place.

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