DES ILES SENKAKU/DIAOYU ET DE LEUR CARACTÈRE SACRÉ

Le XVIII° congrès du parti, prévu depuis longtemps pour octobre, est reporté au 8 novembre ; le futur chef d’État est resté absent deux semaines, annulant ses rendez-vous sans qu’on sache pourquoi. A la veille d’un renouvellement quasi complet du noyau dirigeant, on pourrait imaginer qu’on parlât des programmes et des personnes qui les portent. Point du tout. Le congrès s’ouvrira sur un coup d’éclat : la destitution annoncée le 28 septembre de toutes fonctions, l’expulsion du parti et la mise en accusation de Bo Xilai, l’ancien dirigeant de la métropole du Sud-Ouest, Chongqing. Les griefs reprochés n’ont guère à voir avec les choix politiques : outre « de graves infractions à la discipline du parti », il lui est reproché des abus de pouvoirs, des détournements de fonds et, pour faire bonne mesure, des comportements sexuels « non conformes aux normes ».

Après la condamnation à mort en août pour assassinat – avec sursis en raison de sa coopération avec la justice – de l’épouse de Bo Xilai, et la fuite en février vers le consulat des États-Unis de l’adjoint de Bo Xilai, Wang Lijun, condamné à quinze ans de prison, l’image du parti et du régime est terriblement ternie, comme celle d’une « société d’harmonie ». Pourtant, « quand les loups s’approchent de trop près de la troïka, il est souhaitable que quelqu’un tombe du traineau ». Et la tradition au fil des décennies, c’est que les raisons officielles de la chute ne doivent pas toucher au débat politique ; en restant d’ordre personnel, elles épargnent le parti et ses dirigeants restés en place: Liu Shaoqi était un jaune ; Li Biao, un effrayant comploteur ; les radicaux dits de la bande des quatre, des assassins en série ; maintenant, Bo Xilai est un potentat corrompu et pervers[1].

Mais à part ça, la télévision et la presse n’ont parlé en septembre que d’une chose : les Diaoyutai et le désir du Japon de s’en assurer définitivement la possession en les « volant » à son propriétaire historique. Comme il n’y a pas de guerre sans violation des droits de l’homme, il faut bien évoquer les risques de conflit.

Les tensions avec le Japon ont un grand avantage : elles permettent de ne pas trop parler de ce qui pourrait ébranler le régime en ruinant son image. Le conflit est multiforme et les opinions sont contradictoires. La Chine menace d’abord le prédateur d’une guerre économique qui prolongerait la stagnation actuelle : « Le Japon est-il prêt à perdre encore dix ans, voire à revenir vingt ans en arrière ? (Quotidien du peuple, 17 septembre). Mais la menace peut se retourner contre son auteur : une économie d’exportation et comptant sur l’investissement étranger est forcément vulnérable ; l’État pourrait-il soutenir les nombreuses entreprises chinoises qui souffriraient du conflit ?

Des voix plus sages préfèrent des manifestations de rues contrôlées. Une centaine de villes ont été touchées, puis tout s’arrête le 19 septembre, au lendemain de l’anniversaire de l’invasion de la Mandchourie (18 septembre 1931). Des dizaines de milliers de manifestants vociférant se calment en une nuit et cessent de casser les magasins et de brûler les voitures. Il est vrai que les violences prenaient parfois un tour inquiétant : à Guangzhou ou à Shenzhen, certains déployaient des banderoles demandant « plus de liberté, la démocratie et les droits de l’homme » (Kyodo 16 septembre). Des éditoriaux exigent que les manifestations se déroulent « de manière légale et rationnelle » ; dix huit personnes ont été arrêtées pour violences et pillages à Guangzhou, le 17 septembre.

Les partisans de la manière forte se font entendre : « Le gouvernement, les forces armées et le peuple ne peuvent accepter de concessions d’aucune sorte » (Quotidien du peuple, 15 septembre). Contre ceux qui veulent raison garder, ils affirment : « notre patience est à bout ». « La Chine ne craint personne s’il s’agit de protéger son territoire et de sauvegarder sa souveraineté… Le temps est venu pour la Chine de régler la question des Diaoyu une bonne fois pour toutes, puisque le Japon ne prend plus en compte le point de vue sur lequel nous nous étions autrefois entendus ». (Journal de l’armée, 18 septembre).

Le 25 septembre à Dalian (Liaoning), dans cette ambiance tendue, la flotte chinoise reçoit son premier porte-avion et c’est l’occasion d’affirmer une volonté de puissance maritime régionale ; même si, pour l’instant, le bâtiment ne paraît disposer ni des avions ni des pilotes expérimentés indispensables à son usage. Mais les dirigeants visent haut : il ne s’agit pas seulement d’atténuer l’écart actuel des forces avec l’Amérique ; l’objectif, c’est de « détenir une force de dissuasion équivalente à celle des États-Unis et faisant pièce à celle-ci ». (Huangqiu Bao 5 septembre).

A ceux qui s’inquiètent de la poussée militaire chinoise, Beijing répond, bien sûr, qu’elle a pour objectif de servir la paix mais il explicite sa menace. « Quand les intérêts légitimes d’un pays en mer et dans l’espace sont lésés, la guerre, en tant que continuation de la politique, est un choix indispensable…Quand un pays fait face à l’agression d’un autre, sa contre-attaque ne doit pas se limiter à son propre territoire mais doit inclure le territoire de l’agresseur et ses bases militaires externes à portée de frappe…La Chine a déjà des avions de combat à longue distance, des fusées intercontinentales, de sous marins et d’autres équipements relativement avancés ». (Huangqiu, 25 septembre)

D’autre part, l’idée était tentante de constituer un front commun avec les nationalistes de Taiwan, voire une force d’intervention conjointe ; elle se heurte aux bonnes relations que les insulaires entendent maintenir avec les États-Unis. Taipeh a rappelé son représentant à Tokyo le 11 septembre, mais s’ils sont d’accord avec Beijing sur le fond du litige territorial, ses dirigeants divergent sur la manière de traiter l’affaire. Les nationalistes ont décidé de mener leurs propres opérations revendicatives, en envoyant par exemple pour quelques heures le 25 septembre aux alentours des Diaoyu, une douzaine de bâtiments militaires, dont six patrouilleurs, rejoints par des bateaux de pêche, pour faire un total d’une centaine de navires.

A vrai dire, on ne sait s’il s’agit de chaque côté de montrer sa force et son obstination pour éviter un affrontement ou si le risque d’affrontement militaire est bien réel. Les navires tournent autour des Diaoyu, s’approchent les uns des autres mais pas trop, se lancent des mises en garde téléphoniques, voire repoussent les bateaux de pêche avec des canons à eau. Mais aucun acte de belligérance n’est à constater.

Il est possible que l’excitation retombe. Des discussions étaient prévues entre ministres des Affaires étrangères le 26 septembre à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. La Chine surtout veut à tout prix éviter de trouver en face d’elle la puissance américaine rangée du coté nippon en vertu du traité de sécurité signé en 1960. Elle accuse les États-Unis de duplicité dans leur refus de prendre parti sur le litige territorial et leur refuse tout droit de se présenter comme arbitre dans ce qui ne les regarde pas ou d’affirmer que puisque les îlots sont sous contrôle nippon, ils sont couverts par ce même traité de 1960. Mais les relations sino-américaines sont décidément d’une étrange nature : au moment même où la presse invective les États-Unis, leur secrétaire à la Défense Léon Panetta se rend à Beijing et invite ses interlocuteurs à participer en 2014 à des exercices militaires dans le Pacifique, conformément à la volonté des deux pays d’établir des relations militaires étroites « saines, stables, continues et de confiance « . Difficile de s’y retrouver.


[1] De même que, tout à l’opposé de ce monde politique, le démocrate et Prix Nobel de la Paix, Liu Xiaobo, n’est officiellement qu’un « criminel ».

©LDH – Bulletin – septembre 2012

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