TROIS NOBELS, DEUX SILENCES

Le 11 octobre, la télévision annonce en flash l’octroi à Mo Yan du Nobel de littérature. Mais le souvenir du Nobel de la Paix 2010 décerné à Liu Xiaobo, du soufflet reçu et les insultes alors adressées au jury scandinave sont trop fraîches ; il faut de la mesure : le Quotidien du peuple attend la quinzième page pour en parler : on préfère insister sur la popularité de Mo Yan en Chine et sur la vente éclair de ses livres. Le Shandong natal de Mo Yan crée des timbres-poste en son honneur. L’enthousiasme ne va pas plus loin sur le moment.

Cependant, nouvelle venue parmi les très grandes puissances, la Chine reste étrangement en quête de reconnaissance ; elle décide de voir dans le prix de littérature un hommage rendu à son ascension. « L’Ouest ne peut refuser plus longtemps le courant chinois dominant » (Global Times). Pratiquement la presse chinoise considère que le prix a été accordé, – enfin -, à la Chine pour tenir compte de son expansion, représentative d’une poussée du Tiers monde devant un Occident quelque peu affaibli. Elle ne parle pas de littérature ni des qualités de Mo Yan ; pour elle, la décision Nobel est un choix géopolitique. « La Chine a besoin d’un Prix Nobel pour montrer qu’elle est capable d’occuper la première place dans la construction de la connaissance humaine » (Caixin, 10 octobre). Ainsi, c’est moins à Mo Yan qu’à son pays, à en croire les médias, que le prix fut attribué. Le Jury du Nobel l’entendait-il de même manière ? On en doute. Avec une telle façon de voir, il n’était pas question d’accepter le prix de ce dénigreur de Liu Xiaobo. Allant plus loin, la presse affirme que Mo Yan est le premier écrivain chinois à recevoir le prix, oubliant ainsi Gao Xinjian qui l’obtint en 2000. Tout écrivain chinois qu’il soit, ce dernier ne chante pas la gloire de son pays mais en raconte les malheurs, il aime Artaud, Ionesco et Prévert, il préfère vivre en France où il a obtenu l’asile politique en 1988. Autant de bonnes raisons de l’ignorer.

Mo Yan mis à part, la Chine n’a pas tellement de chances avec ses écrivains. Liao Yiwu, réfugié en Allemagne, obtient un Prix de la Paix ce mois à la Foire de Francfort et il parle de son pays comme d’un « empire inhumain aux mains teintés de sang ». Commentaire : il est atteint de maladie mentale et manifeste des attitudes déviantes. La Chine l’a maltraité, emprisonné et torturé ; un peu de dignité eût été la bienvenue. Et pour en rajouter dans la dépréciation de Liao, le prix de la Paix qui lui fut donné à la Foire du Livre n’a, après tout, dit-elle, pas beaucoup de prestige. (Global Times, 16 oct).

Encore irritée du Prix de la Paix décerné il y a deux ans à Liu Xiaobo (« une grave immixtion dans les affaires intérieures de la Chine » a rappelé le ministère des Affaires étrangères le 12 octobre), la Chine maintient son dédain pour l’institution et exprime ses réserves quant à l’octroi à l’Europe du Prix 2012 ; elle demande à cette dernière de ne pas s’en servir « pour faire de la politique et pour juger des points sensibles de la situation internationale » (Xinhua, 14 octobre). Il serait bon, en effet, que les Prix Nobel de la Paix ne confèrent aucune autorité et ne servent à rien, notamment pas à juger la Chine. Cette confiance en soi grandissante se reflète, bien sûr, en d’autres domaines, notamment en politique étrangère où la Chine ne cache pas son ambition d’intervenir plus puissamment dans les affaires internationales. « Les États-Unis ne peuvent plus contenir le développement de la Chine et le président Obama dit souhaiter voir une Chine pacifique et prospère, mais il tente de la remodeler selon les règles de l’Amérique…(La Chine doit d’urgence) prendre des initiatives dans la fixation des agendas, dans la convocation de conférences et l’accueil de manifestations internationales, s’emparer des questions d’intérêt commun et avancer ses points de vue ». (Institut d’études internationales, 15 octobre) La Chine tolère de moins en moins qu’on entrave son expansion. Les suspicions
du Congrès américain à l’égard des entreprises de télécommunication Huawei et Z.T.E. sont qualifiées de paranoïaques (Quotidien du peuple, 9 octobre) et justifieraient une riposte : « Il faut que la Chine protège ses entreprises ; elle doit avoir le courage d’user du pouvoir d’État pour des représailles contre les pays qui leur créent des difficultés. Elle doit faire en sorte que les États-Unis et l’Europe comprennent que si les entreprises chinoises sont troublées dans leur fonctionnement, celles des leurs qui sont installées en Chine serviront de bouc émissaire. Il est temps maintenant que la Chine montre sa détermination aux États-Unis et à l’Europe » (Global Times, 9 octobre).

Bien qu’ayant pris un tour moins bruyant, les relations sino-japonaises n’en sont pas moins tendues. Quatre bâtiments chinois se tiennent proches des eaux japonaises autour des Diaoyu depuis le 20 octobre, première incursion après dix jours de calme ; il ils s’y livrent à une sorte de jeu, avec entrées et sorties tout à tour des eaux controversées (douze miles nautiques des îlots) ; l’un d’eux, équipé pour la recherche maritime, semblait procéder à des sondages le 24 octobre ; Beijing affirme qu’il faudra que le gouvernement japonais s’y habitue, même si la prochaine fois, « les manœuvres se déroulaient avec des fusées pour accroître l’effet de dissuasion »(Huangqiu, 20 octobre). Et d’ajouter, quelque peu méprisant : « Le Japon ne doit pas se considérer comme remarquable car il ne fut dans l’histoire qu’un petit pays comparé à la Chine et, à l’avenir, il sera comme un autre exemplaire du Vietnam ou des Philippines ». Pas plus que le mois dernier on n’y voit clair sur ce conflit qui concerne les deuxième et troisième puissances économiques de la planète. Les États-Unis et le Japon ont fait un effort d’apaisement en suspendant les manœuvres prévues du 5 au 16 novembre : le scenario en était une récupération de territoire insulaire (île Irisuna, non loin d’Okinawa) qui renvoyait forcément à l’archipel des Diaoyu.

Les entreprises japonaises étaient moins nombreuses à la Foire de Guangzhou le 15 octobre et les exportations nipponnes vers la Chine décroissent ; certains investisseurs nippons envisagent des délocalisations ; les vols aériens entre les deux pays ont diminué en nombre. A vrai dire, doubles langages, intimidations et jeux de dupes empêchent de dire comment vont évoluer les choses. Mais est-il rassurant de jouer ainsi avec le feu ?. D’un côté, on annonce une rencontre imminente et discrète des deux vice-ministres des Affaires étrangères pour discuter du problème des îles ; de l’autre, la menace: « Avant que les deux côtés envoient bateaux et avions pour une éventuelle bataille en mer, est-ce que le Japon a bien pris en compte la puissance des
fusées chinoises ? » (Quotidien du peuple, 25 octobre)

LDH@octobre 2012

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