MISÈRE DE LA PÉKINOLOGIE

Le XVIIIe Congrès (8-14 novembre) a permis à la presse de se livrer à une exaltation de la supériorité du régime chinois sur les systèmes politiques occidentaux. Exaltation effrénée et quelque peu inquiétante quand la Chine (parti unique, syndicat unique, censure de la presse, contrôle de l’internet, internement par décision policière, etc) se compare aux États-Unis et ose se prétendre plus démocratique (Xinhua, 11 novembre). Il suffit d’observer les précautions de toutes sortes (voir première rubrique) prises pour éviter tout incident pendant la session pour voir que le parti n’est pas « comme un poisson dans l’eau ». Le malaise ne vient pas de la bêtise en elle-même des propos mais de ce qu’elle révèle d’autosatisfaction et d’oubli d’une dure réalité: c’est parce qu’elle contrôlait tout, presse, radio comme masses ouvrières, que la Chine a vu se déverser depuis vingt ans le gros des investissements extérieurs des pays industriels. Qui pourrait dire où elle en serait sans cet apport massif de capitaux et de techniques étrangères, disponibles sans qu’elle ait eu à les inventer ?

Hors de Chine, rien ne vaut. Xinhua (Chine nouvelle) qui ne publie rien qui ne soit autorisé d’en haut, se moque de la B.B.C. ; elle rappelle chaque  jour du mois le scandale de pédophilie Savile, pour cracher sur une institution qui, depuis quatre-vingt-dix ans, est dans le monde entier le phare de la liberté d’information. « Nous ne copierons jamais un système politique occidental » (Hu Jingtao, 8 novembre) : que la presse du parti y réfléchisse,  la dignité de l’information « à caractéristiques chinoises », c’est d’écrire scrupuleusement ce qu’on vous dicte et de tracer les caractères avec une brosse à reluire.

Parallèlement, il est vrai, et c’est un autre courant, plus faible mais plus franc, le Congrès entrouvre la voie à une autocritique du régime et à une mise en lumière, parfois assez crue, des malaises du corps social. Ces défauts d’ailleurs bien connus, on se sent autorisé à les pointer du doigt puisque les dirigeants l’ont fait quelques jours plus tôt. Corruption, mauvaise qualité de la nourriture, inégalités criantes des richesses, dégradation de l’environnement, difficultés d’accès à l’éducation. Les tendances égalitaristes, naguère présentées comme un obstacle à l’initiative individuelle et au développement, semblent parfois mieux accueillies, y compris dans la presse du parti.

Mais à quoi bon des critiques, même assorties d’exigences de réformes, si elles ne débouchent sur rien ? Presque tous les congrès, en Chine comme ailleurs, sont l’occasion de propositions plus audacieuses qu’à l’accoutumée. S’agissant de la lutte contre la corruption, aussi bien le président sortant que son successeur ont affirmé qu’elle était absolument indispensable ; mais de tels appels ont été lancés chaque année sans exception depuis 1993[1] ce qui en montre et la vanité et la stérilité. En Chine pas plus qu’ailleurs, il ne faut prendre les paroles pour argent comptant. Les opposants aux réformes, nombreux, donnent priorité à la stabilité politique, c’est-à-dire à l’inertie.

Pour l’instant, on ne décèle aucune ouverture. La direction s’est désignée en tout petit comité : les milliers de membres cravatés de noir, cheveux teintés de jais, que comptent le Congrès du Parti, l’Assemblée nationale et la Conférence consultative restent assis, sages et muets avant de retourner faire les rois dans leur circonscription. Et l’on doute que l’injonction qui leur est faite de « s’inspirer dans leur travail de l’esprit du XVIII° congrès » (circulaire du 15 novembre) leur soit d’un grand secours. Une des premières mesures prises à la suite du Congrès se situe dans la continuité : c’est la condamnation à douze ans de prison de Li Bifeng, un ami de l’écrivain dissident Liao Yiwu, pour avoir prétendument aidé ce dernier à partir pour l’Occident.

Le discours prononcé devant la presse par Xi Jinping n’annonce aucune ouverture de pluralisme : le parti doit mieux faire mais seul lui doit le faire. Au dernier jour du congrès, une résolution a introduit dans les statuts la notion de « système socialiste à caractéristiques chinoises », affirmant ainsi qu’il s’agissait d’un régime sui generis à étiquette socialiste : il n’est pas question de rejoindre à l’étranger le courant socialiste universaliste, pluraliste et démocratique. La résolution se garde de préciser ce que sont les « caractéristiques chinoises » car le texte reprend les objectifs officiels et vagues de tous les gouvernements : chercher le bien du peuple, lutter contre la pollution de l’environnement, moderniser l’économie et resserrer les liens avec la population. Mais que l’on cesse de soulever la question des droits de l’Homme ! Pour Xinhua (9 novembre), c’est le biais par lequel les puissances étrangères, qui se désintéressent du sujet dans leur propre pays, cherchent à interférer dans les affaires intérieures chinoises.

Une autre innovation textuelle admirable, c’est l’introduction de la « perspective scientifique » comme ligne directrice de l’action du parti. Il s’agit « d’intégrer le marxisme à la réalité de la Chine contemporaine et aux caractéristiques de notre temps » (Xinhua, 12 nov). »Nous devons exalter le vrai, le bon et le beau et rejeter le faux, le mauvais et le laid » (Hu Jintao, 8 nov)

Rien de nouveau non plus face au Japon sur les Diaoyu (les bâtiments chinois entrent de temps à autre – et encore ce 29 novembre – dans les eaux que le Japon considère comme siennes et deux patrouilleurs supplémentaires assurent une surveillance maritime ininterrompue depuis plus d’un mois) ou à propos de Taiwan, des îles du Sud du Tibet et du Xinjiang. Dans les zones périphériques, les problèmes s’accumulent avec des manifestations de contestation du pouvoir central : suicides en série au Tibet (vingt-deux depuis début novembre) ; port du voile, de la barbe et des habits islamiques au Xinjiang ; défense des pâturages contre les empiètements industriels en Mongolie.

De la nouvelle équipe, il est attendu, selon Xinhua, plus de vitalité, une discipline plus stricte et une meilleure organisation. (Xinhua, 15 novembre) Il s’agit toujours de mieux faire pour sauver le parti, ; on ne parle pas de sauver le peuple. Le pouvoir suprême semble en tout cas sans partage puisque Xi Jinping, prochain chef d’État au mois de mars, préside la Commission militaire du Comité central et comme tel, commande aux fusils, aux canons et aux fusées.

Il y a cependant un fait nouveau : la Chine, à force de se déployer un peu partout en espérant redevenir ce qu’elle fut, il y a quelques siècles, trouve désormais en face d’elle les États-Unis. Quand Obama se rend en Birmanie pour rencontrer Aung San Suu Kyi, quand Hillary Clinton dédaigne la controverse sur les Diaoyutai, que Hanoi resserre ses liens avec Washington et que les Philippines acceptent la venue des bâtiments de guerre américains,  la Chine qui a des frontières partout se sent encerclée, victime d’une nouvelle guerre froide. Et toute mise en cause de son « indiscutable  » souveraineté sur les archipels du Sud est qualifiée de « provocation ». Son économie, si dépendante du commerce extérieur, est tenue à l’écart de l’Accord de partenariat Trans-Pacifique (T.P.P.) dont l’objet est de constituer une zone commerciale dominante (40% des échanges mondiaux), assurant le libre échange entre onze puissances riveraines du Pacifique.[2] En effet, cette organisation n’est ouverte, comme l’a précisé Mme Clinton, qu’aux pays qui acceptent « les normes du XXI° siècle prévues par le traité ». Pour l’instant, la Chine doit donc s’accommoder d’un espace tripartite restreint, celui de ses négociations avec la Corée du Sud et le Japon pour établir une zone de libre échange.

Quelques mots enfin sur la surabondance de littérature suscitée par le Congrès. Que de commentaires, que d’articles, que d’experts mobilisés à la radio, à la télévision et dans la presse ! Et pour dire quoi ? La Chine va changer, elle changera peut-être, tout de suite ou pas avant longtemps, elle ne peut pas changer, elle ne peut pas ne pas changer, elle doit changer, tout le prouve mais rien ne le montre, et finalement pour conclure magistralement : »Seul l’avenir le dira ! ».

Misère de la pékinologie, tout autant que celle de la kremlinologie qui n’avait pas su voir venir Gorbatchev. Qui est passé par où, est allé en classe avec qui, a eu des parents discrédités, ou toujours bien vus, qui a voyagé à l’étranger et vers quels régimes, qui est scientifique et qui est littéraire : on n’oserait pas s’appuyer sur de telles bribes d’information pour prophétiser dans son propre pays. Mais s’agissant de la Chine, on ose jouer au devin.

Si l’on ne sait pas, dire qu’on ne sait pas : c’est peut-être le plus sage et le plus élémentaire enseignement de Confucius. Personne n’a jamais assisté à une réunion du bureau politique. On ne dispose même pas d’un trou de serrure, pourtant inutile s’il s’agit de décrire un appartement à étages et le comportement de ceux qui l’occupent. À quoi bon faire semblant de savoir ce qu’il y a dans la boîte noire alors qu’on ignore où elle se trouve, et même si elle existe ? Les faits seuls importent. « Je ne propose pas, je ne suppose pas, j’expose. » disait François Simiand. Le bulletin du groupe Chine s’efforce d’être factuel, dans son contenu et dans sa forme ; c’est à la fois une ambition et une prudence.

LDH@novembre 2012


[1] Voir liste établie par le South China Morning Post de Hongkong le 9 novembre

[2] Australie, Brunei, Canada, Chili, Malaisie, Mexique, Nouvelle-Zélande, Pérou, Singapour, Vietnam et États-Unis.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s