TROIS PRIX NOBEL DE LA PAIX: DEUX DOMINENT LE MONDE, LE TROISIÈME CROUPIT EN PRISON

Voici trois récents Prix Nobel de la Paix : Liu Xiaobo (2010), Barack Obama (2009), l’Union européenne (2012). Le premier, confiné dans une cellule glacée du Liaoning, doit y rester sept ans encore. Le deuxième dirige la plus puissante des nations sur les plans économique et militaire ; le troisième regroupe des pays qui ensemble, constituent la première force économique mondiale. Que pourraient faire les deux derniers pour le pauvre intellectuel en détention ? Beaucoup et d’abord le sortir à bref délai de la prison de Jinzhou. Que font-ils ? Rien qu’on sache.

Un exemple, ce mois-ci à Stockholm, lors de la remise du Prix Nobel de la Paix. Il était difficile pour les trois récipiendaires de trouver paroles plus fades, aussi bien lors de la cérémonie principale que lors de la conférence de presse. En fin de discours, le président de la Commission a certes affirmé : »nos pensées vont aux défenseurs des droits de l’homme partout dans le monde » mais il n’a pas dit pourquoi ces précieuses pensées faisait le voyage. Il a voulu être un peu plus précis et s’est souvenu des trois lauréates de 2011 : parler en bien ou en mal du Yemen ou du Liberia, « ça ne mangeait pas de pain » et les trois courageuses femmes ont eu droit à une phrase. Impossible de remonter un an de plus : on tombait sur le cas Liu Xiaobo, ce qui fâcherait Beijing. « La tortue a rentré sa tête » comme disent les Chinois et M. Barroso, observant la couleur du vent, a fini son discours. Le lendemain, à Beijing même, l’ambassadeur de l’Union a célébré le prix Nobel de la Paix et celui de Mo Yan en littérature sans dire un mot de l’Enfermé de Jinzhou.

Pourquoi donc l’Ouest n’a-t-il pas le courage d’affirmer ses valeurs constitutives face au pays où elles sont le plus massivement violées ? D’aucuns diront que les Occidentaux ont « un cerveau en cordons de sapèques » et qu’ils ne pensent qu’aux contrats. Il y a là une part de vérité, une part seulement.

Inquiets mais résignés devant l’absence de croissance industrielle, les pays occidentaux sont fascinés par la montée des chiffres en Chine, au point d’en perdre le sens des proportions. Comme s’il s’agissait d’une relation pot de terre – pot de fer. Le 26 décembre encore, les médias ont applaudi – mais avec crainte pour les contrats futurs – l’inauguration du TGV Beijing-Guangzhou, construit par assimilation remarquablement rapide des technologies d’Alsthom, de Siemens et de Kawasaki. Pourtant quelles que soient les statistiques, l’économie chinoise ne fait pas le poids devant l’Europe et les États-Unis. Au plus, un tiers de l’ensemble ; au pire, un cinquième[1]. Globalement donc, il n’existe aucune raison de se taire sur les droits de l’homme ; il y a même certitude d’y perdre la face en cédant à une intimidation qui n’a pas les moyens de s’imposer.

Le président américain avait été distingué « pour ses efforts extraordinaires afin de renforcer la diplomatie internationale et la coopération entre les peuples ». Est-ce compatible avec le laisser pour compte d’un cinquième de la population mondiale ? D’ailleurs, comme l’a précisé en 2005 le Comité Nobel, le prix doit aller à ceux qui auront engagé leur existence au service des droits de l’homme, de la promotion du modèle démocratique et de la défense des voies de la diplomatie. Les États-Unis accueillent de nombreux réfugiés politiques chinois mais le silence se prolonge sur Liu Xiaobo et sur son sort misérable.

L’Union européenne a reçu le Nobel « pour avoir contribué pendant plus de six décennies à promouvoir la paix et la réconciliation, la démocratie et les droits de l’homme en Europe ». En Europe, certes, mais doit-elle s’abstenir aujourd’hui de toute solidarité envers celui qui a été récompensé « pour sa lutte de longue durée et sans violence, en faveur des droits de l’homme en République populaire de Chine » ?

Elle est engagée à présent dans deux batailles économico-commerciales avec la Chine : le dumping des piles photovoltaïques, qui a ruiné l’industrie européenne ; la contestation des firmes de télécommunication Huawei et ZTE, pour lesquelles au dumping s’ajouteraient des subventions étatiques. À chaque initiative protectionniste, face à une économie à bas salaires et monnaie sous-évaluée, à temps de travail démesurés et sans protections sociales consistantes, sans souci non plus ni de la pollution de la terre et des eaux ni de la sécurité industrielle, où la moitié du produit intérieur (contre 19% dans l’Union européenne) consiste en investissements et non en biens de consommation, les autorités chinoises menacent de contre-mesures et d’un déclenchement de guerre commerciale. Et l’Europe retient son souffle et s’inquiète.

La Chine ne peut, en réalité, obtenir un développement économique global assis sur des techniques industrielles avancées sans des contacts approfondis avec les deux zones d’innovation et de modernisme que sont les États-Unis et l’Union européenne. Les économies occidentales ont certes besoin de la main d’œuvre à bon marché et des débouchés qu’apporte la Chine pour maintenir la tête hors de l’eau ou reprendre leur croissance. Mais cette dépendance n’est pas plus contraignante que celle de la Chine à l’égard de ces deux ensembles techniques développés, riches et qui respectent, pour partie au moins, les contraintes de l’environnement.

Le 18 décembre, le président de Taiwan Ma Yingjiu a osé demander la libération de Liu Xiaobo et chaque mois de juin, il prend la parole pour rappeler le massacre de Tiananmen. Et pourtant la puissance de l’économie nationaliste est infime face à celle de son principal partenaire commercial.

À la lettre des cent trente-quatre Nobel demandant la liberté pour Liu Xiaobo – dont il n’a pas été question à Oslo, Beijing fournit, à court d’arguments, une piètre réponse : « En ce qui concerne l’essentiel de la société chinoise, cette lettre laisse seulement penser que l’Occident n’est pas prêt à accepter une Chine forte, différente de l’Ouest, puisque le Comité Nobel et ses lauréats ont constamment combattu les valeurs chinoises. En dehors d’une publicité bon marché, la lettre n’a pas de valeur réelle. » (Global Times, 6 décembre)

Un tel mépris reste sans réponse car la politique européenne face à la Chine, à l’exception de la question tibétaine – déclaration du 14 décembre -, combine les phrases sucrées et les réflexions molles. Comme si la contestation permanente des valeurs démocratiques n’avait aucune portée, y compris pour la paix dans le monde.

Des risques de conflit armé en mer du Sud ? Beaucoup d’observateurs n’y croient pas, notant que la Chine sort rarement de ses frontières ; il y a trente-trois ans au Vietnam, et cinquante ans avec l’Inde. Le soutien inconditionnel apporté autrefois aux révoltes du Tiers monde et la dénonciation constante de l’expansionnisme soviétique faisait de la politique étrangère maoïste la plus prévisible du monde.

Mais les temps ont changé. Le budget militaire s’accroît plus vite que la richesse nationale ; il ne s’agit plus d’armer des milices villageoises ou de montrer qu’on sait fabriquer une bombe atomique mais bien d’affirmer qu’on saura défendre les intérêts nationaux sur une surface terrestre et maritime en expansion constante et assurer aussi qu’on rompra l’encerclement dont on se dit victime ; les bateaux et les avions patrouillent dans les zones controversées par les voisins ; celles-ci figurent  dans un nouveau passeport qui irrite toute la région.

Par ailleurs, une politique étrangère peut aussi se juger à l’aune de la politique intérieure. Un régime qui déploie tant d’efforts pour empêcher ses intellectuels de dire ou d »écrire ce qu’ils savent et ce qu’ils pensent, qui assure que le contrôle de l’Internet a pour objet de sauvegarder la vie privée des citoyens, qui ment aussi effrontément en se prétendant État de droit, en traitant de criminel son Prix Nobel de la paix, qui séquestre à l’envie tous ceux qui le dérangent, peut-il être fiable quand il s’affirme serein, paisible et pacifique alors qu’une seule ambition le dévore : occuper la place des États-Unis dans quinze ans et qu’il choisit comme alliés préférentiels – pour cette « régénérescence nationale » à laquelle appelle le nouveau Secrétaire général Xi Jinping – le régime rassurant de la Russie, accompagné de l’Iran, du Pakistan et des dictatures d’Asie centrale ?


[1] En 2010, pour Eurostat, le produit intérieur brut de l’Union européenne atteint 12.279 milliards d’euros ; celui des États-Unis, 10.736 ; celui de la Chine, 4.329.

Selon le F.M.I., en 2010, on obtient respectivement en milliards de dollars,16.107, 14.624 et 5.745. Les deux grandes économies représentent dans les deux cas 5,3 fois celle de la Chine. Pour tenir compte des pouvoirs d’achat, le F.M.I., avec générosité, double presque le P.I.B. chinois et l’on obtient, pour 2010, 15.151 milliards pour l’Union européenne, 14.624 pour les États-Unis et 10.084 pour la Chine.; Europe et États-Unis représentent 2,95 fois la Chine.

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