DISCREDIT INTERNE ET POUSSEE MILITAIRE EXTERIEURE

L’attention reste fixée sur Beijing pour déceler des signes d’évolution, alors même que le pouvoir d’Etat demeure pour quelques semaines encore dans les mains de l’ancienne équipe dirigeante. Lutter contre la corruption, contre les festins coûteux, assurer qu’on accepte la critique : le langage n’est pas vraiment nouveau. En revanche, condamner (le 5 février) des voyous pour avoir agressé et enfermé des pétitionnaires dans la capitale marque un progrès ; et affirmer que la justice doit être indépendante (Xi Jinping, 23 février). Plus intéressant encore, c’est la suspension le 5 février par la province du Yunnan du régime de rééducation par le travail, punition administrative décidée en tout arbitraire et pouvant mener à quatre ans d’internement sans procès.

Mais ces indices de changement sont de portée limitée. Si l’on a condamné les voyous, l’on n’a pas inquiété les autorités locales qui avaient commandé l’opération. L’indépendance de la justice semble incompatible avec la doctrine officielle de rejet de la séparation des pouvoirs. La province du Yunnan, aux frontières du Sud, n’est pas la plus représentative avec ses nombreuses minorités nationales et sa décision de suspendre le laojiao fut démentie dès le lendemain par Xinhua. Quant à la citation de Xin Jinping sur l’acceptation de la critique, la censure l’a déjà retirée plus d’une fois des éditoriaux… Une hirondelle ne fait donc pas le printemps, ou pour reprendre l’image chinoise, il ne sert de rien de gratter la botte si le pied vous démange.

Un changement en profondeur demande évidemment des mesures plus radicales. 1) la mise au pas d’un appareil de propagande qui se permet de changer les éditoriaux de la presse sans prévenir 2) la suppression des Comités politiques et juridiques du parti, au niveau national et local, qui assurent partout la suprématie du parti sur les organes d’État et 3) le rattachement effectif de l’armée à l’État et non au parti, transfert aujourd’hui impensable puisque le plus important personnage du pays est le président de la Commission militaire du P.C.C.. C’est ce poste qui avait permis à Deng Xiaoping d’ordonner le massacre de 1989.
La situation présente, avec ses annonces et ses démentis, ses mots d’ordre repris puis censurés, est d’autant plus difficile à analyser qu’elle se caractérise par deux mouvements contraires : une contestation et un discrédit grandissant des autorités dans le pays ; l’affirmation croissante de la puissance à l’extérieur. Le 26 février, le mouvement démocratique a fait un coup d’éclat en diffusant sur Weibo-Twitter – c’està-dire hors circuits censurables – une lettre ouverte demandant la ratification du Pacte international pour les droits civiques et politiques. Le parti s’y était engagé, notamment dans les années précédant les Jeux olympiques de 2008 mais ne l’a pas fait. Le mois précédant, le scandale de la substitution à Guangzhou d’un éditorial du Nouvel an à la gloire du parti à un texte exprimant l’espérance d’un progrès en profondeur vers l’État de droit avait mobilisé journalistes et intellectuels contre l’arbitraire des services de propagande. Le 27 février dans la capitale, des banderoles demandaient que les officiels déclarent leur fortune personnelle, ce qui faciliterait la lutte contre la corruption. Partout l’internet persiffle le parti et raille le conservatisme. Et l’on ne voit guère le mouvement se calmer.

Mais à l’extérieur, il en va tout autrement. La Chine se pose en relève de la puissance américaine, y compris sur le plan militaire. Apparemment, certains dirigeants se souviennent de la citation de Deng Xiaoping Cacher ses talents et attendre son heure : ils estiment que les temps sont venus : «Le monde extérieur doit bien comprendre que des changements sont survenus dans la défense nationale de la Chine et dans sa pensée stratégique vers l’extérieur avec la montée de sa puissance nationale… Dieu n’a pas accordé aux États-Unis le droit de maintenir pour toujours une supériorité stratégique mondiale. Les lois de l’histoire quant à la montée et à la chute des grands pays ne sont pas déterminées par la volonté subjective de l’un d’entre eux» (Centre d’information de l’internet, 29 janvier) La Chine aussi a ses alliés : «Face aux États-Unis qui renforcent constamment leurs alliances militaires, la Chine n’a aucune raison de mener un combat solitaire et doit donner toutes leurs mesures aux rôles stratégiques de la Russie et de la Corée du Nord» (Quotidien du peuple, 30 janvier) Dans ses voeux de bonne année aux forces militaires, le nouveau secrétaire général du parti, Xi Jinping a insisté sur la nécessité pour une armée longtemps restée hors de tout conflit de se tenir prête au combat et de s’exercer dans «les conditions réelles d’une guerre». Et puisqu’il faut rivaliser avec l’Amérique, autant commencer sans tarder à réfléchir sur la construction d’un porte-avions nucléaire (South China Morning Post, 23 février).
L’expansion maritime s’affirme : prise en charge le 18 février du port en eaux profondes de Gwadar au Pakistan, pas très loin du détroit d’Ormuz ; envoi le 16 février pour la première fois d’une escadre – un contre-torpilleur, une frégate et un porteur d’hélicoptères – en mission dans le golfe d’Aden et les eaux somaliennes, officiellement pour escorter les bâtiments chinois et les préserver du piratage et des prises d’otages.
Avec le Japon, le litige sur l’archipel Diaoyutai-Senkaku débouche sur des démonstrations de force aux issues incertaines. Le jeu n’est pas sans danger à patrouiller chaque semaine dans des eaux contestées, au risque d’incidents incontrôlés. Le 30 janvier, un avion F-15 japonais serait passé à cinq mètres seulement d’un avion patrouilleur chinois : un accrochage eût fait des morts et conduit à un conflit de forme imprévisible. Les pays frontaliers s’inquiètent et réorientent leur diplomatie économique. Naguère premier investisseur en Chine, le Japon se tourne maintenant vers l’Indonésie et le Vietnam lui réserve désormais un large accueil. La Mongolie a cessé en janvier ses livraisons de charbon à coke dont l’industrie chinoise a grand besoin. Des tensions apparaissent au sein même de l’Organisation de coopération de Shanghai : un membre du parlement kirghiz demandait le 21 février que soit mis fin à l’immigration chinoise, génératrice d’incidents quotidiens ; en janvier, seize ouvriers ont été blessés dans une bagarre avec des villageois de Kurshab dans la région d’Osh – dans le sud-ouest du pays. La Chine assure bien sûr que tous ces progrès en armement n’ont d’objectifs que défensifs. Tous les Etats l’affirment et l’on est libre de les croire. La difficulté, s’agissant de Beijing, c’est l’audace avec laquelle les autorités profèrent les contre-vérités et la vigueur du négationnisme d’État.

Non, il n’y a pas de censure chinoise ; non, il n’y a pas de contrôle de l’internet ; oui, Liu Xiaobo est un criminel ; oui, la Chine est un État de droit et respecte sa constitution, la liberté d’expression et d’association ; oui la Chine socialiste est un État où les ouvriers et les paysans ont la direction du pays ; oui, la Chine combat de toutes ses forces la contrefaçon industrielle et la copie des brevets.
Nous voyons tout au contraire : les écrivains partisans du multipartisme (Liu Xiaobo et d’autres) ne sont pas des criminels ; il est odieux d’enfermer leurs proches pour des années à résidence par simple décision policière (cas de l’épouse de Liu Xiaobo) ; tout pratiquant de l’internet chinois à l’expérience personnelle de la censure ; enfin cet État si apte à contrôler le fin fond des ordinateurs peut évidemment empêcher ses industriels de produire 80% de la contrefaçon mondiale et ses sociétés minières, d’envoyer au fond des mineurs non formés à la sécurité et à la prévention des accidents du travail.

S’agissant des intentions extérieures, nécessairement secrètes, par quel miracle seraient-elles conformes à ce qu’endisent les autorités : pacifisme foncier, volonté de tout régler par la négociation, refus radical du cyber-espionnage ? On a, au moins par prudence, le droit, voire le devoir, d’en douter. Pour être cru, il ne faut pas commencer par mentir ouvertement.
Le fonctionnement interne du parti incline lui-même à la suspicion avec cette tradition déshonorante d’attaquer les adversaires en les dénigrant sur le plan personnel comme fraudeurs, délinquants, corrompus ou obsédés sexuels, voire assassins. La lettre des cent trente-cinq Nobel demandant la liberté pour le co-lauréat Liu Xiaobo n’était qu’une «opération de publicité bon marché». De ces pratiques de flétrissure, l’Europe jouit d’une solide expérience car tous les partis totalitaires ou soutenant des régimes totalitaires en sont ou en furent coutumiers. Et l’histoire l’a montré : le mensonge d’État mène au pire.

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