L’ALLIANCE AVEC MOSCOU ET LES AMBITIONS INTERNATIONALES

La nouvelle équipe dirigeante vient de s’installer : celle de l’État en mars après celle du Parti en novembre. Sans surprise, les deux se recouvrent pour l’essentiel : l’État appartient au Parti.

Sur le plan intérieur, il faut bien reconnaître qu’à ce jour, on ne voit rien venir. Les premières rumeurs concernant une éventuelle réforme des camps de rééducation par le travail ont disparu, alors qu’il s’agit d’une menace constante fortement dissuasive qui pèse sur tous les militants des droits civiques, pétitionnaires et cybernautes. Pour l’instant, il n’a pas été question de réformes politiques concrètes, en particulier d’organiser durablement la séparation du Parti et de l’État et de procéder à des élections ouvertes. Les sessions de l’Assemblée nationale et de la Conférence consultative ont donné lieu au mois de mars aux habituelles assignations à résidence, détentions de pétitionnaires et attaques par voyous dans la capitale. À Hongkong se dessine, dans la perspective d’un suffrage universel pour la désignation du chef de l’exécutif, la probabilité de candidatures officielles agréées par Beijing.

Que pense le petit peuple du rêve de la « renaissance » nationale annoncée par le nouveau chef d’État ? En tout cas, dans les périphéries, il ne touche personne : à Hongkong, on rêve de démocratie authentique en 2017 avec des élections sans truquage au suffrage universel ; au Xinjiang, au Tibet ou en Mongolie, le problème n’est pas depuis longtemps de s’associer au rêve de Beijing.

Les faits nouveaux concernent plutôt la politique extérieure : le resserrement des liens avec la Russie en premier lieu, à l’occasion du voyage à Moscou de Xi Jinping (22-24 mars). Depuis trois ans, la Chine est le premier partenaire commercial de la Russie (volume d’échange en 2012 : 88 milliards de dollars). Elle y a investi pour 4,4 milliards de dollars, dont 656 millions en 2012. Regardés avec suspicion à l’Ouest, les deux pays trouvent avantageux d’unir leurs efforts sur le plan international et de se soutenir mutuellement. Qu’ils aient 4.300 kilomètres de frontières communes explique en partie le poids qu’ils attachent à leurs rapports bilatéraux. Mais ils ont d’autres raisons de s’entendre, outre les besoins énergétiques chinois, les besoins de la Russie pour finan­cer le développement de son Extrême-Orient et le fait que les deux pays ont tous deux un litige territorial avec le Japon : au moins entre eux, il n’existe aucune question délicate relative aux droits de l’homme et ils n’ont nul besoin de se rendre des comptes en la matière.

Les deux gouvernements s’entendent pour coopérer dans le domaine de l’énergie (pétrole, gaz, charbon et énergie nucléaire) dans le domaine des hautes technologies, de l’aérospatiale et des infrastructures transfrontalières. Les livraisons de pétrole russe devraient tripler pour atteindre cinquante millions de tonnes par an (malgré l’absence d’un accord immédiat causée par la mésentente sur le prix de cession). Le commerce extérieur bilatéral devrait atteindre cent milliards de dollars en 2015 et deux cents en 2020. La progression est forte mais le chiffre reste modeste puisqu’avec les États-Unis, le montant d’échanges correspondant de 2012 est de 535 milliards.

Xi Jinping affirme aussi souhaiter le renforcement des échanges et de la coopération entre les deux forces armées pour mieux défendre les intérêts communs des deux nations. Les forces navales effectueront des manœuvres communes au mois de juin dans le Golfe de Pierre le Grand., au large de Vladivostok. Les commentateurs soulignent la confiance mutuelle et la concordance des points de vue sur nombre de questions internationales. On affirme, là encore, une volonté de « partenariat stratégique », tout en évitant de parler d’alliance, pour ne fâcher personne.

À vrai dire, la Chine propose partout de devenir un « partenaire stratégique » : à la Russie, aux États-Unis, à l’Europe et même à la France, au point de vider la formule de son sens. L’important pour elle, c’est surtout de maintenir des liens techniques et diplomatiques avec les États-Unis, pour en profiter ou pour les affaiblir.

D’une manière assez surprenante, au moment même où le chef d’État chinois s’entretenait avec Putin, les États-Unis annonçaient pour l’été 2014 la participation de la marine chinoise aux manœuvres communes RIMPAC (« Rebords du Pacifique ») près de Hawaï, aux côtés d’une vingtaine d’autres pays, dont le Japon.

À l’occasion de la rencontre récente à Beijing de Xi Jinping et de Jacob Lew, Secrétaire au Trésor, le Quotidien de Beijing menaçait le 20 mars d’une sorte de chantage : « Si Washington refuse de partager plus de son avantage comparatif, à savoir sa technologie avancée, alors son déficit commercial, qui lui crée tant de soucis, demeurera inchangé. » La Chine demande d’être traitée d’égal à égal et que cessent « les accusations qui ruinent la confiance mutuelle », comme les dénonciations de plus en plus vives de cyber-attaques en provenance du territoire chinois.

La Chine ne cesse de faire des avances à l’Amérique pour demander une sorte de cogestion de la zone Pacifique. Elle aimerait améliorer son image dans les instances internationales mais son régime politique y fait obstacle Elle souffre de problèmes relationnels comme on a vu avec l’octroi du Nobel à Liu Xiaobo, qui a entraîné des mesures de rétorsion économiques contre la Norvège. Maintenant qu’un prix est décerné à Tsering Woeser, écrivaine et blogueuse tibétaine, la Chine s’indigne : »Apparemment beaucoup de prix en Occident sont devenus des armes idéologiques dirigées contre la Chine…Leur but est d’encourager divers dissidents et ils montrent que l’Occident soutient une confrontation politique avec la Chine ». Cette incapacité à accepter l’universalité des droits s’exprime sur son propre territoire, à Hongkong, où ceux qui dénoncent les tentatives de prise en main sont déclarés comme non patriotes et indignes de postuler à des sièges électifs.

En Afrique, la situation est plus simple. La Chine compte sur sa croissance économique pour affirmer sa stature internationale. Le 28 mars à Durban, lors du sommet des BRICS, son président la présentait comme « un gardien inébranlable de la paix et de la stabilité de l’Afrique, un ferme promoteur de sa prospérité et de son développement, un ferme soutien de l’Afrique dans sa recherche de la puissance et de son unité, un inébranlable avocat du continent dans ses efforts pour une participation à égalité dans les affaires internationales. »

Depuis quelques semestres, la Chine exprime son souhait d’étendre son pouvoir diplomatique, d’intervenir dans les affaires du monde et de modifier l’agenda des rencontres internationales. Plutôt que de s’afficher dans un camp, elle trouve avantage à se présenter en médiatrice, sur chacun des conflits mondiaux, appelant partout à d’improbables dialogues – entre les deux Corée comme en Syrie ou naguère en Libye. En même temps, elle accroît ses dépenses militaires. Certes, celles-ci restent très inférieures à celles des États-Unis (un tiers peut-être de ces dernières), mais elles font quand même quatre fois celles de la France et dépassent surtout largement celles des pays de la région comme l’Inde ou le Japon. Selon l’Institut international pour les études stratégiques, les dépenses d’armement chinoises représentent 60% de la totalité  des budgets militaires asiatiques (Australie comprise). Les aspirations de Beijing à étendre son influence internationale, en coopération avec la Russie de Putin, ont ainsi en arrière-plan des orientations quelque peu contradictoires. Et pour être entendue à l’Ouest, encore faudrait-il que la Chine parlât d’un seul langage à ses interlocuteurs et ne montrât pas sans cesse qu’elle en exècre les formes de vie politique, le pluripartisme comme les élections libres, l’internet sans censure et la liberté des idées.

LDH@mars 2013

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s