DE LA PLOUTOCRATIE ET DU SOCIALISME À CARACTÉRISTIQUES CHINOISES

Un même débat agite la France ce mois d’avril et la Chine depuis six mois : faut-il dévoiler la richesse des dirigeants ? L’objectif officiel est commun : la transparence financière. Mais les réalités sous-jacentes sont fort différentes. Dans le cas français, il s’agit de lutter contre et de prévenir ou limiter la fraude fiscale et la collusion d’intérêts du privé et du public ; en Chine, aux dires même du présent et du précédent chefs d’État, il s’agit de dénoncer la corruption du pouvoir, un fléau qui pourrait emporter le régime. Les réactions dans les deux pays diffèrent donc radicalement : en France, bon gré mal gré, les ministres l’ont accepté comme une bonne part des parlementaires ; en Chine, où la demande vient du peuple, déployer des banderoles sur le sujet mène en prison et la quasi totalité des dirigeants refusent la transparence. Un seul membre permanent du bureau politique, Yu Zhengsheng, l’accepte et se rend ainsi populaire, à la tête de la Conférence consultative.

L’opposition des comportements s’explique largement par le contraste des fortunes. Cité en bibliographie, le rapport Hurun sur les plus grands patrimoines de par le monde jette une lumière crue sur la sociologie du pouvoir en Chine, et partant, sur le régime lui-même. Le bureau d’étude de Shanghai recense en 2012 et pour le monde entier 1 453 milliardaires en dollars. La moitié d’entre eux se trouve aux États-Unis (409) et en Chine (317). Quant au personnel politique, la réalité est saisissante. Selon le Financial Times du 8 mars, les deux assemblées chinoises du mois de mars réunissaient la plus grande concentration mondiale de parlementaires fortunés avec quatre-vingt-trois délégués milliardaires (31 à l’assemblée, 52 à la Conférence consultative ; richesse moyenne 3,3 milliards de dollars). Du côté américain, la fortune moyenne des quatre-vingt-trois plus riches parlementaires atteignait 56,4 millions de dollars (soixante fois moins). Le contraste est d’autant  plus significatif que le produit intérieur brut chinois n’atteint pas la moitié du PIB américain.

Cet aperçu sur les inégalités chinoises est corroboré par la World Luxury Association dont le rapport annuel fut présenté à Beijing au mois de janvier. Plus de la moitié des produits de luxe dans le monde est acquise par de riches Chinois. Rien que dans le mois de la fête du Printemps, leurs achats auraient atteint 8,5 milliards de dollars. 51% des achats chinois se portent sur des produits européens ; ils représentent 65% du marché européen du luxe. Qu’il y ait de riches Chinois est une bonne chose mais ils sont une infirme minorité, au sein d’une vaste Chine peu développée et c’est là que le bât blesse.

À la place de l’indice bien connu du PIB par habitant, on peut s’appuyer – sans modifier les conclusions – sur le dernier Rapport sur le Développement humain publié cette année par le PNUD. Il publie un Indice du Développement Humain (IDH) qui a l’avantage de prendre en compte de multiples facteurs d’appréciation. Il place la Chine en cent-unième position mondiale ; le Japon (n°10), aujourd’hui si méprisée par Beijing, devance la Chine de quatre-vingt onze places ; la Corée du Sud (n°12), de quatre-vingt-neuf places. Hongkong, qui échappe à la gestion centrale, occupe la treizième place. Et le plus pauvre des pays européens, l’Albanie, précède encore la Chine et occupe la place 70. Au total, la Chine se trouve en compagnie des pays peu développés d’Afrique, d’Asie et d‘Amérique latine. En Asie, une position voisine est celle de la Thaïlande, à la place 103.

Cet écart chinois entre riches et pauvres explique pourquoi le pouvoir préfère le silence sur les fortunes personnelles et familiales. Le 2 avril, trois personnes qui demandaient dans la rue que les dirigeants dévoilent le patrimoine accumulé dans leur famille ont été placées en détention. Un quatrième militant a disparu. Mais la revendication publique persiste, commencée en décembre, suite à l’appel de la nouvelle direction pour la lutte contre la corruption. Une lettre ouverte destinée aux deux cent cinq membres du Comité central du Parti avait recueilli 7.673 signatures en début avril. Les autorités se sont inquiétées et ont essayé de briser le mouvement en avertissant les activistes ou en en détenant certains au nom du maintien de la «stabilité sociale». Dans la seconde quinzaine d’avril, la répression s’est accrue contre le Nouveau Mouvement des Citoyens qui demande des réformes politiques et la divulgation des fortunes de deux cents dirigeants.

Confucius, la référence culturelle suprême du parti, affirmait (An.13-3) : «Un homme digne doit être capable de donner à chaque chose le nom qui lui convient». En l’occurrence, le «socialisme à caractéristiques chinoises» est une imposture terminologique car, dans l’histoire économique, ce qui lui ressemble le plus, c’est le stade de « l’accumulation primitive » de Karl Marx, – ce que d’ailleurs une partie des chefs d’entreprise chinois, qui a lu à l’Université le Capital (chap.26-33), reconnaît bien volontiers. Malgré la distance et les siècles, on y retrouve des points communs avec l’Angleterre de la révolution industrielle : l’aliénation des biens de l’État, l’appropriation de terres communes, l’exode rural et l’explosion des profits commerciaux que permet le recours à une main-d’œuvre sous-payée.

Le Président français s’est rendu en Chine les 25 et 26 avril et il a dû serrer la main de nombre de milliardaires. On aimerait savoir quels étaient ses sentiments, lui qui avait un jour eu ce célèbre cri du cœur : «Je n’aime pas les riches». Peut-être était-il – et cela eût pu le satisfaire – à l’unisson d’une partie de la population chinoise. Mais il y a peu de chances qu’il ait pu s’en rendre compte. On aimerait en revanche penser, que dans le groupe des chefs d’entreprise qui l’accompagnaient, nul ne se félicitait, avec la stabilité renouvelée du régime, de ces avantages incomparables qu’apportent aux projets industriels l’absence de grèves, le défaut de syndicats représentatifs et la pression constante exercée sur le marché du travail par les ouvriers migrants issus des campagnes.

LDH@avril 2013

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