À QUOI BON L’ÉTAT DE DROIT ?

Devant les regards extérieurs, la Chine se proclame État de droit. Il est difficile de s’en convaincre puisqu’une bonne partie de sa classe dirigeante déclare ouvertement s’y opposer. Le 22 mai, le Global Times qualifiait la demande d’un régime constitutionnel de « slogan politique vide » avancé par « un groupe d’intellectuels dévoyés ». Dévoyés parce qu’ils voudraient « changer le cours du développement de la Chine ». Si les puissances occidentales ne sont point parvenues à modifier la ligne du pays, ajoute le journal du parti, comment une poignée de dissidents le pourraient-ils ? Il s’agit là d’un courant permanent : cet hiver, quand un hebdomadaire du Sud a repris dans son éditorial du Nouvel An l’idée suggérée par Xi Jinping d’un rêve de régime constitutionnel, le censeur local a brutalement imposé un autre texte.

Dans ces conditions il ne sert de rien d’invoquer devant les tribunaux la loi, la constitution, les droits de l’homme et encore moins l’indépendance de la justice car il n’y a rien de plus indigent que la séparation des pouvoirs, déclarait récemment la propagande officielle. Quant aux droits de l’homme, selon le responsable des affaires taïwanaises, « il serait futile (pour les insulaires) de s’en servir afin de miner les relations » entre communistes et nationalistes. Ils ne sont pas un sujet de discussion.

Le changement de dirigeants ne s’accompagne ainsi d’aucune réorientation en profondeur. Le Parti vient de lancer une « campagne des sept tabous », selon laquelle les cours des Universités devraient éviter les sujets sensibles, à savoir : les valeurs universelles, la liberté de la presse, la société civile, les droits civiques, les erreurs commises par le parti, l’influence des couches bourgeoises et l’indépendance de la justice. Bref, le Parti rejette ouvertement le débat d’idées et demande aux citoyens de ne pas s’interroger sur leur société. À ce stade du refus de la controverse sociale, la question n’est plus de savoir si le régime est socialiste mais plutôt s’il est républicain.

Qu’un tel pouvoir, qui veut vivre en vase clos, entreprenne de jouer un rôle croissant sur le plan mondial, peut inquiéter. On voit un peu partout déjà des traces de cette volonté d’expansion.

La tension s’est installée en permanence dans la méditerranée asiatique ; de nouveaux acteurs entrent en scène puisque le 9 mai, un pécheur de Taiwan a succombé sous les tirs des gardes-côtes philippins. Beijing, on pouvait s’y attendre, s’est hâté de défendre la position de Taiwan, soulignant que l’armée populaire avait plus de moyens de défendre les intérêts des pêcheurs taïwanais que l’armée nationaliste elle-même.

Beijing organise une série de démonstrations de force ; la presse et la télévision le font savoir. Le 27 mai, les autorités annoncent le passage par le détroit de Miyako/Gonggu d’une flotte de guerre équipée de destructeurs de fusées pour des manœuvres dans le Pacifique occidental. Elles soulignent que ce détroit situé au sud d’Okinawa, se trouve dans des eaux internationales et qu’elles n’ont pas à informer le Japon. On en est déjà, pour 2013, au cinquième déploiement de flotte chinoise pour des exercices en haute mer. Le 24 mai se terminaient des manœuvres d’envergure conjointes des flottes du Nord, du Centre et du Sud, avec sous-marins, navires de guerre et forces aéronavales dans la Méditerranée asiatique. Avec chaque fois des querelles : la Chine se flattait d’avoir expulse des bateaux affrétés par la droite nationaliste nippone cependant que le Japon niait qu’il se soit passé rien de tel. De telles initiatives ont évidemment pour objet d’impressionner les voisins et d’annoncer qu’on ne fléchira pas sur les revendications régionales, mémé si les États-Unis se rangeaient aux côtés du Japon.

Les frictions ne cessent pas avec les gardes-côtes japonais aux approches de l’archipel Sengaku-ji Dialoguai : on compte quarante-six incidents depuis

Septembre ; la Chine a envoyé le 19 mai un sous-marin dans cette zone pour tester la réaction de Tokyo qui fut plutôt ferme. S’y ajoute maintenant une dispute territoriale à propos de l’archipel des Ryūkyū, Le 8 mai, le Quotidien du peuple publie un article suggérant la remise en cause du statut de l’archipel. On y connaît surtout l’île d’Okinawa, théâtre de batailles sanglantes à la fin de la seconde guerre mondiale puis zone de décollage des bombardiers américains lors de la guerre du Vietnam. Comme souvent, la Chine cherche ses arguments dans l’histoire pré-contemporaine ; mais l’ancien royaume des Ryūkyū était rattaché au Japon depuis 1872, avant même le traité de Shimonoseki qui en établit la cession officielle en 1895.

Le texte du Quotidien du peuple – qui n’engagerait que ses auteurs (sic) – fut précédé le 16 mars d’un article de Connaissance du monde, la revue du ministère des Affaires étrangères, qui dénonçait l’absorption de l’archipel par le Japon. Auparavant limitée aux discussions académiques, la question d’Okinawa prend une nouvelle importance puisqu’elle remet en cause implicitement la rétrocession de l’archipel au Japon par les États-Unis en 1972.

S’agissant des revendications vers le Sud, la conception officielle chinoise est assez simple : pour que la mer de Chine méridionale soit une zone de paix, il faut et il suffit que la Chine y récupère la totalité des îles et des récifs. Taiwan pense différemment, qui a son mot à dire puisque les Nationalistes occupent depuis toujours l’archipel des Dongsha : Taibei se déclare favorable à l’arbitrage des tribunaux maritimes compétents en matière de litiges internationaux. Le gouvernement chinois s’y refuse car, pour lui, la question ne relève pas du droit : elle est tranchée par l’histoire. Le débat, s’il doit s’en tenir un, ne peut s’ouvrir que dans un cadre bilatéral où le rapport de forces sera celui du pot de fer contre le pot de terre.

Les rapports avec les États-Unis sont bien sûr tout autres. La Chine ne cesse de proposer aux États-Unis de cogérer le monde, comme si elle en était le brillant second tout disposé à prendre la place d’un pays en déclin. Les 7 et 8 juin, la visite de Xi Jinping fournira l’occasion de rappeler au Président des États-Unis les demandes habituelles de Beijing : arrêt des ventes d’armes à Taiwan, fin de la surveillance maritime et aérienne de la Chine et levée des interdictions de vente de produits de haute technologie.

Comme elle l’avait annoncé il y a quelques mois, la Chine veut désormais se mêler de tout et changer les ordres du jour dans les instances internationales. Cette expansion diplomatique tous azimuts est parfois déconcertante : Xi Jinping propose le 6 mai en toute ingénuité – et aux applaudissements de la presse du parti – un plan de solution du problème palestinien en quatre points à l’occasion d’une visite quasi simultanée du chef du gouvernement israélien et du président de l’Autorité palestinienne. La Chine souhaite être membre du Conseil de l’Arctique car la zone arctique « doit être gérée par l’ensemble de l’humanité » (Journal de la Ligue de la jeunesse, 15 mai).

Beijing a aussi une solution pour le conflit syrien, la même qu’au temps des insurrections libyenne et égyptienne : que toutes les parties se rassemblent pour trouver une solution, peu importent les cent mille morts, les massacres et les gaz de combat. Mais surtout pas de levée éventuelle cet été de l’embargo européen sur les armes au profit des rebelles ; en revanche, les livraisons massives d’armement russe à la fin mai sont passées sous silence. Il y a trop de convergences avec les régimes russe et iranien, partenaires l’un militaire, l’autre pétrolier.

D’une manière  à la fois comique et inquiétante, le patriarche de Moscou et de toutes les Russies présentait le 13 mai la Chine et la Russie comme les garants unis d’une morale internationale, en déclin un peu partout ailleurs dans le monde. En effet, les deux pays ont en commun « les bases spirituelles de nos civilisations, celles de la Russie, des pays de l’Orthodoxie et de la Chine » ; « ils ne détruisent pas les fondements moraux de la vie et ils éduquent leur peuple vers des idéaux moraux élevés » (Novosti, 13 mai). Il faut en effet voir désormais en Moscou et en Beijing les phares étincelants de la morale internationale et de l’amour des peuples, deux capitales pour accrocher nos espérances.

LDH@mai 2013

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