UNE ACCUSATION BIAISEE DANS LE RESPECT DES PROCEDURES ET L’OUVERTURE DE LA CHASSE AUX RUMEURS.

Le mois s’achève avec la condamnation de Bo Xilai, naguère membre éminent du Comité central, à la prison à vie. Pour le pouvoir, le déroulement du procès montre que le pays est désormais un État de droit. Au lendemain da verdict, la presse en soumet les preuves à notre admiration : il y a eu enquête sur les faits, puis transmission du dossier à la justice, prise en main de l’accusation par un procureur et les audiences publiques du tribunal. On a donc fait comme il fallait, à la différence de tous les précédents cas de corruption ainsi que le fait remarquer benoitement l’agence Xinhua, qui cite en juillet dernier le cas de l’ancien ministre des Chemins de fer, celui de l’ancien chef de la Commission des biens publics, de l’ancien vice-chef du parti au Sichuan ou encore de l’ancien chef adjoint du Bureau de la planification.

Mieux encore, précise l’agence de presse, les avocats ont pu présenter des éléments de preuve et défendre leur opinion ; ils ont même pu convoquer des témoins et ceux-ci ont été entendus. Enfin les journalistes ont pu assister au procès ainsi que d’autres citoyens. Débats publics, donc mais aussi publication des bases légales de la condamnation et des raisonnements qui ont conduit à cette dernière.

Cette insistance ingénue sur le respect des procédures lors du procès Bo Xilai, comme s’il s’agissait d’un exploit unique en son genre, s’explique peut-être par la nouvelle demande de la Chine à faire partie du Comité des droits de l’Homme des Nations unies au mois de novembre.

Il est heureux qu’après soixante trois ans de parti unique et de tribunaux aux ordres, la justice chinoise annonce un premier pas vers le respect des procédures légales. Mais notre plaisir s’arrête là.

Car les accusations portées contre Bo Xilai sont partielles et détournées. Bo Xilai n’avait pas les mêmes conceptions que le reste du Bureau politique du parti ; il était ambitieux, visait très haut, se moquait des procédures et drainait habilement tout un courant de mécontents qui voyaient en lui un homme près du peuple et pourfendeur des mafias locales. Bref, il gênait ou menaçait. Mais pour l’écarter, au lieu d’un débat dangereux sur le fond que le parti ne peut se permettre, on le condamne pour corruption. En Russie, Poutine fait de même et, en France autrefois, c’est avec le même chef d’accusation que Robespierre s’en est pris à Danton qui voulait qu’on coupât moins de têtes. Pas de débat sur l’essentiel : selon Reporters sans frontières, une note du département de la Propagande (20 août) enjoint la presse de s’en tenir pour les faits reprochés au dirigeant de Chongqing à ce que rapporte l’agence Xinhua.

Pour être un État de droit, il ne suffit pas de respecter des procédures judiciaires : il faut encore et surtout que les débats soient fondés ; s’il s’agit de controverses politiques, elles n’ont pas besoin de se clore devant les tribunaux. S’il y a prévarications, tous ceux qui les commettent doivent être sanctionnés et pas seulement le gêneur. Les membres du Bureau politique sont riches de tout ce que leur a apporté la distribution généreuse de l’ancien secteur public. En est-il un, parmi les sept membres permanents, qui, devant tout à son seul travail, aurait pu jeter la première pierre à Bo Xilai ?

Le scepticisme quant à la volonté de construire un État de droit se renforce au spectacle des violations continues et répétées des droits que la Constitution prétend garantir. S’attaquer en permanence à la famille de Liu Xiaobo, le prix Nobel emprisonné, ou à celle de Chen Guangcheng, l’avocat autodidacte réfugié aux États-Unis, c’est un déni ouvert et persistant de l’état de droit, dont on se demande si sa raison d’être n’est pas précisément de tester l’inertie occidentale.

La campagne se développe contre les critiques du gouvernement avec l’arrestation de blogueurs célèbres, comme Qin Huohuo et Xue Manzi au mois d’août, et de deux hommes d’affaires, Wang Guoquan et Hua Zong. Selon un discours prononcé le 19 août par le chef du parti Xin Jinping et dont les thèmes sont repris par le président de Xinhua dans un article daté du 4 septembre, il incombe aux médias de guider et de diriger l’opinion publique, de réfuter les analyses étrangères malintentionnées et de faire prévaloir les positions officielles. Le délit de « propagation de fausses rumeurs » est désormais fréquemment invoqué pour justifier les arrestations : le libellé est pratique puisque le pouvoir se réserve le droit de dire si la rumeur est fondée ou s’il s’agit de calomnie. Réprimer les rumeurs, c’est librement réprimer l’expression libre.

Le pouvoir veut jouer sur deux tableaux : d’un côté, admettre le réseau de l’internet et apparaître moderne et libéral en encourageant la dénonciation des malversations ; de l’autre, canaliser ce qui s’exprime sur la toile pour en enlever tout ce qui peut déplaire aux autorités. « Il n’est pas normal qu’un petit groupe de personnes accapare l’opinion publique sans être soumis à réglementation. » (Global Times, 16 septembre)

Mais cette prise en main n’est pas partout possible : à Hongkong, la critique est encore autorisée et l’approche des échéances électorales accroît les tensions. Beijing affecte de voir dans la revendication d’un suffrage universel non truqué l’immixtion des États-Unis et de la Grande-Bretagne, en quête d’une nouvelle « révolution de couleur ». Il prévient : « La Chine n’est pas l’Égypte, Hongkong n’est pas le Caire et le mot d’ordre Occupons le Centre (de Hongkong)[1] ne peut aboutir au même résultat qu’ Occuper le Caire« . Ceux qui rappellent que l’accord signé avec la Grande-Bretagne impliquait l’instauration d’un suffrage universel sont présentés comme des agents rétribués par Londres. Demander des élections libres montre avant tout qu’on appartient au parti de « l’étranger ». Pour Beijing, il est évidemment anormal que la communauté internationale s’interroge sur l’avenir du territoire alors que le Bureau de liaison de Hongkong remet de plus en plus ouvertement en cause sa marche théoriquement autonome, considérant qu’il s’agit d’affaires intérieures, en violation du principe Un pays, deux systèmes.


[1] Nom du mouvement de désobéissance démocratique dans l’ancienne colonie britannique.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s