LES AXES DE DEFENSE : REPRIMER, CANALISER, AFFIRMER

Depuis un an que la nouvelle équipe dirigeante est installée, l’on discerne un peu mieux les directions prises et les perspectives pour les droits politiques et les droits de l’Homme en particulier.

Trois faits dominent la scène intérieure. Le premier, c’est que le dossier Bo Xilai se referme avec le rejet d’un appel contre sa condamnation à vie et avec la constitution d’une commission d’enquête sur un membre permanent du précédent Bureau politique qui passait pour un de ses soutiens. Le courant dit «Nouvelle gauche», qui se posait comme l’héritier du maoïsme et que voulait incarner l’ancien dirigeant de
Chongqing, a subi un échec. Seulement Bo Xilai fut condamné au nom de la lutte contre la corruption et non pour avoir violé les plus élémentaires règles de la démocratie. Et là, la vue se brouille car la corruption touche peu ou prou la majorité des équipes dirigeantes, celle d’aujourd’hui comme les précédentes, ceux qui la combattent comme leurs victimes. La vue se brouille aussi à observer la mise en scène du procès. Il fut question d’une transparence exemplaire, par retranscription de centaines de pages de la procédure grâce au microblogging Weibo. Mais qui peut croire à ce «progrès décisif» ? Chiche ! Maintenez cette «transparence exemplaire» pour les procès de tous les militants arrêtés cette année, de Xu Zhiyong à Guo Feixiong, Wang Guoquan ou Cao Shunli. En voilà un beau rêve ! Mais ce n’est pas celui dont parle le chef du parti Xi Jinping. En réalité, la référence permanente des dirigeants chinois, c’est Gorbatchev et ce qui est arrivé à son parti. Il faut à tout prix éviter la perte du monopole politique et empêcher une force populaire de se constituer hors du parti et qui en contesterait la légitimité. À cette aune, les mots d’ordre et les campagnes d’aujourd’hui s’expliquent.

Le deuxième élément de réflexion, c’est la lutte contre les rumeurs. Elle permet de restreindre les attaques contre le parti et ses dirigeants, nationaux ou locaux. L’incarcération de cent cinquante dissidents depuis que la nouvelle équipe est au pouvoir – dont une soixantaine à l’approche de l’Examen Périodique Universel des Nations unies – démontre la volonté de ne pas relâcher le contrôle social. Xi Jinping, l’homme au sourire d’apparence débonnaire, joue sur deux tableaux : il rend hommage à son père, qui passait pour opposé au massacre de 1989, tout en maintenant les menaces ou la répression directe sur les familles des dissidents. Rappelons que le prix Nobel Liu Xiaobo entame sa sixième année d’emprisonnement, sans qu’on ait pu dire en quoi il avait enfreint l’état de droit. Si le droit était respecté, la lutte contre les rumeurs ou contre les diffamations resterait d’ordre privé et déboucherait sur un procès avec présomption d’innocence : or, dès qu’un dirigeant est attaqué, la police commence par détenir celui qui a soulevé l’affaire puis reçoit les motifs légaux d’une inculpation. L’État ne respecte pas les lois car il obéit au parti avant d’obéir au droit.
Le pouvoir veut se servir de la lutte contre la corruption pour se renforcer et s’il veut en tirer tout le profit, il doit être seul à désigner les fautifs. Des accusations émanant de la presse ou de l’internet jetteraient le discrédit sur le parti tout entier, connu pour être gangrené par la corruption. Il est donc indispensable que cette campagne reste le strict monopole du Bureau politique et de ses membres permanents. Il n’est pas question d’indépendance pour les acteurs de l’information. Il n’est pas question de séparation des pouvoirs pour les juges.

Troisième point à relever : cette politique intérieure « à caractéristiques chinoises » a son pendant à l’extérieur, qui la confirme et la renforce. Aussi bien pour les minorités nationales que pour les relations internationales. Le poids croissant de l’alliance sino-russe mérite attention, étant donné la situation des droits de l’Homme en
Russie. «L’amitié des deux pays n’est pas une histoire du passé» affirmait Li Keqiang le 22 octobre. Et Medvedev, en visite officielle, de répondre le même jour : «Les relations des deux pays n’ont jamais atteint un niveau aussi élevé». Les échanges de personnes vont s’accroître. La Russie fournira annuellement dix millions de tonnes de pétrole supplémentaires dans la décennie en cours ; une raffinerie mixte sera construite à Tianjin. ; la Russie augmentera de 40% ses livraisons d’électricité. Les deux pays projettent des barrages hydroélectriques et des ouvrages de retenue sur les affluents de l’Amour. La conception entamée d’un avion long-courrier – mise au point prévue pour la fin de l’année – permettrait d’allier les compétences techniques russes et les capacités de production chinoises. Les deux pays envisagent l’exploitation en commun des réserves de pétrole dans la Sibérie orientale.
Cette recherche de puissance s’exprime aussi sur le plan militaire et à l’échelle mondiale. Le 14 octobre, le Global Times écrit : « La Chine doit accroître son potentiel sur la base des équipements actuels, développer une pensée stratégique et un plan tactique efficace pour contrer la puissance militaire américaine.…C’est seulement en nous renforçant que nous pourrons obtenir de nouvelles relations avec les États-unis , sur une base d’équité ». Beijing estime utile désormais de montrer sa force, y compris ses capacités nucléaires. Comme l’expliquait le Global Times (29 octobre), affirmer sa puissance «peut renforcer la cohésion de la société chinoise et accroître la compréhension globale» de la réalité du pays…» Qu’il soit bien clair qu’il n’est de l’intérêt de personne de défier la Chine…
Peut-être se mettra-t-on à spéculer sur la menace chinoise mais le bénéfice que la Chine obtiendra dépassera de beaucoup les dommages venus des opinions extérieures». La presse comme la télévision ne dissimulent nullement la poussée de la force militaire nationale, dont le budget aurait quadruplé en dix ans ; mais elles s’irritent du renforcement des armées japonaises ou philippines et s’indignent
des achats taiwanais d’armes américaines. Le 19 octobre, la marine nationale commençait des exercices de combat dans le Pacifique occidental, avec ses trois flottes des mers du Nord, de l’Est et du Sud «dans le respect des lois et
des pratiques internationales».
Parallèlement, l’absence d’autocritique claire de Tokyo sur les atrocités commises en Chine permet à Beijing d’alimenter à peu de frais le ressentiment nationaliste et antijaponais : rappel du bombardement de Nanjing, des tests d’armes biologiques effectués dans le Jilin dans la dernière guerre mondiale, des quatorze criminels de guerre (sur plus de deux millions de morts pour les empereurs) vénérés au temple Yasukuni, etc.. «Il est absolument nécessaire de frapper à la tête ceux qui au Japon vénèrent les fantômes de toutes sortes « (Quotidien du peuple, 18 octobre). Mais il faut savoir aussi souffler le froid : «la Chine est plus concernée que tout autre pays par la paix et la stabilité dans le Pacifique et elle souhaite que cet océan soit véritablement pacifique». (China Daily, 18 octobre) Si l’on juge du régime et du «rêve chinois», dont parle Xi Jinping, par la nature des régimes amis, alors on est édifié.
Iran, Corée du Nord, Vietnam, Russie, régime syrien : la Chine préfère pour alliés des régimes reposant comme le sien sur la force et le contrôle étroit de l’opinion ; elle est le cinquième exportateur d’armes mondial, derrière les États-Unis, la Russie, l’Allemagne et la France. Si le peuple chinois a trop à faire pour s’inquiéter des alliances du pays, quelques nations s’inquiètent. Le Japon, par exemple, a décidé de réexaminer avec les États-Unis les lignes directrices de son accord de défense, avec entre autres, le renforcement de son arsenal de fusées et l’accroissement des pressions exercées sur la Chine pour qu’elle «adhère aux normes de comportements internationaux» (3 octobre)

La Chine voudrait entrer de nouveau au Conseil des droits de l’Homme des Nations unies. Si l’on s’en tient au rapport qu’elle a remis à l’ONU, elle est un modèle. Elle trouve que les conclusions formulées le 25 octobre par le groupe de travail sont «positives». Nos lecteurs savent qu’il eût fallu une appréciation très négative. Mais
ceux qui connaissent les mécanismes des Nations unies et l’attitude des services envers les gros et les puissants pouvaient prévoir une indulgence coupable. Pour faciliter l’acceptation de sa candidature au Conseil, la Chine n’a t-elle pas promis d’augmenter de beaucoup sa contribution financière au budget du Conseil ? Voici un langage «à caractéristiques chinoises» facile à comprendre.
Dans le cadre de la procédure de l’Examen Périodique Universel du mois d’octobre, les pays membres pouvaient questionner par écrit la Chine sur quelques-uns des nombreux points embarrassants. C’est ce qu’ont fait notamment l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, la République tchèque, la Suède, la Norvège, le Royaume-Uni, le Canada et les États-Unis. Le document des Nations unies montre que la France n’a posé aucune question écrite.

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