JUSQU’OÙ PEUT-ON ALLER TROP LOIN?

Trois faits marquants, ce mois de novembre, jettent une lumière nouvelle sur le régime chinois. Dans l’ordre : l’entrée au Conseil des droits de l’Homme de l’ONU. (12 novembre) ; un plénum du Comité central axé sur la prise en main du pays (9 au 13 novembre) ; une tension militaire sans précédent depuis des décennies au dessus de la Mer de Chine orientale (à partir du 23 novembre). Trois faits de nature apparemment différente mais qui recouvrent une même réalité : la Chine affirme sa puissance et cherche à pousser les murs ; et qui posent à l’extérieur une même question pressante : celle de la lucidité et d’une réponse efficace à la hauteur des enjeux.

Un scrutin déshonorant

La Chine a été élue au Conseil des droits de l’Homme des Nations unies le 12 novembre. La plupart des quelque 170 pays qui ont voté pour elle à bulletin secret n’ont probablement accordé aucune signification à ce scrutin et au choix de la Chine. Sinon, ils auraient tenu compte de ses piètres performances en matière des droits de l’Homme. Chacun sait comme elle jugule sa presse et les réseaux de l’internet (sur son échelle mondiale de la liberté de la presse, Reporters sans frontières la classe au 173ème rang sur 179 pays). Elle ne fait aucun effort pour honorer ses promesses : elle n’a ni adopté la résolution d’avril 2013 du Conseil où elle vient d’entrer sur la promotion et la protection du droit à la liberté d’opinion et d’expression ; ni ratifié le Pacte international sur les droits civiques et politiques.

C’est qu’elle veut définir les droits de l’Homme à sa manière :  » On ne peut nier le fait que la Chine et l’Occident ont une conception différente des droits de l’homme…Aucun pays n’a le droit d’imposer aux autres sa manière de voir les droits de l’homme et de s’en servir pour s’immiscer dans les affaires intérieures d’autres pays » (China Daily 14 novembre). « Le système politique occidental n’est pas compatible avec la réalité chinoise et la construction des droits de l’Homme en Chine doit suivre sa propre voie ». (Global Times, 14 novembre). La Constitution chinoise reconnaît pour la forme ces valeurs universelles que sont les libertés d’expression, d’association et de manifestation. Mais le régime lui tourne le dos chaque jour au nom « des caractéristiques chinoises » et du rôle dirigeant du parti.

La situation se perpétue au fil des années. Tout se passe comme si la majorité des capitales admettait une sorte d’apartheid à l’échelle mondiale, acceptant que les Chinois n’aient besoin ni de parler sans crainte, ni d’accéder à une information libre de toute prédigestion par les services de censure, ni de s’exprimer dans des élections pluralistes, ni de faire de la politique. Dans leurs dialogues avec Beijing, les capitales préfèrent presque toutes éluder les sujets qui fâcheraient la Chine. Du côté français, on parle tellement d’amitié, de relations excellentes, de partenariat stratégique à long terme qu’évidemment la France a soutenu la candidature chinoise et accepté de confier à Beijing la défense des droits de l’Homme au niveau mondial.

Il faut, bien sûr, parler avec la Chine d’autres sujets et personne n’évite de discuter de commerce et de contrats : ni cette fin novembre à Beijing, pour l’Europe, MM. Van Rompuy et Barroso, venus définir une ligne de coopération pour la décennie ; ni, pour la France, M.Moscovici les 25 et 26 novembre, sur la coopération dans le domaine de l’énergie nucléaire et des énergies nouvelles, de la construction aéronautique ou de la modernisation de l’agriculture. Mais quand il s’agit des droits de l’Homme, la première obligation, c’est de respecter le sens des mots et d’ouvrir grand les yeux.

Le renforcement des contrôles du Parti

Le 15 novembre, un long texte du Comité central annonce un durcissement global de l’appareil d’État, au nom des impératifs de sécurité et de stabilité et la constitution d’un organisme ad hoc.

« Il y a un besoin urgent de former une commission nationale de sécurité pour renforcer la direction unifiée du travail de la Sécurité d’État » a estimé Xi Jinping, président du parti et chef d’État. La Commission va prendre en main tous les services qui œuvrent pour la stabilité du régime : l’armée, la police, les renseignements, les services diplomatiques et les organismes financiers. Le réseau de l’internet peut offrir quelques espaces de liberté : la décision affirme le besoin de lutter contre la criminalité cybernétique pour « former une opinion publique sur la toile qui soit guidée de manière positive et gérée en conformité avec l a loi ». Ainsi seront guidée l’opinion, et sécurisée l’information.

Le domaine de la Commission s’étendra à Hongkong et Macao, malgré leur statut spécial, car les revendications d’un suffrage universel authentique y constituent une menace pour le régime. Un dispositif anti-subversion pourrait s’insérer dans la légis­lation des deux territoires.

Les risques acceptés d’affrontements armés

La décision chinoise prise le 23 novembre d’établir une zone d’identification aérienne obligatoire pour la Mer de Chine orientale est assortie d’éventuelles sanctions militaires pour les avions étrangers qui refuseraient les procédures obligatoires. Elle a alarmé toute la région et au  delà : en effet, la zone chevauche la zone d’identification japonaise et un peu de territoire coréen et sa mise en œuvre à proximité de Taiwan relance les disputes avec les insulaires ; de plus et surtout, l’initiative force les États-Unis à prendre position pour leur allié japonais sous peine de perdre la face.

Pour montrer le sérieux de ses propos, la Chine a envoyé deux grands avions de surveillance dans la zone, escortés de plusieurs appareils. Elle affecte de ne pas craindre un conflit armé : « Nous croyons que l’Armée de libération aura pris en compte le scenario du pire si un conflit militaire éclate dans les îles Diaoyu parce que même le public chinois y a pensé. Si les États-Unis veulent vraiment être mêlés à une situation inattendue en Mer de Chine orientale, la Chine y répondra de manière imperturbable » (Global Times, 26 novembre). Beijing a demandé à ses 600.000 nationaux installés au Japon de s’enregistrer auprès des consulats pour être assistés « en cas de situation d’urgence ».

Les réactions de l’autre côté ont été rapides: le Japon a déclaré la décision inacceptable et a demandé aux compagnies aériennes de ne pas se plier aux exigences chinoises. Le 26 et sans avertir personne, les États-Unis survolent la zone avec deux B52, les fameux bombardiers à huit réacteurs qui autrefois partaient d’Okinawa pour frapper le Vietnam. Certes, ils n’étaient pas armés et le commandement assure qu’il s’agissait de manœuvres prévues de longue date mais le signal donné était clair. La Chine s’est bornée à dire qu’elle avait bien vus les avions.

Le 27 novembre, les États-Unis partent discuter à Séoul. Le 28, les Japonais envoient des avions militaires dans la zone. Les Chinois annoncent le repérage des appareils et font décoller des avions pour patrouiller dans la zone, annonçant qu’il s’agirait désormais d’opérations régulières. La Corée du Sud dit son intention de redéfinir sa zone de sécurité aérienne.

Il y a sans doute de part et d’autre plus de volonté d’intimidation que de recherche d’un affrontement véritable. Mais nombreux sont les conflits qui se sont déclenchés sans que les protagonistes les aient souhaités. Outre les risques d’erreurs d’interprétation et de méprise, il y a dans l’armée chinoise un courant « faucon » qui aimerait tester la nouvelle force de défense et qui ne manque aucune occasion d’exposer les récents progrès en matière de fusées, d’avions et de porte-avions. Une chose est claire en tout cas : le rêve chinois de Xi Jinping est un rêve de puissance et cette puissance a une forte composante militaire. Les capitales européennes préfèrent détourner les yeux et sourire aux contrats.

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