LE PACIFISME DIPLOMATIQUE NE MENE NULLE PART

Les capitales européennes, chacune de son côté, font mine de ne pas voir l’ampleur des bouleversements géostratégiques survenus en Asie orientale. L’un après l’autre, les premiers ministres s’en vont à Beijing négocier des achats et des ventes ; ils étalent leurs succès contractuels mais ne disent mot ni de la course régionale aux armements, ni des comportements de la nouvelle puissance dominante depuis que les chiffres en font la deuxième économie mondiale. La politique étrangère chinoise leur semble à tout prendre acceptable et sans rapport avec la manière dont le parti traite le peuple. Les droits de l’homme, les chefs de délégation disent toujours qu’ils s’en soucient mais personne ne les en a jamais entendu parler en public.

Cet aveuglement doit inquiéter. Si les gouvernements sont mal informés, c’est grave. Si informés, ils éludent le sujet, c’est pire. Comment ne pas voir l’unité du volet interne et du volet externe d’une même politique nationale ? Que faut-il de plus aux Européens pour juger ? Le massacre de 1989 est tout aussi oublié par les délégations successives qu’il est déclaré inexistant à Beijing. Un Prix Nobel emprisonné pour onze ans après avoir demandé le pluripartisme ? Ce fut l’histoire d’un hiver et l’Union européenne, lauréate du même prix deux ans plus tard, n’a rien dit de consistant. Maintenant encore, les internements administratifs discrétionnaires concernant des cinquantaines de milliers d’individus et les assignations à résidence par centaines ne gênent aucune capitale se réclamant des droits de l’homme ou chantant l’habeas corpus. Le contrôle étroit de l’internet et la presse asservie appellent tout juste une réprobation amusée ou résignée.

Il fut un temps où l’Europe savait juger sévèrement le fonctionnement de la justice et les procès montés de toutes pièces. En escamotant comme à la période stalinienne les conflits politiques derrière des accusations de moeurs dépravées et de détournement de fonds (procès du secrétaire du parti de Chongqing Bo Xilai et, à venir, de l’ancien responsable de la Sécurité Zhou Yongkang), le régime se distingue à peine du voisin et ami nord-coréen, dont le dirigeant suprême vient, en quelques jours, d’écarter son oncle et de le faire exécuter pour trahison. Les experts psychologues expliquent qu’il ne faut pas faire perdre la face aux interlocuteurs chinois si l’on veut obtenir quelque chose. A force de les écouter et pour ne pas vexer, le pacifisme diplomatique prend pour argent comptant toutes les déclarations des dirigeants. Oui, la Chine ne veut que la paix et sa culture millénaire garantit l’absence de danger. On peut donc lui confier la défense des droits de l’Homme au Conseil de l’O.N.U..
Elle se réserve de définir ces droits à sa manière et personne n’y trouve à redire. Les funérailles de Mandela ont été l’occasion de consignes révélatrices adressées à la presse par le ministère de l’Information. En substance : il convenait de ne pas souligner les déclarations de Mandela concernant les droits de l’Homme et la démocratie. ; il fallait sur le Twitter chinois ou sur des blogs supprimer tout passage qui se servirait des funérailles pour attaquer le système politique et les dirigeants ; il fallait éviter de parler des bonnes relations nouées par Mandela avec le dalai-lama (South China Morning Post, 10 décembre). Bref, de Mandela il convenait de dire qu’il était respecté partout dans le monde et qu’il était «un vieil ami du peuple chinois». Rien de commun donc avec les dissidents nationaux.

Les dirigeants chinois présentent ainsi le monde extérieur en fonction des tensions internes. Bien sûr, le pays ne veut que la paix mais il peut aussi dire le contraire : (Global Times, 3 décembre) «La Chine doit accélérer la croissance de nos forces, en matière de ressources et d’instruments diplomatiques, de telle manière que tout pays ait à payer le prix de chaque violation des intérêts de la Chine».

La création unilatérale d’une zone d’identification aérienne le 23 novembre a exacerbé les tensions régionales, – il s’agissait de montrer que ni les États-Unis ni le Japon ne pouvaient arrêter l’ascension de la Chine comme première puissance dans cette partie du monde. Ce n’était, ce n’est toujours pas sans dangers. Désormais, il existe trois zones d’identification régionale et elles se recoupent. Il serait imprudent de décider qu’il ne s’agit que d’un jeu. Les pays voisins, à l’exception peut-être de la Corée du Nord, ont tous exprimé leur mécontentement. Ils ont vu là une manifestation d’expansionnisme, appuyée par la multiplication des manoeuvres maritimes et le renforcement complaisamment exposé du potentiel de défense.
Beijing envisage d’imposer une pareille zone en mer de Chine méridionale, ce qui heurterait un plus grand nombre de capitales, – c’est un inconvénient -, mais des pays de moindre force qui ne peuvent l’affronter directement, – c’est un avantage. C’est en effet une ligne constante à Beijing de jouer de l’intimidation au nom de droits historiques pour placer les faibles devant le fait accompli. Et à compter que les États-Unis ne choisiront jamais de se fâcher : «Washington doit rester en bons termes avec la Chine si elle veut rester en Asie et jouer un rôle important dans les affaires asiatiques» (Quotidien du peuple, 11 décembre). Ce jeu est risqué. Le 5 décembre, une collision a été évitée de justesse (183 mètres) en mer méridionale entre un croiseur américain chargé de fusées et un bâtiment de la marine chinoise. Chacun arguait de son bon droit. Seule une manoeuvre d’urgence a écarté le risque d’un conflit ouvert. L’Europe semble considérer que ces affaires ne la regardent pas. Même la Grande-Bretagne, qui s’était aventurée à souhaiter un suffrage universel authentique pour son ancienne colonie de Hongkong, a baissé le ton devant la colère chinoise. Et pourtant, il s’agit là d’un test pour tous les pays qui se réclament des droits de l’homme.

L’enjeu est énorme, ne serait-ce que du point de vue symbolique. En effet, il pourrait se produire dans les années à venir une sorte de 1989 européen à l’envers : c’est-à-dire le passage d’un territoire de sept millions d’habitants et pour l’essentiel libre sous l’autorité d’une dictature de parti unique archaïque. Malgré les promesses faites d’élections libres (2016 pour le Conseil législatif et 2017 pour le chef de l’exécutif), il est quasi impensable que Beijing accepte le suffrage universel dans sa forme la plus simple : des candidatures libres et pluralistes, des élections honnêtes, portant sur l’ensemble des sièges, conférant autorité sur les organes non élus. Le modèle serait trop vite exigé par le reste du pays. On assiste donc déjà à de subtiles manoeuvres de détournement : puisque Hongkong fait partie de la mère patrie, il ne conviendrait pas que les élus des territoires contestent les décisions du centre ; la souveraineté de la Chine populaire est une et indivisible et Hongkong n’a pas plus le droit de faire bande à part que le Tibet ou Xinjiang. Quant à la désignation des candidats, l’élu devra «aimer le pays et Hongkong», formule qui permettrait d’éliminer les dissidents par le biais de comités de nomination à bases professionnelles et non politiques. De toutes manières, le territoire devra respecter la loi fondamentale du territoire et les décisions prises à ce sujet par le Comité permanent de l’Assemblée nationale de Beijing.

Si aucune puissance politique ne bouge, et nous ne voyons aucune capitale et aucune institution européenne décidées à élever la voix, nous assisterons dans trois ou quatre ans à l’entrée de sept millions de nos contemporains dans le giron d’une dictature administrative archaïque qui ne pourra survivre qu’en les privant de leurs libertés fondamentales. N’y aura-t-il alors que les États-Unis pour oser récriminer ?

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s