L’ART FRANÇAIS D’AVALER SA LANGUE ET DE SEMER DES FLEURS DANS LES RONCES

Trois événements marquent ce mois de janvier : un scandale à portée planétaire, une condamnation odieuse et une célébration d’anniversaire. Les deux premiers sont intimement liés et forcent à s’interroger sur le sens de la commémoration, pour peu qu’on ait conscience du poids de la Chine dans les affaires du monde.

1) Le scandale résulte de la dénonciation mirobolante le 21 janvier par le Consortium international de journalistes d’investigation (I.C.I.J.) des accumulations, prévarications et détourne­ments de fonds pratiqués dans les familles dirigeantes et par la sortie patriotique de leurs fortunes vers l’étranger. Cette campagne façon arroseur-arrosé (ou, selon le dicton chinois, de « soulever une pierre pour se la laisser retomber sur les pieds ») va forcément brûler les doigts de ceux qui l’ont lancée, alors qu’elle visait à asseoir leur légitimité. Le premier visé, à travers son beau-frère, étant le premier personnage du pays, l’initiateur de la campagne contre la corruption.

Ces révélations portent directement atteinte au crédit de Xi Jinping et anéantissent ses efforts pour se faire passer pour un homme simple et proche du peuple. Il avait récemment mobilisé l’appareil de propagande à cet effet, se faisant photographier mangeant des raviolis dans un boui-boui de la capitale et envoyant son message de Nouvel an de son propre domicile, décoré de photos de famille.

2) La condamnation le 26 janvier du juriste Xu Zhiyong à quatre ans de prison pour avoir demandé que lumière soit faite sur la fortune des dirigeants (officiellement pour « rassemblement de foule à dessein de troubler l’ordre public », les juges cherchaient un motif présentable) ajoute à l’écœurement. En effet, aujourd’hui, le mouvement des Nouveaux citoyens est ce qui se fait de mieux en Chine en matière d’action démocratique. Il compose autant qu’il peut avec le pouvoir et s’inscrit pleinement dans le champ constitutionnel.

En incarcérant son chef et ses proches, le régime montre qu’il n’a pas besoin de citoyens et que le Parti se suffit à lui-même. En revanche, les dirigeants doivent pouvoir accumuler librement pour leur famille grâce au démantèlement du secteur public, à la spéculation immobilière et au libre accès aux fonds bancaires. N’ont le droit de protester ni les intellectuels indépendants, ni les expulsés pour réquisitions foncières, ni les avocats qui requièrent l’application des droits constitutionnels, ni les bergers mongols privés de pâturage, ni les populations du Tibet et du Xinjiang devenues minorités démographiques sur leur propre territoire, ni les religieux de Chine ou des périphéries, chrétiens, musulmans ou bouddhistes, contestés au plus intime de leurs convictions au point qu’il ne leur reste parfois que la mort comme ultime forme de protestation.

3) Au même moment, la France célèbre le cinquantième anniversaire des relations diplomatiques. Aucune relation avec ce qui précède ? Mais si ! Xu Zhiyong n’est pas un inconnu pour l’administration française : elle l’a invité à Paris en juillet 2008 au titre des « Personnalités d’Avenir », le qualifiant de « figure de proue du mouvement des droits civiques en Chine ». De visite à Beijing, le président de l’Assemblée nationale française n’a pas dit un mot à son sujet. Il aurait peut-être été mal à l’aise, ayons l’esprit mal tourné, puisqu’il s’opposait pour la France à ce que Xu Zhiyong demandait pour la Chine : que lumière soit faite sur les ressources du personnel politique et parlementaire.

M. Bartolone avait choisi d’être satisfait. Son homologue lui annonce la fin des internements arbitraires avec l’abolition légale de la rééducation par le travail et il le croit. Il croirait aussi à la liberté d’expression, de manifestation, d’association si son interlocuteur lui avait rappelé que la Constitution les garantissait. De toute manière, sur les dossiers des droits de l’homme, dit le titulaire du perchoir, « les dirigeants chinois semblent avoir un calendrier qui n’est pas le même que nous »(sic). Comment ? Il y aurait aussi chez nous un calendrier pour supprimer les élections truquées, le monopartisme, la censure, les internements administratifs, la torture en détention, la violation des procédures judiciaires, les exécutions capitales ? Non. Les droits de l’Homme sont parfois violés chez nous mais nous n’avons pas un programme pour plus tard.

La crédulité est sans doute l’indice d’un bon naturel mais ça ne suffit pas à la justifier, encore moins à l’associer à l’intelligence. Président d’une assemblée parlementaire, M. Bartolone devrait se persuader que le suffrage universel et le pluripartisme suffiraient à renverser en quelques semaines le régime pour lequel il a tant de complaisance.

Flatteries et affabilités officielles caractérisent les célébrations du cinquantenaire. Les organisateurs de l’exposition sur les relations franco-chinoises à Beijing se sont prêtés au petit jeu des retouches de photos, propre aux totalitarismes. Le premier ministre d’alors disparaît d’un cliché de 1983 pris avec F. Mitterrand. Car Zhao Ziyang avait été six ans plus tard un des seuls dirigeants un peu humains à refuser le massacre à Tiananmen des étudiants campant pour la démocratie. Parallèlement, alors que les démocrates chinois doivent affronter une nouvelle vague de répression (soixante arrestations et quinze inculpations pour les Nouveaux Citoyens), la sinologie officielle française se distingue par la voix de l’un de ses membres les plus médiatiques : « Monsieur Xi Jinping est un type vraiment formidable ». Et le même de se réjouir qu’il n’y ait que trois mille exécutions chaque année, ce qui pourtant dépasse le total du reste du monde et constitue le taux record de peines capitales rapportées à la population.

Il y a un mois, la France comme le monde entier célébrait la mémoire de Mandela ; sans doute, avec beaucoup de sincérité. Mais que vaut cette sincérité sans interrogation sur les Mandela d’aujourd’hui, sur les résistants indomptables qui croupissent en prison ou qui se battent tout au long de leur vie ? De ces personnages, la Chine ne manque pas, chacun avec sa personnalité propre : Xu Zhiyong, dont nous venons de parler et qui a su entraîner des millions de personnes à demander que les dirigeants rendent des comptes ; Liu Xiaobo, le prix Nobel ; Gao Zhisheng, le brillant avocat perdu dans une geôle du Xinjiang ; Zhang Sizhi, le défenseur courageux des dissidents ; Zheng Enchong, avocat lui aussi, qui a souffert à son corps défendant pour la cause des expropriés ; Ni Yulan, la juriste estropiée en prison ; Wang Bingzhan, le médecin fondateur du parti démocrate, emprisonné à vie ; Hu Jia,, le combattant de toutes les bonnes causes, dont Paris avait fait, naguère, un de ses citoyens d’honneur etc. Et encore nous nous en tenons aux militants de l’ethnie han et oublions, outre les Ouighours et les Tibétains, tous ceux qui ont dû fuir à l’étranger.

La direction chinoise nous sait gré de n’en jamais parler en public. Ou de nous contenter d’évocations feutrées dont nous n’avons d’ailleurs nulle trace. A l’instar des hommes d’affaires, les hommes politiques font tout, comme le recommandent les manuels pour expatriés, afin que la Chine ne « perde pas la face ». Rien d’étonnant qu’elle se réjouisse d’un partenaire aussi accommodant ; l’homologue de M. Bartolone a poussé jusqu’au lyrisme : « L’amitié traditionnelle de nos dirigeants est aussi grande que les Alpes ». Sauf le respect dû aux autorités, n’y aurait-il pas dans la tête de nos officiels quelque chose qui serait, elle aussi, grosse comme une montagne ?

Une supplique en conclusion. Distinguez, Messieurs s’il vous plaît, la politique et l’obtention des contrats ; ne vous réjouissez pas in petto des énormes inégalités de revenus chinoises qui permettent de vendre plus de cognac, plus de grands crus et plus de sacs Louis Vuitton ; essayez de parler politique au niveau efficace, celui de l’Europe ; faites l’effort de connaître, de respecter et d’admirer les Mandela de Chine ; ne croyez pas que la Chine soit un État de droit puisque c’est le Parti qui fait le droit et s’en sert comme il veut, quand il veut, à sa guise. Bref, suivez le dicton chinois : ouvrez la porte et regardez la montagne.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s