LE RENFORCEMENT DE L’AUTOCRATIE, UNE EUROPE APHONE.

Les traits du nouveau pouvoir, mis en place pour dix ans en 2012-2013, se dessinent. Sa caractéristique, c’est sa concentration dans les mains du chef du parti : président du Comité central, chef de l’État, président de la Commission militaire du parti, chef du nouveau Comité de sécurité (dont l’autorité à venir l’emporte peut-être sur celle de tout autre organisme) et directeur d’une commission tout récemment constituée pour la « sécurité de l’internet » et le contrôle de l’information. Le pouvoir rassemblé sur sa personne par Xi Jinping le place de facto au dessus du gouvernement et au dessus du secrétariat du parti ; il relègue le premier ministre au rôle de simple « collaborateur ».

D’aucuns s’attendaient avec le changement de génération à la venue d’un Gorbatchev, sensible aux charmes des libertés et de la démocratie. C’est précisément dans cette voie qu’il n’est pas question de s’engager. Les dirigeants sont là pour conserver le pouvoir, version Brejnev, modernisée Putin – avec lequel on se sent tellement « d’affinités de caractère », comme il a été dit à Sotchi – mais surtout sans aucun parti d’opposition. Cette monopolisation du pouvoir est sous-tendue par le « rêve chinois » suggéré par Xi Jinping : non pas un rêve de démocratie, de régime constitutionnel, ni même comme sous Mao Zedong, l’utopie d’une société égalitaire emmenée par une classe ouvrière clairvoyante. Mais le rêve d’une superpuissance assumant des responsabilités mondiales, avec les États-Unis puis, bientôt, au dessus d’eux. L’accaparement décrit plus haut de l’appareil d’État a pour objet d’assurer que le pouvoir reste dans les mains du parti ; ce n’est pas un rêve d’humanité, c’est une manière d’affirmer qu’il n’y a pour la Chine qu’une voie, celle d’une soumission sans fin au parti unique.

L’allié tout naturel dans cette perspective, c’est le régime russe, allergique lui aussi à toute contestation intérieure. Mais Beijing, à vrai dire, n’a guère le choix de ses amis. Et les complications d’Ukraine portent à s’interroger, une fois encore, sur l’efficacité de cette diplomatie régimiste qui soutient automatiquement les pouvoirs en place. Moubarak, Kadhafi, Ben Ali, Yanoukovitch, la liste s’allonge des « interlocuteurs valables » qui, brusquement, font défaut ; Bachar El Assad ne fera pas forcément exception. À ne pas admettre qu’un régime puisse s’écrouler, celui de Beijing enchaîne les faux-pas, suggérant en chaque cas que la solution soit recherchée dans un dialogue entre le tyran et la rue, qui n’en veut pas. Pour l’instant, la Chine a choisi son camp : elle avait avec l’Ukraine un commerce d’armes intense, qui contrebalançait l’embargo occidental. Son premier porte-avions en provenait comme plusieurs équipements de sa flotte de guerre. En janvier, les deux chefs d’État avaient signé un accord de sécurité qui accordait à l’Ukraine la protection chinoise en cas de menace nucléaire. Les relations depuis se sont dégradées et le 27 février, la Voix de la Russie annonce que la Chine exige des compensations de l’Ukraine pour n’avoir pas livré les céréales prévues dans l’accord de prêt de 2012.

Un pouvoir fort n’a de conseil à recevoir de personne car accepter un conseil, c’est déjà admettre des insuffisances. Pour avoir demandé la ratification du Pacte sur les droits civiques et politiques, pourtant signé par le gouvernement, un avocat et un écrivain démocrate de Hangzhou ont été longuement questionnés par la police les 13 et 14 février, au prétexte qu’ils incitaient à « subvertir le pouvoir ». Les choix de ligne politique s’opèrent aussi en vase clos, comme le montre l’élimination, dossier par dossier, des proches de Bo Xilai et de son soutien Zhou Yongkang, dont le réseau était puissant dans la police, dans le secteur pétrolier et dans la région de Chongqing. Ainsi de la mise à l’écart annoncée le 24 février du vice ministre de la Sécurité publique, Li Dongsheng, après celles, entre autres, de Ji Wenlin, l’ancien gouverneur du Hunan et du vice-président de Petrochina Shen Dingcheng (23 février), de Liang Ke, responsable de la Sécurité à Beijing (21 février). En même temps, comment ne pas s’interroger sur la « tolérance zéro » envers la corruption demandée par le premier ministre le 24 février et sur l’énormité de sa tâche, quand il expose qu’en 2013, 40.000 cas de « violation de discipline » (= corruption) ont été inventoriés avec dix mille fonctionnaires sanctionnés (discours du 11 février publié le 24) ? Simultanément, il incarcère les citoyens qui demandent la même chose que lui, car sans doute pour lui comme pour Flaubert (lettre à George Sand) « le peuple est un éternel mineur » et n’a pas la parole ?

D’aucuns aiment se bercer d’espoir. Pour eux, si Xi Jinping s’empare de tous les pouvoirs, ce serait que, fidèle à feu son modéré père, il voudrait se donner les moyens d’introduire la démocratie, si besoin au forceps. Un fait connu de tous prouve le contraire : c’est la privation de liberté, sans jugement, en toute violation de la constitution, des conventions internationales et surtout de la morale la plus élémentaire, de Liu Xia, enfermée chez elle parce qu’elle est l’épouse du Prix Nobel emprisonné Liu Xiaobo. Liu Xia est doublement malade : au bord de la folie par cette séquestration de trois ans et cardiaque. Un seul coup de téléphone suffirait à la rendre au monde des humains mais il n’en est pas question, ni pour cette équipe ni pour la précédente. Car en cédant sur ce point, le régime s’engagerait sur la voie périlleuse des concessions, voie qui le conduirait à sa perte. Il préfère défier l’Occident – et pourquoi s’en priver, puisqu’aucun pays ne dit mot, si ce n’est un murmure, si faible que personne ne l’entend et si gentil qu’il devient pour le parti communiste un encouragement à continuer.

L’Europe ignore-t-elle le prestige qu’elle aurait dans les couches éclairées de la population chinoise en réaffirmant la nécessité des libertés fondamentales ? Les États-Unis demandent fermement – et obtiennent parfois – la libération de prisonniers politiques ; ils s’expriment clairement pour la libération de l’internet (John Kerry, 15 février à Beijing). Le 21 février, les États-Unis n’ont pas craint d’inviter le dalaï-lama à la Maison blanche, passant outre aux menaces de Beijing qui voulait gérer l’agenda d’Obama. On ne voit pas pourquoi leur laisser ce monopole du courage. Il est grand temps d’affirmer que, pour siéger aux Nations unies et à son Conseil des droits de l’Homme, il faut admettre, au moins sur le plan des principes, l’existence de valeurs universelles, parmi lesquelles les libertés essentielles et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, sans lesquels la légitimation démocratique fait défaut.

À vrai dire, l’Europe ne fait rien pour se donner les moyens d’une politique chinoise. Rien ne sert d’avoir des convictions si on les tait, et rien ne sert de les susurrer, si l’on ne cherche pas à les faire prévaloir. « La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique » (Pascal). L’Europe semble se désintéresser de l’énorme progrès que serait l’arrivée de la démocratie pour un cinquième des êtres humains. Elle n’en dit mot, pas même lorsqu’elle s’en va recevoir un prix Nobel de la Paix à Oslo, alors que le lauréat couronné deux ans plus tôt croupit dans une prison du Liaoning. L’enjeu en est sans doute trop grand pour qu’elle en nourrisse l’ambition. N’est-ce pas au contraire parce que les effets sur le monde entier en seraient faramineux qu’elle devrait s’activer le plus vite et le plus fort possible en cette direction ?

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