18 MILLIARDS DE CONTRATS, CA VAUT BIEN UN SILENCE

Il faut l’admettre : en France, les gouvernements et les Medef successifs adorent la démocrature chinoise. Sévères sur Poutine, réprobateurs de la censure turque, inflexibles sur Bachar El Assad, ils ne parlent plus, lorsqu’il s’agit de dirigeants chinois, que de partenariat stratégique et d’amitié cinquantenaire. Et d’invoquer la culture plurimillénaire, et de faire repentance pour les guerres de l’opium ou le sac du Palais d’été. La perspective de signer des contrats pour des milliards d’euros éclipse tout le reste. De ce reste, il faut dire quelques mots, ne serait-ce que pour compenser ces excès de bienveillance.

S’agissant d’un « lion paisible » selon l’expression utilisée le 28 mars à Paris par le chef d’État Xi Jinping, rappelons d’abord l’expansion des dépenses militaires. Elles triplent depuis 2005 – à 132 milliards de dollars, soit 2,25 fois le budget français pour les chiffres officiels – mais d’autres l’estiment à 240 milliards de dollars. Pour l’Institut d’études stratégiques de Londres, la Chine dépense trois fois plus que l’Inde pour son armée et bien plus qu’ensemble, le Japon, la Corée du Sud, Taiwan et le Vietnam. N’est-ce rien ? Peu importe : l’Occident saura se défendre avec ses budgets en baisse contre une menace qui n’existe pas ou qui viendra bien plus tard ; on a le temps et rien ne presse. Même indifférence après la réaffirmation par Beijing de la fameuse ligne à neuf traits, derrière laquelle c’est quasiment toute la mer du Sud qui doit lui revenir (carte rééditée en 2013) ? Peu importe encore : cet expansionnisme ne menace que les voisins d’Asie et ceux-ci reçoivent déjà le soutien des États-Unis. Mais enfin, la population désinformée, les démocrates chinois, censurés, détenus, souvent battus, parfois laissés sans soins jusqu’à la mort, comme ce mois-ci Cao Shunli, et les ethnies minoritaires déculturées ? Ces remarques sont hors de propos. Cessez vos criailleries « droits-de-l’hommistes » habituelles ! Les droits de l’Homme sont une affaire intérieure, chaque pays est libre de les concevoir à sa manière.

Avec une telle volonté d’éluder les questions gênantes, les phrases prononcées lors de son passage en France à l’adresse du chef de l’État et chef du Parti Xi Jinping semblent empreintes d’une désarmante fantaisie et d’un surprenant défaut de clairvoyance.

On affecte de prendre au pied de la lettre les affirmations pacifiques et pacifistes de la Chine, alors que sur ses terrains asiatiques, elle menace et déclare sans ambages que, sur le plan militaire, ses interlocuteurs japonais, vietnamiens ou philippins ne font pas le poids. En Asie mais aussi en Europe, quelques observateurs mettent en garde contre une écoute trop docile des dirigeants chinois mais en vain : les négociateurs de contrats, imperturbables, accentuent leurs sourires et multiplient les poignées de mains, se réjouissant des nouvelles victoires commerciales. Dix-huit milliards de contrats, ça vaut bien un silence.

Pour en rester aux affaires internationales et puisque l’affaire d’Ukraine-Crimée n’est pas dénouée, une question se pose : la Chine manœuvre-t-elle différemment de la Russie, son allié préférentiel ? Pas vraiment, malgré quelques nuances de style. Ses prétentions territoriales assises sur des présomptions irréfragables et hors d’atteinte des juridictions internationales, ses démonstrations de force à fin d’intimidation sont de même nature que celles de Moscou. Les zones d’identification aérienne décrétées au Nord – et peut-être prochainement en Mer du Sud – relèvent de la même logique, celle de la force, liée à tout un ensemble de structures, étatiques et sociales, dont les principales composantes sont la puissance militaire, la force policière, la main mise sur l’information, le contrôle de l’internet, l’endormissement et le contrôle de l’opinion.

Ce qui tient depuis des années et qui se consolide aujourd’hui, c’est un régime structurellement non démocratique, où le peuple, en aucun moment, en aucune occasion, en aucun domaine n’a quoi que ce soit à imposer aux dirigeants, notamment en les désignant. Le peuple choisit-il la direction du pays ? Aucunement. Élabore-t-il les lois par l’intermédiaire d’élus authentiques ? Jamais. La Constitution s’impose-t-elle au Parti ? Non et il en viole tous les jours – et au grand jour – toutes les dispositions concernant les libertés individuelles. Il y a une constitution, mais elle ne sert pas à établir le règne de la loi ; il y a des lois, mais elles ne servent pas à garantir les droits de l’Homme essentiels.

Ainsi le système s’en tient à une étrange syntaxe sociale : il n’y a partout que des sujets et pas de verbes, hormis les sept membres permanents du bureau politique et surtout le premier d’entre eux, qui cumule tous les pouvoirs, la tête de la Commission militaire du parti et celle des quatre groupes qu’il vient de mettre en place pour la sécurité, pour l’approfondissement de la réforme, pour la sécurité de l’internet, pour la réforme de l’armée. Cette dernière formation, annoncée le 15 mars, doit servir une réorganisation de la Défense nationale, « partie intégrante » de la réforme de l’ensemble du pays. Il s’agit d’avoir une armée « capable de gagner des batailles ». Mais cette autocratie s’accompagne d’une grande habileté tactique, comme le montre la question de Hongkong, un cas d’école. Lire Hongkong ou comment travestir le suffrage universel.

Mais surtout, plus au nord, des Chinois se battent et parfois donnent leur vie pour les droits de l’Homme et pour le suffrage universel. L’héroïque Cao Shunli vient de mourir en détention hospitalière, faute de soins, après six mois d’incarcération pour avoir demandé que le compte rendu remis aux Nations unies sur les droits de l’Homme en Chine ne soit pas le fait des seuls organismes d’État. Son arrestation s’est opérée à l’aéroport de la capitale en septembre, alors qu’elle allait partir pour Genève suivre une formation sur les droits de l’Homme. Le premier de ce mois, en écho de l’arrestation précédente, la militante Ge Zhuhui a été appréhendée ; elle avait commis la faute de suivre un stage sur les droits de l’Homme dans le cadre des Nations unies, outre sa participation à des offices religieux à domicile. Deux jours plus tard, s’ouvrait à Genève la session du Conseil des Nations unies sur les droits de l’Homme, où la Chine avait été réélue sans difficultés en novembre. Le vote avait été secret ; chaque délégué pouvait donc voter selon sa conscience et son courage ou selon les avantages espérés. Le résultat du scrutin montre quels motifs l’ont emporté.

Il semble que les appareils d’État, en Occident, se montrent de plus en plus réticents devant les appels au courage politique et ne parlent des droits de l’Homme que s’ils ne redoutent rien du pays dénoncé : trop petit et trop pauvre. Dans ces têtes légères habituées des réunions internationales, les droits de l’Homme, après tout, ne sont qu’un concept parmi d’autres, élégant et d’autant plus facile à manier qu’on en ignore le contenu tragique : peu importent la privation des terres, la déculturation, les abus de pouvoir, les arrestations arbitraires, les coups et la torture, la vie au fond d’un cachot ou la mort dans une galerie de mine clandestine.

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