LA NOUVELLE EQUIPE S’INSTALLE : LUTTE CONTRE LA VENALITE ET LA DISSIDENCE

La Chine éternelle dispose d’une nouvelle équipe dirigeante depuis dix-huit mois. Une équipe « resserrée », comme on dit chez nous, lorsqu’il s’agit de concentrer les pouvoirs pour agir avec plus de force dans des périodes difficiles. Tellement concentrée que le chef du parti, de l’État et des armées a mis sur pied, dans le parti et hors structures constitutionnelles, une série de groupes de travail dont il a la présidence et qui échappent à tout contrôle. C’est ainsi qu’on progresse vers l’État de droit, en lui tournant le dos.

La nouvelle équipe poursuit avec ténacité la stratégie des prédécesseurs. Pour garder le pouvoir, il faut avec l’extérieur une politique à deux volets : d’un côté, l’osmose la plus souriante lorsqu’il s’agit d’attirer l’investissement étranger ; de l’autre, la politique du vase clos pour interdire tout regard ou toute influence sur les affaires intérieures.

On imagine volontiers en Occident le surgissement d’une classe moyenne chinoise et l’instauration d’une société de bien-être. Faute de visiter les campagnes, les petites villes et les banlieues ouvrières, on peut aller voir les admirables films de Wang Bing (rétrospective au Centre Pompidou) ou ceux de Jia Zhangke pour se faire une idée moins exaltée de la société réelle. D’ailleurs, de quelle croissance parle-t-on ? À quelques encablures des côtes, territoire peuplé de Chinois, Taiwan s’est affranchi de la loi martiale de Tchiang Kai-chek, a fait sa révolution démocratique et jouit d’un niveau de vie trois fois supérieur à celui du continent, selon des statistiques d’Eurostat publiées le 30 avril ; alors que le niveau de vie du continent chinois est inférieur – mais oui – à la moyenne mondiale.

Les voisins du régime chinois, eux, gardent l’œil ouvert. Les étudiants taiwanais ont occupé trois semaines le parlement à Taipeh ; ils ont forcé le pouvoir à réexaminer un projet de traité commercial dont ils redoutaient qu’il permît une mainmise insidieuse du continent sur l’économie insulaire. Ils craignent aussi, que d’accommodements en concessions, les relations avec Beijing s’établissent sur la même base qu’à Hongkong : un État, deux régimes. Ce qui ne leur plairait pas plus qu’aux étudiants de l’ancien territoire britannique, qui voient s’envoler les promesses d’un suffrage universel authentique et qui célébreront, avec un nouveau musée, l’anniversaire du massacre de 1989 à Tiananmen.

Pour consolider son pouvoir, la direction du parti ne doit pas seulement s’en prendre à la dissidence. Les féodalités constituées au sein du P.C.C. sont une autre menace. Pour les démanteler, la campagne sélective contre la corruption, qui est la marque de la nouvelle équipe, se poursuit et s’amplifie, – et pour faire bonne mesure, on y ajoute si possible des affaires de mœurs. Une nouvelle fournée est annoncée avec la destitution de Song Lin (17 avril), l’ancien directeur du groupe China Resources, qui contrôlerait 2.400 entreprises, – dont cinq à Hongkong et deux aux Iles Vierges – et qui emploierait un demi-million d’hommes, et la mise à l’écart de trois de ses adjoints ; celle de Guo Youming (22 avril), un ancien gouverneur adjoint du Hubei, après l’exclusion du parti et la mise en accusation de Guo Yongxiang, ancien gouverneur adjoint du Sichuan (8 avril). Par éliminations successives, on se rapproche du personnage central, l’ancien membre permanent du bureau politique Zhou Yongkang, responsable de la Sécurité et peut-être des arrestations massives du printemps 2011, en écho aux « révolutions de jasmin ». La campagne touche aussi les milieux militaires, avec la mise en accusation (21 avril) d’un ancien chef de la logistique, Gu Junshan, proche de l’ancien vice-président de la Commission militaire du parti, Xu Caihou, écarté depuis plusieurs mois. On pourrait citer encore bien d’autres personnages, destitués, relégués à des postes subalternes, exclus du parti, mis en accusation, ou placés sous le régime spécial du shuanggui en attendant jugement.

Selon le site internet de la Commission centrale de discipline, le nombre des responsables de haut rang appréhendés au cours des 500 derniers jours s’élève à 285, soit environ 4 par semaine. Du 1er au 15 avril, il est de 40 agents publics des échelons supérieurs.Bien entendu, cette campagne suscite des résistances, et même sur le plan idéologique : d’aucuns font valoir que la corruption est un efficace moyen de lutter contre la bureaucratie ; d’autres craignent qu’à la combattre trop vivement, on ne réduise la croissance.

En réalité, la difficulté vient du cadre général dans lequel se déroule la campagne. Le pouvoir appartenant au parti, toute lutte contre la corruption au sein du parti ne peut émaner que du parti lui-même, moteur et cible de la campagne tout à la fois. Le public est prié de ne pas s’en mêler et, sauf exceptions, il subirait de sévères sanctions s’il dénonçait des cadres que la direction ne veut pas frapper, ou ne veut pas encore frapper. Une alternative existe, assez répandue de par le monde : une justice et un parquet indépendants, adossés à des institutions démocratiques et à des procédures établies par la loi. Il n’en est pas question. Ni état de droit, ni État de droit.

L’étranger s’en accommode fort bien. Les discussions sur les droits de l’Homme disparaissent des agendas dans ce monde dominé par les angoisses commerciales. Même les structures ad hoc ferment les yeux. Le 20 mars à Genève, le Comité des droits de l’Homme des Nations unies a ouvert la discussion sur la situation en Chine ; Cao Shunli était morte six jours plus tôt, faute de soins en détention ; le Comité n’a pas évoqué son cas. Cao avait travaillé dans un bureau d’attribution des logements ; comme elle avait dénoncé la corruption des répartiteurs, elle avait perdu son poste. Elle a lutté ensuite pour que la population s’exprime sur les actions menées par le pouvoir en faveur des droits de l’homme. Ce qui lui avait valu un an de camp de réforme par le travail en 2008, puis quinze mois en 2010. La police l’avait arrêtée à l’aéroport de la capitale alors qu’elle allait suivre une formation sur les droits de l’Homme dans cette même ville de Genève. Des amis de Cao brandissaient son portrait le 20 mars, dans la salle du Comité. Ni sa mort, ni ses actions n’ont suffi pour qu’on ouvre un dossier.

Il semble que le monde entier se soit fait à l’idée que le régime chinois ne changera jamais. Les médias n’ont nulle part parlé de débat sur les grands problèmes du pays : les inégalités, le quasi apartheid dont souffrent les campagnes, l’absence de référence à des élections libres, les arbitraires administratifs, les coûts de l’enseignement et de la Santé, etc.Dirigeants de quoi, au fait ? Pilotes émérites de la Chine éternelle ou voïvodes d’un régime en voie de déliquescence brejnevienne avancée ?

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