« SECRETS D’ÉTAT » OU COULISSES DU PARTI ?

Malgré les secrets qui l’entourent, la stratégie du parti est claire. Pour durer, le régime doit maintenir son autorité à l’intérieur en affaiblissant la contestation démocratique, se légitimer au sein du parti par une lutte contre la corruption, empêcher les forces centrifuges des régions frontalières de se renforcer, enfin nouer des relations extérieures sûres avec un partenaire compréhensif. Ainsi pourra-t-il éviter de se désagréger à la manière de l’Union soviétique des années quatre-vingt-dix. Sur tous ces chapitres, le mois de mai a jeté de nouvelles lumières. Elles devraient retenir l’attention en Europe.

Le 8 mai, la journaliste Gao Yu, disparue depuis deux semaines, est accusée d’avoir diffusé des secrets d’État sur l’internet l’été dernier. En fait, « le document n°9 » du mois d’avril bien qu’interne au Parti, avait déjà filtré à l’extérieur, comme d’autres discours de même sens du chef du Parti Xin Jinping. Il expliquait la nécessité de combattre la dissidence, le séparatisme, les prétendues valeurs universelles, les principes erronés de la séparation des pouvoirs et de l’indépendance de la justice.

Comment appeler « secrets d’État » les procédés et les détours dont le P.C.C. entend user pour se maintenir envers et contre tous sans l’onction du suffrage universel ? Les textes disent ce dont le parti a peur et la manière de circonvenir les menaces. Ces recettes du parti expliquent pourquoi le régime survit après soixante ans ; les connaître ne met pas en jeu la sécurité du pays et porte seulement atteinte au prestige et à la légitimité de l’appareil dirigeant. Appellerait-on « secrets d’État » des fuites sur des débats tenus au sein d’un des partis de gouvernement français ? À ce compte, la plupart des journaux de l’hexagone seraient interdits et les journalistes de la politique intérieure- sans parler des gens de Médiapart – en prison pour des décennies. Chef d’État, chef de parti, Xi Jinping dénonce cette société de dissidents à tête brûlée, qui sur l’internet discutent de gouvernement constitutionnel, qui cultivent les opinions négatives et proposent sans cesse de nouveaux mots d’ordre dérangeants, à l’instigation des puissances étrangères.

Le 13 juillet 2013 déjà, le Quotidien du peuple dénonçait les agissements de l’Amérique, qui agite le drapeau de la liberté, se sert des avocats protecteurs des droits de l’Homme, des églises souterraines, des dissidents, des personnalités de l’internet et des gens en situation difficile, et espère ainsi subvertir les bases du régime. Selon le journal, le danger ne vient ni de l’international ni des voisins, il se trouve au sein de l’organisme social. Et parmi eux, un des corps les plus dangereux, ce sont les avocats, du moins ceux d’entre eux qui se groupent pour mieux lutter, qui « font des histoires » et face auxquels il faut « renforcer les mesures ciblées ».

C’est bien ce qui s’est passé à la mi-mars pour les avocats Jiang Tianyong, Zhang Junjie, Wang Cheng et Tang Jitian. Ils se sont rendus dans le Heilongjiang pour proposer leurs services à des détenus d’une prison clandestine. Le 21 mars, la Sécurité a forcé la porte de leur hôtel, les a enlevés, séquestrés, frappés et torturés dans un local de police de Jiansanjiang. L’objectif du tabassage : qu’ils abandonnent la défense de clients détenus illégalement et qui intentaient un procès à l’administration. Zhang est resté détenu cinq jours ; les trois autres, quinze. À leur sortie, leurs corps portaient des ecchymoses. Leurs collègues et amis ont tenté d’agir en leur faveur. Mais partout la Sécurité a tenté de réprimer leurs initiatives. A Beijing, Jian Tian­­yong a été assigné à résidence ; Wang Cheng à Hangzhou n’a plus l’eau courante et ses enfants ne peuvent se rendre à l’école ; sa famille a dû aller vivre au Hubei, chez le père de Wang Cheng lequel finalement, a été inculpé de « subversion du pouvoir d’État ». Un avocat de Guangzhou (Guangdong) Liu Zhengqing a été enlevé dans l’après-midi du 9 avril par des agents de la Sécurité à l’aéroport de Changsha (Hunan), alors qu’il allait prendre l’avion pour Jiansanjiang. Des avocats de Shanghai aussi voulaient s’y rendre : l’aéroport a refusé de leur émettre des billets. Un avocat de Beijing Wang Quanzhang, arrivé sur place, a dû retourner dans la capitale. Les associations officielles d’avocats, bien qu’informées, n’ont rien fait et ont même interdit qu’on en parle.

Le 2 avril, un éditorial du Global Times met en garde les avocats qui ne doivent pas « pour des raisons personnelles faire du tapage et amplifier les antagonismes sociaux » pour se constituer en première force d’opposition politique. Selon le quotidien, ils se parachutent dans les conflits locaux, ne recourent pas aux voies de droit mais rassemblent la population pour protester et deviennent des activistes des actions illégales ; bref, ils font de la politique au lieu de faire du droit. Telle est la situation en Chine dans le monde du judiciaire : la Révolution culturelle est finie mais il a fallu plus de trente ans depuis pour ne pas établir l’État de droit, pour ne pas supprimer la torture, pour garder les avocats sous tutelle, pour maintenir l’internement administratif.

Le régime doit se défendre aussi du discrédit de la corruption, qui mine l’autorité du Parti. Mais la lutte en ce domaine n’obtient pas les résultats voulus. Il faut l’accentuer, affirme son responsable Wang Qishan, selon une information de la Commission de discipline du 12 mai. Cette campagne se développe maintenant dans l’armée, où l’on soupçonne nombre de promotions d’être dues plus aux dessous-de-table qu’aux mérites personnels. Elle y rencontre apparemment des résistances, sinon comment interpréter les articles d’allégeance à Xi Jinping publiés en pleines pages par le Journal de l’armée : le 15 mai pour 17 officiers généraux après les 36 dont le quotidien avait diffusé les textes les 7 mars et 2 avril. La lutte touche aussi l’appareil politique, avec, annoncée le 26 mai, l’ouverture d’une enquête à l’encontre d’un fils de l’ancien membre permanent du bureau politique He Guoqiang, lui-même responsable jusqu’à 2012 de la lutte contre la corruption.

En périphérie du territoire, les menaces ont pris une ampleur nouvelle avec la succession des attentats meurtriers liés au problème ouïghour. Elles poussent à un durcissement policier et sécuritaire impressionnant. Certes, le 29 mai, Xi Jinping demande que l’on réserve plus d’emplois pour la population locale et que l’on respecte mieux la liberté religieuse. Mais ces objectifs semblent contredits par la politique suivie depuis au moins une décennie : on incite avec primes les Han à s’installer dans la région autonome, avec promesses d’emploi ; quant à la liberté religieuse, il suffit de voir comme on la respecte dans le reste du pays pour douter de la force de conviction du chef d’État. Surtout, en même temps, Xi Jinping renforce l’appareil antiterroriste. La presse annonce le 30 mai la formation d’une armée de 100.000 personnes pour faire du renseignement antiterroriste au profit des services de Sécurité (rémunération du renseignement utile = 2 yuan), cependant que 850.000 citadins forment des patrouilles pour surveiller la capitale. Le 29 mai, le dernier des cinq exercices antiterroristes du mois a mobilisé 2.800 hommes.  La Sécurité organise la surveillance au scanner de 9 stations de métro et bientôt de 15 lignes de bus traversant la capitale qui mobiliseront mille inspecteurs de Sécurité et installeront des caméras dans 2.771 véhicules.

A Hongkong, on s’achemine vers des candidatures officielles et la position du gouvernement central est claire : que des candidats émanent du peuple ou des partis serait « contraire à la loi fondamentale » ; le candidat devra « aimer la Chine et aimer Hongkong » sans la moindre concession ; enfin il n’y a pas de normes internationales pour la démocratie. Dans l’ancienne colonie britannique, toute une partie de la population soutient les démocrates de l’intérieur, demande la libération de Liu Xiaobo et que lumière soit faite sur la répression de 1989. Si ces Chinois-là sont exclus de la consultation, privés de candidats et donc de vote utile sans que personne ailleurs n’élève la voix, la honte en retombera sur les pays qui se disent démocrates.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s