LA TUERIE DE 1989 VOUS FAIT PERDRE LA FACE

C’est avéré : le Prix Nobel Liu Xiaobo « est un criminel : il a enfreint la loi chinoise ». Les avocats défenseurs des droits civiques « sont des imposteurs : leur activité n’a rien à voir avec leur profession ». Les discussions au sein du Parti « sont des secrets d’État » car l’État, c’est le Parti, comme sont « secrets d’État » le nombre des exécutions annuelles et les effectifs des camps de travail ; pourquoi donc les gens s’y intéresseraient-ils ? Il n’y a pas plus démocratique que le régime chinois puisqu’il a le courage de refuser la chienlit des élections libres ; il n’est pas de régime plus soucieux du peuple, là où les inégalités de ressources atteignent les sommets mondiaux, etc.. Drapés dans la toge du vieux Confucius, affectant de se ranger derrière leur maître en politique, les dirigeants chinois rejettent sa leçon principale : ne pas mentir, savoir appeler un chat un chat et « rectifier les noms ».

L’aveuglement sur la répression de 1989 et la place de l’armée. Ainsi en est-il du massacre de Tiananmen, commémoré ce quatre juin. Vingt cinq ans plus tard, le mouvement des citoyens de Tiananmen continue de poser au parti une question fondamentale : celle de sa reconnaissance comme mouvement démocratique et dénonciateur de la corruption. Le pouvoir refuse d’ouvrir le dossier, interdit qu’on en parle, condamne toute critique. Ce faisant, il se porte tort car il faudra un jour payer le prix du mensonge : Montaigne le constatait à sa manière : « Je me fais plus d’injure en mentant que je n’en fais à celui à qui je mens ». Cet entêtement porte à croire qu’en semblables circonstances, le régime ferait de nouveau appel à l’armée.

Aujourd’hui comme en 1989, contenir et réduire au silence le courant démocratique est essentiel au maintien du régime. Mais le mutisme imposé et la crainte de parler ne signifient pas que tout le monde ignore les faits. Les milliers de participants ont informé leur famille de la loi martiale, ont décrit les tirs des soldats, l’avancée des chars, l’emplissage des hôpitaux et de leur salle mortuaire ; ils ont appris les exécutions des jours suivants et les incarcérations tout au long des années 90. Du fond de leur cœur, ils demandent justice même s’ils se taisent à cause des menaces.

À l’étranger, l’information circule aussi ; les commémorations anniversaires se succèdent ; des musées rassemblent les documents ; de nombreux sites diffusent sur l’internet témoignages et recherches. Des gouvernements maintiennent l’embargo sur les livraisons d’armes. Le régime chinois seul fait silence dans l’espoir que la tuerie sortira des mémoires.

Certes, il reconnaît à la rigueur l’existence d’une émeute ; seulement, puisqu’elle était dirigée contre le parti et contre le socialisme, il était « correct » de la réprimer. Il affecte donc de garder l’âme tranquille ; c’est un pourtant un faux semblant : une liste inévitablement incomplète fait état de 148 arrestations depuis deux mois, destinées à prévenir des commémorations intempestives de l’anniversaire. Une rencontre privée d’une quinzaine de personnes pour parler de 1989 inquiète le pouvoir au point qu’il décide d’arrêter le groupe et de condamner l’avocat Pu Zhiqiang, le plus connu d’entre eux. Si vous n’avez commis aucun crime, dit l’adage chinois, vous n’avez pas à craindre que le diable frappe à la porte. Cette nervosité fébrile et dérisoire envers une poignée d’intellectuels contraste avec les ambitions affichées d’un État qui croit pouvoir proposer aux États-Unis la gestion à deux des affaires du monde.

Reconnaître la légitimité du mouvement de 1989 et de ses revendications est une étape incontournable vers l’institution d’un État de droit et du règne de la loi. Détenteur de la force comme président de la Commission militaire du parti, Deng Xiaoping avait fait appel à l’armée contre l’avis même du Secrétaire général du parti, montrant qu’en définitive alors comme aujourd’hui, le pouvoir compte d’abord sur les militaires et n’a que faire de la Constitution. Celle-ci garantit la liberté d’expression et de manifestation : les tanks l’ont écrasée sur ordre d’un seul homme. Pour ôter toute ambiguïté, le chef d’aujourd’hui Xi Jinping a pris en main à la fois le parti, l’armée et l’État. Que le pouvoir soit au bout du fusil en temps de guerre ou de révolution, on le sait bien en célébrant le débarquement de Normandie ; mais qu’un régime compte encore sur l’armée pour se maintenir soixante ans après la prise du pouvoir force à s’interroger. Un général un peu oublié aujourd’hui, Cluseret, l’affirmait : « Le premier élément d’une dictature est une force militaire permanente comme le premier élément d’un civet est un lièvre ».

L’anniversaire de Tiananmen n’est nulle part célébré avec plus de force et de ferveur qu’à Hongkong. C’est que nombre d’habitants du territoire partagent les idéaux des étudiants, redoutent la puissance du gouvernement central et craignent que soient trahies les promesses de démocratie négociées avec les Britanniques;

Hongkong, pôle de résistance. Les résultats du 30 juin du referendum mené à Hongkong montrent en effet une défiance croissante de la population envers les autorités de Beijing. La consultation sur les modalités souhaitables du suffrage universel a été déclarée illégale par le pouvoir central. Elle a donné lieu à plus de trois milliards d’attaques venues de plusieurs milliers d’ordinateurs sur le site internet qui permettait de voter. La publication concomitante d’un livre blanc affirmant que tout pouvoir à Hongkong dépendait du bon vouloir de Beijing – et pas seulement la politique étrangère et la défense – n’a fait qu’ exacerber les choses. Le régime prévu pour Hongkong serait ainsi celui d’un simple gouvernement local, contrôlé et encadré par le gouvernement central.

Le livre blanc de juin revient sur toutes les assurances données lors de la déclaration conjointe sur Hongkong du 19 décembre 1984. Selon le principe « Un pays, deux systèmes », la population de Hongkong pouvait alors être tranquille : elle désignerait le gouvernement du territoire, elle jouirait d’une large autonomie et aucun changement n’interviendrait avant 50 ans. On maintiendrait la Common Law ; les tribunaux seraient indépendants.

Beijing maintenant a changé de point de vue : l’autonomie de Hongkong comme celle de Macao sont accordées par le centre, qui détient la véritable autorité ; les problèmes de Hongkong sont des affaires intérieures de la Chine ; l’étranger n’a donc aucun mot à dire. Le Comité permanent de l’Assemblée chinoise interprétera à son gré les dispositions de la Loi fondamentale ; il la modifiera s’il le souhaite. Quant au suffrage universel, il s’exercera à propos de candidatures officielles, désignées par un Comité qui pourra écarter les voix dissonantes. Les juges sont considérés comme relevant des services administratifs du territoire, ce qui montre bien que, malgré eux, les dirigeants chinois font des juges les serviteurs de la politique de Beijing. Pourtant aujourd’hui à Hongkong, nombre de juges ne sont pas chinois ; ils ont seulement prêté serment lors de leur entrée en fonction. Demander aux membres du secteur public, en y incluant les juges, de respecter l’obligation « patriotique » était plus que maladroit ; il suffit de voir ce qu’a donné à l’intérieur de la Chine l’obligation faite aux églises d’être « patriotiques ». Les avocats et les juges ont défilé en masse le 30 juin pour réaffirmer leur exigence de l’indépendance de la justice et de la séparation des pouvoirs.

Les citoyens de Hongkong sont des gens raisonnables et ils ont raison d’avoir peur. Comment croire en effet que la Chine, qui arme sans relâche ses troupes contre la dissidence, pourrait en 2017 accepter une démocratie véritable à Hongkong ? Les effets sur l’intérieur du pays en seraient périlleux pour le régime et renforceraient le courant libéral, donnant droit de cité aux concepts honnis des droits de l’Homme, du pluripartisme, de la séparation des pouvoirs, des « prétendues » valeurs universelles.

La passivité européenne; L’Europe, y compris l’Angleterre directement impliquée par l’Histoire, osera-t-elle prendre parti sur l’avenir de Hongkong et plus généralement sur la politique chinoise ? On peut en douter bien qu’il s’agisse de démocratie, donc d’une affaire de principe. Le 22 octobre 2009, le parti au pouvoir en France a conclu un protocole d’échanges et de coopération avec le P.C.C., comme s’il s’agissait d’un parti ordinaire. Chaque capitale préfère jusqu’ici sourire avec indulgence aux émissaires chinois et ne rien voir ou ne rien dire de l’internement des libéraux, des menaces qui pèsent sur leurs familles, des coups de bâton distribués dans les cellules, du défaut systématique de soins sanitaires au risque de la mort des détenus, sans parler de la pollution quasi définitive des eaux et des terres. S’élevant contre la traite des Noirs et l’esclavage, Voltaire questionnait : « C’est à ce prix là que vous mangez du sucre ? ». Il pourrait lancer une interrogation semblable à l’adresse des commerçants et gouvernements européens qui ne disent rien de peur de perdre une signature : « C’est à ce prix là que vous obtenez vos contrats ? ».À écouter ces derniers, on a l’impression qu’ils s’attendent à ce que la situation se prolonge, que le régime anachronique du parti unique perdure au long du XXI° siècle et même qu’il le domine. Les dérisoires dialogues sino-européens ou sino-français sur les droits de l’Homme se reconduisent de semestre en année, sans que personne n’y attache d’importance. Comme si l’absence de démocratie interne n’avait pas son pendant négatif sur la scène internationale.

La précédente équipe cherchait à se maintenir au pouvoir, principalement par la fiction de « l’harmonie » et en évitant les turbulences sociales. Aujourd’hui pour les nouveaux dirigeants, il s’agit de mener à l’intérieur comme à l’extérieur une ambitieuse politique de puissance, de chanter « le rêve chinois », de déployer ses forces, comme un homme longtemps accroupi qui déciderait de se relever et d’étendre les bras vers tout ce qui l’attire. Cette disposition d’esprit s’accommode mal d’un régime constitutionnel ; l’absence d’Etat de droit à l’intérieur a pour corrolaire à l’extérieur une expansion en influence et en territoire, avec volonté d’intervenir de plus en plus dans l’agencement du monde.

La politique chinoise est entrée dans une nouvelle époque, celle où elle croit tirer avantage de l’étalage de la puissance économique et militaire, où elle veut impressionner avec une peur cachée : celle de n’être pas crainte. Il paraît qu’à cette grande ambition, la France a l’honneur d’être associée comme « partenaire stratégique ». On espère que les mots sont vides de sens.

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