UN VENT DE SCHIZOPHRENIE SUR LES VASTES ETENDUES CHINOISES

Un vent de schizophrénie semble souffler sur les vastes étendues chinoises et ce « fractionnement de l’esprit », cette difficulté à partager avec d’autres l’interprétation du réel, se fait sentir jusqu’aux portes des diplomaties occidentales.

La Fondation pour l’éducation démocratique décerne à San Francisco son prix annuel à quatre intellectuels chinois mais aucun d’eux ne peut venir le recevoir : ce sont les épouses qui montent à la tribune, à la place des emprisonnés. On se souvient en 2010 à Oslo de la chaise vide du Prix Nobel Liu Xiaobo. Les Nations unies donnent à la Chine un siège au Conseil des droits de l’Homme. L’Organisation mondiale de la Santé a fait de Peng Liyuan, épouse du chef de l’État, son ambassadrice pour le sida, le V.I.H. et la tuberculose. Mais au moment précisément où celle-ci organisait à Beijing une conférence nationale contre les discriminations envers les femmes, l’administration de son époux interdisait à la militante pour le sida Wang Qiuyun, de partir pour Genève remettre un rapport sur le même sujet à la commission compétente de l’ONU. Seule avait droit à s’exprimer l’O.N.G. gouvernementale, pour employer un oxymoron schizophrénique. Plus dramatique encore, le cas de l’héroïque Cao Shunli, interdite elle-aussi de partir témoigner à Genève sur les droits de l’Homme et qui, incarcérée, malade et non soignée, est morte le 14 mars dernier.

La nouvelle équipe dirigeante affirme partout qu’elle veut instaurer le règne de la loi. Mais elle incarcère d’urgence les avocats et juristes qui demandent le respect de la Constitution : Xu Zhiyong, Ding Jiaxi, Zhao Changqing, Tang Jingling, Chang Baixi. Un de leurs collègues, Pu Zhiqiang, qui s’était battu contre les camps de rééducation (officiellement supprimés aujourd’hui), contre la répression de 2011 menée par le dirigeant Zhou Yongkang (écarté du Pari aujourd’hui), qui luttait pour un gouvernement constitutionnel et l’État de droit, se trouve derrière les barreaux sous l’accusation stupide d’avoir  » indûment accumulé de l’information privée ».

Ce mois de novembre s’ouvre le procès de la journaliste Gao Yu, incarcérée le 24 avril, inculpée le 8 mai, mais jugée seulement en novembre alors que la période d’enquête ne doit pas dépasser deux mois. Entretemps, elle avait dû faire une confession télévisée factice pour épargner à son fils les menaces qui pesaient sur lui.

S’en prendre aux familles des condamnés pour élargir la peine est une caractéristique des sociétés barbares mais l’appareil chinois s’en accommode. Liu Xia, l’épouse de Liu Xiaobo, est assignée à résidence depuis que son mari a obtenu le prix Nobel ; son frère Liu Hui doit passer onze ans en prison pour un simple litige commercial ; Chen Kegui, neveu du juriste aveugle Chen Guangcheng réfugié aux États-Unis, a été condamné à trois ans et trois mois de prison en 2012 pour « coups et blessures » alors qu’il avait été agressé à son domicile. Plus récemment, signalons l’arrestation de Qu Zhenhong, la nièce et avocate de Pu Zhiqiang. Ce ne sont que quelques cas parmi les plus connus.

Le recours aux services de voyous pour faire taire les dissidents ou dissuader leurs avocats d’approfondir les dossiers peut difficilement passer pour un respect du droit. Comme à Hongkong tout récemment, l’emploi par le bureau n°9 de la Sécurité des truands de la triade contre les manifestants du suffrage universel. Service rémunéré à trois tarifs : l’un pour porter des pancartes hostiles pendant trois heures ; un autre pour crier des slogans contre les protestataires ; le dernier enfin pour donner le coup de poing.

Le « gouvernement par la loi », un détournement de sens.

L’expression fazhi (gouvernement par la loi) se trouve partout dans les discours et dans les éditoriaux. Sa concision semble lui donner de la clarté mais cette juxtaposition des deux termes – loi et gouverner – sans préciser leur relation permet bien des ambiguïtés. En Occident, on se rassure en y voyant l’affirmation du « règne de la loi », avec promesse pour la Chine d’un avenir constitutionnel, où chaque citoyen et chaque organe du pouvoir devraient s’incliner devant la loi, expression de la « volonté générale ». Mais il s’agit de tout autre chose. Comme l’expliquait le Quotidien du peuple le 29 octobre dernier, « la loi en Chine est la codification des directives du parti ». Pour garder sa cohérence, l’action des autorités a besoin d’une panoplie de règlements qui fixent les conduites conformément à la ligne édictée par le parti. La loi provient du parti et ne peut donc servir à limiter les prérogatives de celui-ci. Il n’est pas question que le législatif encadre les initiatives de l’exécutif ou que « le pouvoir arrête le pouvoir ». Le parti dirige le pays en se servant des lois et ces lois, elles-mêmes, organisent son monopole du pouvoir. C’est pourquoi d’ailleurs l’élaboration des lois n’est pas une tâche urgente ; l’essentiel est la détention du pouvoir, laquelle n’est pas menacée par une absence de textes écrits.

C’est ce qu’a très bien compris la jeunesse politisée de Hongkong. On ne la laisse pas parlementer et il n’y a rien à négocier. Avec le gouvernement du territoire, ce ne fut qu’un dialogue de sourds. Et quand les délégués des manifestants voulurent partir exposer leur point de vue dans la capitale, leurs permis de voyage avaient été invalidés. Ils ont vu aussi le traitement réservé à ceux qui les soutenaient en Chine avec l’arrestation pour « création de troubles » d’une centaine d’individus. Eux qui commémorent librement chaque année l’écrasement du mouvement démocratique de 1989, ils savent qu’ils perdraient leur liberté sur le champ s’ils se trouvaient sous le statut juridique central. Quant à l’autonomie qu’on pourrait leur réserver, il leur suffit d’observer ce qu’il en est advenu dans les régions « autonomes » de Mongolie, du Xinjiang ou du Tibet. Les habitants de Hongkong savent aussi qu’eux, non plus, ne sont pas à l’abri d’un afflux massif de population continentale, puisqu’en définitive, c’est Beijing qui décide de la permanence de la frontière. De même qu’ils dépendent du continent pour leur approvisionnement en eau et en produits alimentaires. Sans parler d’un éventuel déferlement de capitaux qui viendraient s’emparer de l’économie locale.

Prudence et déraison à l’Ouest.

Les faits cités sont bien connus chez nous. La presse nationale et internationale les relate dans leur cruauté depuis des années. L’opinion, dans son ensemble, sait à quoi s’en tenir sur la nature du régime chinois. Faut-il tant de courage à nos dirigeants pour oser dire tout haut ce que chacun sait ? Et pourtant on reste sidéré devant l’image acceptable et confortable à laquelle se tiennent les gouvernements, quand ils parlent de la plus grande, de la plus peuplée et de la plus puissante des dictatures du monde. Parler des procès fabriqués, des sévices exercés sur les prisonniers, des menaces physiques sur les avocats, des condamnations disproportionnées, de la presse muselée, de l’absence d’élections libres, de l’expansion militaire et du renforcement incessant de l’appareil de sécurité, tous ces faits ne semblent que l’expression d’une rancœur déplacée ou d’un esprit chagrin. Rien ne sert de s’en informer, rien ne sert d’en parler et pourquoi faire scandale ?

La Chine pourtant ne se résume pas à un taux de croissance. Son expansion est aussi politique. Elle veut créer autour d’elle en Asie une zone de coprospérité ; parallèlement à la poussée en mer de Chine méridionale, elle veut donner une nouvelle vie à la Route de la soie qui lui donne comme partenaires des pays plus petits, manipulables et riches en ressources. Mais sa puissance est minée de l’intérieur par la pensée libre d’un millier au moins de dissidents, par l’accumulation de problèmes sans solution à long terme : celui des immenses périphéries que sont le Xinjiang et le Tibet, celui de Hongkong dont une partie des habitants fait corps avec la dissidence interne. Par des contradictions insurmontables aussi : celle d’un État ploutocratique qui se réclame des ouvriers et des paysans tout en étant l’un des plus inégalitaires du monde, celle d’un pays de culture éminente dont la direction s’inquiète avant tout des intellectuels libres, celle d’une classe dirigeante issue à deux générations de distance de la lutte armée mais qui doit se trouver de toute urgence une nouvelle légitimité en luttant contre la corruption qui, au su de tous, pollue les échelons du parti.

Hélas ici, en miroir de la schizophrénie du parti chinois, qui veut à la fois être respecté et réprimer comme bon lui semble tout en parlant des droits de l’Homme, il y a celle des capitales occidentales obnubilées par l’expansion chinoise. Elles finissent par en inverser nos valeurs et nos raisonnements. Quelques exemples : si Xi Jinping dénonce les banquets ruineux et les cadeaux aux affidés, on y décèle un danger pour les exportations de luxe : cognac, parfums et sacs à main. Un début de cohésion ouvrière et la timide apparition de syndicats autonomes laisse-t-il entrevoir un relèvement des salaires : il y a menace sur les marges bénéficiaires et l’on devra, peut-être déménager vers l’Indonésie ou le Bangladesh. Les étudiants de Hongkong manifestent-ils pour un suffrage universel sans truquage : on voit d’abord qu’ils paralysent le commerce et que les troubles affectent les affaires, les ventes de pastis et de spiritueux. Pour beaucoup semble-t-il, dans la politique ou dans les affaires, il serait opportun de se laisser guider par Jules Renard : » N’écoutant que mon courage qui ne me disait rien, je me gardai d’intervenir ». La phrase est sans doute un peu méchante pour les gouvernants, contraints aux compromis ; elle ne l’est pas pour ceux qui ont toute liberté de parole et continuent de se bercer de mots. Car tendre la main à tous les héros qui dans l’immense Chine persistent à se soucier de ce qui les regarde serait conforme à nos idéaux. L’on y gagnerait en dignité, fût-ce au prix d’un échec. Un dicton chinois le dit, « si l’on reste en eaux superficielles, on n’attrape que poissons et crevettes ; il faut aller en eaux profondes pour capturer le dragon ».

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