UN COMBAT  » A LA VIE A LA MORT « 

Le Quotidien de l’armée le dit tout net le 17 décembre : la lutte contre le corruption est un combat à la vie et à la mort, et l’on ne peut se permettre de le perdre. Mais de mois en mois et surtout en décembre, les développements de la campagne prennent un tour dramatique et montrent à quel point l’appareil du pouvoir est atteint par la soif de l’argent. Comme autrefois dans la Chine impériale : « Le haut fonctionnaire qui ne prend pas de pots de vin ferait mieux de se retirer ; le petit fonctionnaire qui n’extorque pas d’argent ne trouvera pas à marier ses enfants ». Pas de rivière sans poissons, pas d’officiel sans appétit de gain. La liste des puissants déchus est impressionnante : le 31 décembre, destitution annoncée du chef du Département du Front uni du Parti, Ling Jihua, ancien assistant du précédent chef du parti Hu Jintao et sous poursuite depuis le 22, malgré ses éloges du chef du parti publiés dans la presse centrale le 15 décembre ; l’avant-veille, enquête sur son beau-frère, pour corruption. Le 26 décembre, on apprend l’ouverture d’une enquête pour corruption à l’encontre de Sun Hongzhi, chef adjoint du Bureau de l’Industrie et du Commerce. Puis le 22 décembre, c’est le tour de Wang Lixin, le responsable de la lutte contre la corruption dans la société nationale du pétrole. Le 17 décembre, ce sont des poursuites contre l’ancien maire de Nanjing Ji Jianye et contre le vice-président de China Resources, entreprise d’État installée à Hongkong, Jing Wei – le président du groupe, Song Lin, avait été démis en avril. Le même jour, c’est la chute de Li Yali le chef de la police de Taiyuan (Shanxi). La veille, un tribunal infligeait vingt ans de prison à Ding Shumiao, une femme d’affaires de la même province, liée à l’ancien ministre des chemins de fer Liu Zhijun, emprisonné ; elle avait truqué les marchés de chantiers. Le 15 décembre, on apprend que des poursuites sont engagées contre le deuxième personnage de China Telecom, Zong Xinhua. Et le 6 décembre, c’est le plus redoutable  des « tigres » qui est officiellement frappé, Zhou Yongkang, ancien membre permanent du bureau politique, responsable des services de sécurité, dont l’inculpation, si l’on en croit le Global Times du jour, est l’affaire politique la plus grave depuis l’arrestation des radicaux de la « bande des quatre » en 1976.  Le champ des enquêtes s’élargit ; 54 entreprises d’État sont visées ; un millier de fonctionnaires qui avaient installé leur famille à l’étranger avant de partir s’y installer ont été destitués  et les autorités annoncent la publication prochaine d’une liste des détourneurs de fonds en fuite.

Toutes ces enquêtes sur les prévarications pourraient assurer à celui qui les organise un prestige sans égal mais encore faudrait-il que ce dernier apparaisse lui-même comme « l’incorruptible », le Robespierre de la Nouvelle Chine. Et que les faits de corruption constatés se limitent à la sphère individuelle : on écarte les brebis galeuses,  le prestige du parti en sort renforcé et le règne de la loi s’affirme. Mais il n’en va pas ainsi. Règne de la loi ? Apparemment pas, puisque les enquêtes sont lancées dans les partis provinciaux et par la Commission centrale pour l’inspection disciplinaire, et non pas par l’appareil judiciaire. La répression de fautes purement individuelles ? Sûrement pas car c’est le fonctionnement même du système qui est en cause. Les cadres placés à la tête des régions ou des départements administratifs n’ont rien à craindre des dirigeants tant qu’ils les servent ; il leur est ainsi facile, contre rémunérations diverses, de répartir des promotions dans la fonction publique ou dans l’armée, d’organiser des mutations vers des postes de prestige ou de recruter pour leur avantage personnel ou pour renforcer leur position dans l’appareil. Les demandeurs, assurés des bénéfices de leur prochaine promotion, trouvent aisément des banques ou des milieux d’affaires pour, à charge de revanche, leur avancer les fonds nécessaires à l’achat des postes. Les sommes à verser sont évidemment fonction des avantages attendus. C’est pourquoi la détention d’une position élevée dans l’appareil du Parti ou de l’État apparaît aux ambitieux comme le plus sûr moyen de faire fortune. Une vérité depuis longtemps reconnue : « A force de marcher au bord de l’eau, on finit bien par mouiller ses chaussures » Mais justement, à tort ou à raison, par ses ressources personnelles et par les liens noués à l’étranger, le chef de l’État Xi Jinping paraît à beaucoup être quasiment de la même eau que ceux qu’il destitue. Les bénéfices de cette campagne restent donc limités, d’autant qu’ils s’accompagnent d’un renforcement du dispositif protecteur du pouvoir : répression de la dissidence, contestation des valeurs universelles, réaffirmation du monopole du parti. L’institution d’un Jour de la Constitution le 4 décembre montre à quel point l’État pratique le détournement de sens : la Constitution garantit toutes les libertés mais le régime les viole tous les jours, comme le montre chaque numéro de ce bulletin. Le régime célébrera donc la Constitution « qui incarne la volonté du parti et du peuple » (Xinhua, 3 décembre) ; mais parler ou écrire sur l’aspiration à un régime constitutionnel appelle intervention policière ou traduction devant les tribunaux (cf. condamnation du documentariste Shen Yongping, le 30 décembre).

DOCILITÉ DE LA JUSTICE
La plus grosse affaire concerne Zhou Yongkang : on lui reproche des accaparements de fonds, la « divulgation de secrets d’État », ce qui permettrait un procès à huis-clos, et pour corser le tout,  des relations extra-conjugales. Mais puisque en droit chinois, ces relations ne sont pas un délit, le grief n’est là que pour discréditer l’accusé devant l’opinion publique et permettre des sanctions sévères. Peu importe : la justice doit rendre ses arrêts selon les directives des dirigeants et non en fonction de lois dont on se sert seulement quant il en est besoin. Parfois aussi, on regroupe des accusés dans une seule accusation, bien qu’ils n’aient en réalité aucun lien entre eux. On laisse entendre, par exemple, que Bo Xilai, Zhou Yongkang, Xu Caihou (l’ancien vice-président de la Commission militaire du parti) et Ling Jihua pourraient faire parti d’un même groupe. S’il se réclame du règne de la loi, le parti tolère parfaitement que cette loi s’applique quand et comment il le décide. Avant d’ouvrir officiellement le dossier Zhou Yongkang, le parti avait sapé les bases de son influence en écartant une douzaine de ses amis de l’industrie pétrolière, du réseau communiste au Sichuan, du Ministère de la Sécurité et des affaires légales. Enfin une dizaine de ses parents ont été placés en détention. Ces manœuvres tacticiennes n’ont pas grand-chose à voir avec les procédés d’une justice sereine qui ouvre les dossiers en fonction des informations disponibles et non en suivant les louvoiements du pouvoir. Les enquêtes s’étendent à Hongkong et Macao. Dans l’ancien territoire britannique, huit chefs de département ont perdu leur poste cette année et 10.000 fonctionnaires sont poursuivis. Le 23 décembre, l’ancien secrétaire du gouvernement Raphaël Hui, a été condamné à sept ans et six mois de prison pour avoir reçu de généreux pots de vins, notamment d’un milliardaire à la tête d’un empire immobilier. Depuis son accession au pouvoir en 2012, Xi Jinping est parvenu à se donner une stature internationale, qui faisait défaut à son terne prédécesseur. Avec la lutte contre la corruption, il montre une certaine audace dans la redistribution du pouvoir ; il aurait déplacé plus de 40 généraux, dont le chef et le commissaire politique de la force de police armée. Il doit poursuivre dans cette voie, la plus simple avec le nationalisme pour légitimer le parti, par delà une croissance qui ralentit et qui posera la question de la survie des migrants, cette masse de plusieurs centaines de millions d’urbains sans résidence officielle. Une autre menace, cependant, se profile à la périphérie du régime, celle de la permanence des valeurs occidentales dont le régime ne veut pas et dont la surprenante vitalité est apparue en octobre et novembre dans le territoire de Hongkong.

HONGKONG OU « LE CAILLOU DANS LA CHAUSSURE »
La plus grande manifestation sociale qu’ait jamais connue Hongkong est, certes, terminée ; les protestations de rue sont finies mais ce serait une erreur de croire que tout est rentré dans l’ordre : le caillou n’est pas sorti de la chaussure. Certes, l’occupation des quartiers d’affaires et les blocages de trafic qui ont suivi ont été trouvés gênants après plus de deux mois ; mais la population n’est pas devenue d’un coup favorable à un suffrage universel truqué. Les initiateurs du mouvement Occupy Central souhaitent toujours que le Conseil législatif rejette les propositions du gouvernement central pour l’élection de 2017, lors du vote prévu en mi 2015 après la deuxième phase de consultation. Les élections prévues aux conseils de districts seront un test et plusieurs militants du mouvement ont l’intention de s’y porter candidats. La position de Beijing, c’est que les gens de Hongkong doivent se sentir citoyens chinois et s’intègrent peu à peu au régime. Mais ce faisant, il leur faudrait accepter le monopole du parti, la justice dépendante et la presse à voix unique. Ils ont vu tout de suite les conséquences de cette intégration et le caractère illusoire de la dualité des systèmes : en novembre, Beijing a rejeté la demande de visa  de députés de la Chambre des communes qui voulaient se rendre à Hongkong ; quant à Leung Chun-ying, chef de l‘exécutif local, il a refusé de venir expliquer son point de vue devant la commission des Affaires étrangères britannique. Ces décisions unilatérales suffisent à montrer le degré réel d’autonomie que Beijing est prêt à concéder au territoire. Les manifestations de Hongkong ont d’ailleurs obtenu un premier résultat, inattendu et hors du territoire. Les manœuvres ambiguës et dilatoires de Beijing ont révélé le vrai visage du régime chinois avec pour résultat, lors des élections locales de Taiwan, le rejet des candidats du Guomindang, jugé trop lié aux milieux d’affaires prêts à collaborer avec le continent et, comme corrolaire, le succès des indépendantistes, notamment à la mairie de Taipeh, à Taichung et à Taoyuan. Cette défaite du Guomindang, la plus lourde depuis son arrivée dans l’île en 1949, a entraîné la démission du Premier ministre. Il serait, de toutes façons, déraisonnable de croire que les jeunes de Hongkong vont renoncer à célébrer les anniversaires du massacre de Tiananmen et que, par injonction de Beijing, ils vont aimer le parti et le régime central. Le contrôle organisé de l’exécutif hongkongais par des hommes liges dès la rétrocession de 1997 ne laisse aucun doute sur les intentions de Beijing. En sorte que Hongkong est devenu une base pour la subversion du régime central, plus dangereuse à terme que la révolte des périphéries de Mongolie, du Xinjiang ou du Tibet. De fait, « Un pays, deux systèmes » est une formule politique dont les termes sont impossibles à concilier durablement. Car si Hongkong garde le droit de contester le gouvernement central, comment lui imposer en même temps  l’obéissance ? Quant aux dirigeants de Beijing, ils ne laisseront jamais la population du territoire placer à sa tête un homme en qui ils n’ont pas confiance. Pour donner élan et cohésion à la société chinoise, après la disparition de l’idéologie communiste, il reste le nationalisme, la lutte contre la corruption et l’ambition de dominer le monde. Tels sont les ingrédients du « rêve chinois » proposé par Xi Jinping, assorti d’habiletés de langage et de déclarations apaisantes.

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