CHARLIE HEBDO ET LES DANGERS DE LA LIBERTE DE PAROLE

Les premiers ministres se trouvent parfois dans des situations gênantes. Quand le 29 janvier, Manuel Valls arrive en Chine entouré d’hommes d’affaires soucieux de redresser une balance commerciale déficitaire, il profite toujours dans l’opinion de la fermeté du gouvernement dans la défense de la liberté de la presse. Mais ce jour même à Beijing, les autorités chinoises franchissent un nouveau pas dans le rejet de ces mêmes valeurs que la France vient de réaffirmer : les universités ne doivent pas colporter les valeurs universelles ; elles ne doivent pas fonder les cours sur des livres pernicieux importés d’Occident. Certes, l’ambassadeur de Chine a bien participé le 11 janvier à la courte marche des personnalités conviées à marquer leur attachement à la liberté d’expression. Mais il était en fait venu pour autre chose, à savoir manifester le rejet chinois du terrorisme séparatiste. Lequel ? Celui des Ouighours du Xinjiang. Car «le terrorisme est le commun ennemi de toute l’humanité et constitue une menace pour toute la communauté internationale». Quant à la liberté de la presse pour laquelle s’étaient rassemblés des millions de manifestants, le Global Times – qui est lié au Quotidien du peuple – avait vu plutôt dans le drame de Charlie Hebdo une raison de la restreindre. Le langage libre, expliquait-il, suscite des tensions ou des conflits de civilisation. La presse de l’Ouest aiguise les antagonismes et offense les religions ; bref, le massacre des caricaturistes montre que la liberté de la presse est «un piège» dans lequel il ne faut pas tomber. De tels raisonnements ne restent pas sans effets. À Hongkong où la presse est encore libre, trois individus masqués ont le 12 janvier lancé des bombes incendiaires au domicile et dans les bureaux du fondateur de Next Media, Jimmy Lai, propriétaire d’Apple Daily, quotidien sérieux et fort critique des politiques de Beijing et du gouvernement local. Les coupables courent toujours. Mais les démocrates de Hongkong tiennent à la liberté de la presse et les 400 numéros du Charlie Hebdo d’après le massacre se sont vendus en quelques heures, avec demande d’édition en anglais.

À Beijing, la position officielle est claire : le marxisme «authentique» qu’invoquent les dirigeants millionnaires ou milliardaires du Parti se doit de rejeter les valeurs universelles que colporte l’Occident dans le dessein de briser le rêve de suprématie chinoise. Le 24 janvier, le journal Qiushi s’en prenait à ceux qui ternissent l’image du pays sur les réseaux de l’internet. Comme premières cibles, un célèbre professeur de droit de l’Université de Beijing, He Weifang, qui réclame un véritable règne de la loi ; le peintre Chen Danqing, accusé d’inciter la population à émigrer vers les États-Unis parce qu’il brocarde l’appareil juridique et judiciaire national.

Ces raidissements laissent percer quelque inquiétude quant à la force réelle d’un parti de 86 millions de membres et qu’on pourrait croire invincible. Le 23 janvier, son bureau politique du parti a pris des dispositions en matière de sécurité nationale et affirmé l’autorité absolue du P.C.C. en ce domaine, exprimant une certaine anxiété car le pays devrait face «à des risques et des défis sans précédent en matière de sécurité nationale». Des risques de quel ordre ? La défense nationale, la politique étrangère, le climat social et la campagne menée contre la corruption, ainsi bien sûr que le terrorisme. Tels sont les motifs d’inquiétude officiellement reconnus et présentables ; il s’en ajoute d’autres qui remettent en cause les fondements du régime, tels que la dégradation de l’environnement, la poursuite des migrations vers les villes, la dislocation sociale qui lui est liée et la monstruosité de la répartition tant des richesses acquises que des facteurs de production, avec moins de la moitié de la valeur ajoutée des entreprises allant à la rémunération du travail. Sans parler de Hongkong et des périphéries non chinoises. Trop d’éléments non maîtrisés et d’issue incertaine semblent autant de menaces pour des dirigeants qui redoutent avant tout une implosion à la manière de l’Union soviétique. Un dicton chinois donne une image à ces craintes : «Le cheval aveugle se fait peur à lui-même». .

«ON PEUT ATTRAPER LES MAINS ; ON NE FERME PAS LES BOUCHES»

La lutte contre la corruption, qui donne un peu de popularité au chef du Parti, n’est pas sans semer quelque désarroi tant elle touche des personnages haut placés en qui, dans un État normal, il faudrait avoir confiance ; c’est le cas, entre autres, de l’arrestation apprise le 10 janvier d’un des chefs du contrespionnage, Ma Jian, vice-ministre de la Sécurité qui travaillait depuis trente ans dans cette administration. L’armée aussi semble atteinte en profondeur dans son commandement, après des décennies de casernement tranquille et des budgets d’équipements en constante expansion qui ont favorisé les détournements. Seize officiers généraux sont depuis deux semaines l’objet d’enquêtes financières, ce qui fait désordre et porte à s’interroger tant sur les capacités réelles de la Défense nationale que sur la fidélité des hauts gradés. D’où des éditoriaux dans la presse de l’armée pour rappeler aux dirigeants de l’A.P.L. qu’ils doivent obéir avec rigueur aux directives du Parti et de sa Commission militaire dans cette tâche «difficile et compliquée» de la lutte contre la corruption.

L’idée que cette liberté de débattre et de critiquer est un instrument de libération des individus et des peuples et qu’elle est l’essence même de la démocratie, que, si limites il doit y avoir, c’est à une justice indépendante d’en juger, cette conception est intolérable pour le parti chinois car elle esquisse le chemin qui mènerait le régime vieillissant à sa chute. Il n’est donc pas question – et il ne sera pas question avant longtemps – de respecter la Constitution qui affirme la liberté de la parole et de la presse, la liberté de réunion, d’association et de manifestation. Ni de suivre la Déclaration universelle des droits de l’Homme que la Chine a pourtant signée et qui accorde à chacun le droit à la liberté d’opinion. L’intérêt de cette signature en bas d’une convention internationale, c’est qu’elle permet de faire bonne figure dans le concert des États, mais elle n’engage pas plus qu’une promesse ; c’est dire qu’elle n’engage personne.

Il est tentant de fermer les yeux sur ce double jeu dans l’espoir de quelques gains industriels et commerciaux et d’entrer dans des compromissions avec l’État chinois, sur ce qui le gêne le plus : la liberté de l’information et le soutien de valeurs universelles. Les reculs dans le domaine de l’immatériel sont faciles à dissimuler et l’on troque aisément un défaut d’information contre des ressources financières. Ainsi l’écrivaine tibétaine Woeser qui pratique Facebook depuis 2008 vient-elle de se faire censurer par la firme américaine. On espère qu’il n’en va pas de même chez nous d’un éventuel projet de suppression des émissions en ondes courtes de R.F.I. vers la Chine, après l’arrêt en 2008 de la diffusion des informations sur ondes moyennes, laquelle permettait aux Chinois de France de jouir dans leur langue de la liberté de la presse.

Les ondes courtes françaises échappent pour partie aux rigueurs de la censure et c’est un grand bonheur pour les auditeurs chinois. Il n’en serait pas de même du circuit télévisuel francophone qui pourrait sur place supplanter la radio. Un tel choix convergerait fâcheusement avec le renforcement à la fin janvier des obstacles dressés par la censure chinoise pour restreindre les contacts avec les sources d’information extérieures. En rendant inutilisables les logiciels de contournement de la censure (virtual private network ou V.P.N.), le régime prévient toute liaison avec les medias étrangers et permet de ne diffuser à la population qu’une information «à caractéristiques chinoises», dirigée et filtrée. À l’heure de la mondialisation des connaissances, ce choix n’est pas sans danger puisqu’il prive non seulement les citoyens de savoir ce qui passe ailleurs mais empêche aussi les chercheurs non munis d’autorisation spéciale de connaître l’avancée des connaissances dans leurs domaines de spécialité. Que l’autocratisme chinois s’empêtre dans ses propres contradictions, qu’il se referme sur lui-même et veuille trier l’information au nom d’une politique d’ouverture, ce n’est pas notre affaire. Et nous n’avons pas à chercher à le tirer d’embarras.

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