XI JIPING OU LE MONOPOLE DE LA PAROLE LEGITIME

Comment définir le socialisme à caractéristiques chinoises ? Le royaliste Rivarol le faisait fort bien dès 1789 : «Il y a deux vérités qu’il ne faut jamais séparer en ce monde : 1) Que la souveraineté réside dans le peuple 2) Que le peuple ne doit jamais l’exercer».

La règle ne souffre pas d’exception en Chine depuis soixante ans et plus. Aucune consultation populaire sincère, ni dans les provinces chinoises, ni dans les régions dites autonomes, ni prochainement à Hongkong. Et rien n’annonce un assouplissement pour les temps à venir, ni dans les orientations, ni dans les décisions de l’équipe au pouvoir depuis deux ans. Les capitales occidentales, Paris en particulier, restent sans réaction devant la répression renforcée du courant démocrate ; elles ferment les yeux – et c’est tout aussi préoccupant – sur le rejet ouvertement affirmé et réaffirmé par Beijing de toutes les valeurs dont se réclament leurs régimes politiques. Les autorités de Beijing ne prennent pas de gant pour rejeter les «valeurs occidentales» et pour nier qu’il y ait des «valeurs universelles». Il s’en trouve même pour assurer que la contestation démocratique résulte tout bonnement d’infiltrations extérieures, celles des idées ou celles des services secrets dont certaines auraient pénétré jusqu’au cœur de l’Académie chinoise des Sciences sociales. Devant la Chine, il est en France et depuis des années, urgent de se taire. Cette paralysie devrait surprendre des Français prompts à la critique.

Une polémique s’est ouverte récemment sur l’emploi du terme apartheid pour caractériser la situation des «quartiers», notamment de banlieue. Et en Chine alors ? Sur les 24 millions  d’habitants de Shanghai, 10 millions n’ont pas de certificat de résidence. En conséquence, les enfants ne peuvent se présenter aux examens d’entrée des collèges ; ils doivent retourner les subir dans leur lieu d’origine, ce qui leur donne de moindres chances d’entrée à l’université. Faute de certificat de résidence, les individus ne peuvent acquérir d’appartement en ville. Après sept ans de vie à Shanghai, on peut solliciter un permis mais sans certitude d’aboutir. Avec l’afflux des migrants ruraux, la situation empire dans la ville : 51% des parents de nouveaux-nés sont dépourvus de certificat de résidence locale ; le pourcentage dix ans plus tôt n’était que de 21,6%. À l’échelle du pays, les chiffres sont fabuleux. Les migrants séjournant en ville seraient à présent de 250 millions (100 millions de plus qu’il y a 10 ans). 200 millions viendraient s’y ajouter d’ici à 2023, selon les estimations officielles. Au total et si rien ne vient modifier les règles actuelles, la population urbaine sans droit de résidence représenterait alors plus d’un tiers de la population totale. Le 15 février il est vrai, le ministère de la Sécurité publique a promis des réformes dans le système des certificats de résidence et la suppression des certificats temporaires. Les migrants auraient alors le droit sous conditions de s’installer en ville, d’acheter des voitures, d’obtenir une couverture sociale et d’accéder aux services sociaux. Mais il faudra avoir séjourné pendant une certaine période non précisée pour prétendre au certificat. Dans certaines villes sont requis cinq ans de paiement des impôts locaux ; à Shanghai, il en faut sept. Mais l’évolution est incertaine car les habitants des grandes villes résistent par crainte de perdre leurs avantages d’aujourd’hui.

En se voulant champion de la lutte contre la corruption, le pays montre qu’il est aussi un champion de la corruption. D’où d’inévitables résistances à différents niveaux de la hiérarchie où l’on s’inquiète de l’affaiblissement de l’appareil public. Au Hunan, le responsable de cette campagne contre les pots-de-vin trouve que les agents font de la politique du chiffre pour affirmer leur allégeance au pouvoir central alors qu’ils devraient s’en tenir strictement aux faits. Dans cette province, 230 chefs de département ont été sanctionnés et 4.900 fonctionnaires font l’objet d’enquêtes au titre de la lutte contre les dépenses excessives. Au total en 2014, des dossiers ont été ouverts contre 232.000 fonctionnaires dans tout le pays, soit 27% de plus qu’en 2013. La bataille touche aussi le secteur privé comme on a vu le 31 janvier avec la démission, après enquête pour corruption, du président de Minsheng, la plus grosse banque de prêt au secteur privé. Les cours de l’action Minsheng ont chuté comme ceux d’Anbang, qui en contrôle le capital. Rien d’étonnant qu’une campagne d’une telle ampleur suscite des réserves. D’abord, le régime qui prétend instaurer la suprématie de la loi, se met en l’occurrence à la violer aux yeux de tous. La lutte contre la corruption n’est pas impulsée par des juges instructeurs à charge et à décharge, qui transmettraient les dossiers aux tribunaux, mais par la Commission d’enquête et de discipline du Comité central, composée au gré du chef du Parti. Rien d’étonnant pourtant si l’on admet avec les dirigeants que l’indépendance de la justice et la séparation des pouvoirs sont intrinsèquement pervers. Des assemblées locales se réunissent parfois avec des bureaux diminués par le nombre des exclusions pour corruption, voire sans président (cf. l’Assemblée consultative du Guangdong, le 7 février). Il faut réorganiser les calendriers pour tenir compte des absences inattendues, d’où quelques sujets de mécontentement. Le Washington Post rapportait le 15 février les craintes formulées par quelques hauts fonctionnaires : en luttant contre les pots-de-vin, on réduirait le rythme d’ouverture des chantiers et en définitive, le rythme de la croissance. En effet, cette lutte fait peser une menace sur certains signataires de contrat, effrayés à l’idée d’une ouverture d’enquête ; pour d’autres, elle supprime tout stimulant à l’ouverture d’activités nouvelles. En somme, pour beaucoup, un système propre est un système dans lequel on ne peut avoir confiance : la corruption est un gage d’efficacité car l’on sait de quoi il retourne : le pot-de-vin permet d’obtenir le chantier ou de monter dans la hiérarchie. D’aucuns vont jusqu’à attribuer le ralentissement de la croissance au combat anti corrupteur de Xi Jinping. Cette campagne a agité les rangs du Parti, de manière parfois dramatique. Il a été jugé nécessaire de lancer une enquête d’ensemble sur les « morts non naturelles » survenues depuis décembre 2012. Il s’agit des exécutions, des meurtres, des accidents et surtout des suicides auxquels certains cadres se sentent acculés pour échapper à la justice ou pour protéger leur famille ou leurs supérieurs.
IL N’Y A QU’UN SOLEIL DANS LE CIEL ET LE PEUPLE NE PEUT AVOIR QU’UN DIRIGEANT
On pourrait imaginer qu’un tel spectacle incite à prendre ses distances envers un régime aussi manifestement autocratique. Déjà l’accaparement par Xi Jinping des présidences de tous les comités spéciaux créés au sein du Comité central pourrait apparaître comme une sorte de coup d’État. Il s’accompagne d’une lutte redoublée contre les groupes d’intérêt et les factions qui pourraient se former ou existent déjà à l’intérieur du parti. Leur interdiction, déjà formulée dans une réunion du 8 octobre, est reprise avec force le 29 décembre lors d’une réunion vidéo organisée avec des responsables locaux. Fin février, le chef du parti vient d’accomplir un nouveau pas. Inventeur du «rêve chinois» et promoteur d’un mythe de la renaissance nationale, Xi Jinping veut désormais laisser dans l’histoire sa marque idéologique. Le 24 février, la presse officielle fait une large place aux orientations lancées par le chef du parti sous forme d’une nouvelle trouvaille chiffrée : les quatre globalités. Leur sens précis échappera sans doute à beaucoup. Il s’agit par une approche globale 1) de construire une société de prospérité modérée, 2) d’approfondir les réformes, 3) de gouverner le pays en fonction de la loi et 4) de mettre en œuvre une stricte discipline dans le parti. De ces généralités serait attendu un renouveau national. Mais le vague des idées laisse douter de leur signification ; on comprend surtout que le chef du Parti veut se situer dans la lignée de ses prédécesseurs et jouir d’un même prestige de théoricien officiel. La démarche a une autre utilité à l’adresse des cadres : s’ils reprennent les formules même sans leur donner de sens, ils montreront au moins qu’ils suivent la ligne de la direction. Rien que de très naturel : «Comment des hirondelles et des moineaux comprendraient-ils ce que le cygne sauvage a dans la tête ?». Tout le monde doit se ranger : «Mille personnes peuvent frapper le gong mais un seul donne le ton».

Cet autocratisme renforcé pourrait apparaître en Occident comme la marque d’un pouvoir inébranlable. Mais on peut y voir aussi un dispositif de défense contre une contestation et des menaces bien réelles. Le rejet des factions a toujours été dans l’histoire des partis communistes un mot d’ordre pour faire taire les oppositions internes. Ni Mao Zedong, ni Deng Xiaoping n’avaient besoin d’un tel cumul de fonctions pour asseoir leur autorité. En regard, l’histoire personnelle assez terne de Xi Jinping ne lui assurait aucun prestige, ce qui peut expliquer sa démarche. Au lieu de la distanciation qu’aurait pu justifier un tel accroissement de l’autocratisme, c’est l’inverse qui se produit. Les attentats menés au nom de l’Islam en Europe ont conduit à une sorte de rapprochement franco-chinois. La représentation chinoise s’est insérée à Paris sans vergogne dans une manifestation pour la liberté d’expression, prétextant de la lutte contre le terrorisme. L’ambassadeur de France estimait récemment que les deux pays étaient engagés dans un même combat contre le terrorisme et que la Chine devrait s’y impliquer davantage. Il a quand même pris soin d’affirmer – c’était la moindre des choses – que « la liberté d’expression est dans les gènes de la démocratie occidentale et que nous n’abandonnerons pas cette valeur ». Un autre conflit international porte à s’interroger sur les relations diplomatiques sino-européennes. Si l’affaire ukrainienne a éclairé sur les ambitions russes et amené à des réactions relativement fermes, les capitales européennes affectent d’ignorer le soutien que la Chine apporte à Moscou, soutien justifié par la similitude des deux régimes. Il y a pourtant des années que Moscou et Beijing forment un front uni face aux valeurs «délétères» de l’Occident et aux ingérences étrangères. Cette alliance, déclarent les officiels, est un élément structurant des relations internationales, face à l’Ouest. En 2015, les dirigeants des deux pays assisteront aux parades militaires du partenaire (à Moscou en mai, à Beijing en septembre). La célébration conjointe de la fin de la seconde guerre mondiale permettra aux deux capitales d’affirmer leur puissance face au Japon, pays avec lequel elles ont toutes deux un contentieux territorial.  Beijing, faut-il le rappeler, a offert d’aider Moscou à supporter les sanctions occidentales décidées après les annexions ukrainiennes, notamment par des achats annuels de 38 milliards de mètres cubes de gaz à partir de 2018. Là encore on peut s’interroger sur le sens profond du «partenariat stratégique» que l’on prétend avoir organisé avec la Chine.

Terminons sur un ton moins inquiet. En ce début d’année marqué par la Fête du printemps, il est de bon ton de parler des superstitions astrologiques annuelles, domaine dans lequel la Chine est la championne incontestée depuis des millénaires. Les dirigeants affectent de prendre la chose au sérieux et, en cette « année du yang », le chef de l’exécutif de Hongkong, échaudé par les manifestations de l’automne, demandait aux habitants du territoire de se comporter comme des yang, autrement dit dans son esprit, comme de sages moutons. Mais yang signifie aussi bien chèvres ou béliers que moutons ou brebis et chacun sait qu’un troupeau de chèvres est indiscipliné et court partout, à la différence des ovins. Interrogés par sondage sur le sens qu’ils donnaient au mot yang, les Hongkongais ont choisi leur camp : ils sont indociles et 56% d’entre eux ont préféré les chèvres.

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