PAS QUESTION DE VALEURS UNIVERSELLES CHEZ NOUS

Depuis que la Chine a supplanté le Japon comme deuxième économie mondiale (2010), le Parti s’est donné une nouvelle équipe dirigeante (2012-2013) et les relations avec le reste du monde se sont mises à prendre une autre tournure. Progressivement, si bien qu’on n’y fait guère attention. Le pouvoir chinois joue sur deux tableaux. D’un côté, à l’international, fort de sa place au Conseil de Sécurité de l’ONU et dans les organismes liés, avec ses excédents commerciaux et son accumulation de devises qui lui assurent une place dans les forums économiques mondiaux, il veut étendre son rôle et prendre une part décisive dans la gestion du monde. De l’autre, soucieux de garder un pouvoir sexagénaire que les mécanismes démocratiques occidentaux lui feraient perdre, il déploie tous ses efforts pour prévenir une contagion des idées démocratiques. D’un côté, on affiche une politique d’ouverture internationale qui permet de pousser ses avantages ; de l’autre, c’est la dénonciation à usage interne des valeurs occidentales, des valeurs universelles au nom d’une spécificité chinoise qui reflète surtout le lourd héritage des féodalismes qui se sont succédés pendant deux millénaires. Les deux faces de cette politique sont complémentaires : c’est en effet par désir d’accompagner avec profit l’expansion extérieure chinoise que les capitales occidentales ferment les yeux sur la manière dont on présente leur culture et leur réalités sociales à une population qui ne dispose ni de moyens financiers et ni de moyens d’information pour se faire une opinion par elle-même.

La lucidité impose d’y voir clair et sur les faits et sur le droit. Dans les faits, faut-il le rappeler, le pouvoir chinois s’oppose ouvertement à l’indépendance de la Justice, à l’idée d’une démocratie élective, à la liberté de l’information et de la presse, à la liberté religieuse, au rattachement de l’armée à l’État alors qu’elle est un instrument du Parti. Il se refuse à ratifier le Pacte international pour les droits civiques et politiques, à signer l’accord sur les disparitions forcées ; toute la procédure de mise en cause délictuelle des cadres du parti (le shuanggui) se trouve entièrement dans les mains du Parti et échappe au cadre de la loi. Avez-vous entendu un de nos gouvernants à ce sujet ?

Si les faits sont déplorables, ils accompagnent une violation quasi permanente des lois et de la Constitution. Celle-ci n’a aucune force contraignante pour le Parti, puisqu’il réprime toute expression, toute manifestation, toute organisation qui le dérange. Aucun recours ne gagne contre le Parti qui revendiquerait le respect de la Constitution puisqu’il n’y a pas de Conseil constitutionnel et que c’est le Parti qui en tient lieu de façon discrétionnaire. Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, plus de 400 intellectuels et défenseurs des droits civiques sont entrés en prison pour raisons politiques ; et quelques-uns y meurent. Officiellement interdite, la torture sur les détenus politiques est fréquente. Les emprisonnements brutaux se poursuivent au Tibet et plus de 200 Ouighours sont morts par balle en 2014. L’intellectuel modéré Ilham Tohti est incarcéré pour la vie et le Prix Nobel Liu Xiaobo reste en prison. Avez-vous entendu récemment un de nos gouvernants ouvrir la bouche à ce sujet ?

Ces indignations paraîtront incongrues à ceux qui écoutent les discours que l’administration chinoise prépare à leur intention. «Gouverner le pays par la loi», ce dont parle sans cesse le régime, est un programme pour demain, pas pour aujourd’hui bien qu’il soit inscrit dans la Constitution depuis 1999 et dans les textes du Parti depuis 1997 : c’était utile pour entrer dans l’Organisation mondiale du commerce
et pour obtenir les Jeux olympiques de 2008 (et pourquoi pas pour les Jeux d’hiver de 2022 ?). Au demeurant, «gouverner par la loi» veut dire qu’on dirige en s’appuyant sur des textes et ça ne signifie nullement qu’on se plie au «règne de la loi». Il faudrait pour cela le respect de quelques principes essentiels auxquels le régime se refuse : un encadrement et un contrôle du pouvoir ; la suprématie de la loi ; l’égalité devant celle-ci ; le respect des procédures légales ; l’indépendance de la Justice ; le respect des droits de l’Homme.
Or en Chine, beaucoup de décisions se prennent dans un cadre extra-légal : les assignations à résidence, les détentions en prison clandestine, les disparitions forcées, la surveillance de l’internet, les invitations policières à «boire du thé», les tortures sur détenus, l’emploi de voyous par les municipalités pour imposer silence aux récalcitrants, etc. Et quand le Parti décide de lancer à l’encontre des récalcitrants une campagne de «frapper fort», il intervient directement dans la marche des tribunaux en leur demandant d’alourdir les peines, d’accélérer les procédures et d’étendre les chefs d’inculpation.
Le monde extérieur a la liberté de parole mais il ne s’en sert pas. Même quand ceux qu’on emprisonne sont les plus proches de ses propres idéaux et se battent en citoyens libres. Les prisons sont trop lointaines et l’on est myope ; donc on lit ce qu’on a à portée de nez : des projets de contrats, des dossiers d’investissement, des rachats d’entreprises, voire des échanges touristiques ou universitaires.

Le ministre chinois de l’Éducation vient d’envoyer ce mois de mars un questionnaire aux Universités concernant l’usage qu’elles font des manuels d’enseignement publiés à l’étranger, des photocopies et des traductions, le propos étant d’en limiter l’emploi et de renforcer le contrôle idéologique sur les campus. Lorsqu’un régime se met à avoir peur des livres, c’est qu’il redoute ses propres faiblesses. Mais comment éluder toute information extérieure dans des cours d’économie, de journalisme, de politique, de philosophie, d’histoire ou de gestion ? Comment éviter de se frotter aux valeurs occidentales ? Comment se protéger de ces dernières avec le seul rempart des écrits datés de Marx, d’Engels et de Lénine, en ignorant les développements mêmes que le marxisme a connus dans les pays occidentaux ? (Gramsci, Lukacs, Lefèvre, Bourdieu, etc.)

Il y a quelques années, ce même ministre, Yuan Guiren, affirmait qu’il n’y avait pas lieu de redouter les idées extérieures car le pays avait la force de les rejeter, de les filtrer ou de les digérer en en tirant profit. La ligne a changé depuis et le chef du Parti s’inquiète de «risques sans précédent pour la sécurité du pays». Xi Jinping a réorganisé le bureau central de la Sécurité et muté ses précédents responsables, créant une Commission de Sécurité dont il a pris la tête. L’année va être marquée par l’adoption d’une loi sur la Sécurité nationale, décidée en décembre lors de la dernière session du Comité permanent de l’Assemblée et dont un projet a été accepté par le Bureau politique en janvier. La loi prend la place d’un ancien texte, renommé loi sur le contre-espionnage et donne au concept de sécurité une nouvelle ampleur : si l’on en croit l’agence Xinhua, la sécurité nationale signifie qu’échappent aux menaces internes et externes le régime, sa souveraineté, l’unité nationale, l’intégrité territoriale, le bien-être du peuple et un développement sain et durable de l’économie et de la société ainsi que d’autres «intérêts majeurs». Une formulation aussi large permet d’étendre un concept qui, en droit international, se traite de manière restrictive. Rien n’empêche de considérer que toute critique du gouvernement menace la sécurité du pays. En effet, c’est une constante à Beijing de considérer comme synonyme la sécurité de l’État et l’autorité du parti unique. Et cette dernière est en effet menacée par la libre activité de la société civile, notamment celle des avocats, des journalistes,des universitaires et des religieux.

UNE POLITIQUE À DOUBLE FACE
La stabilité du régime en réalité n’est pas menacée de l’extérieur, vue la docilité des partenaires. Elle provient de contradictions que le régime est hors d’état de surmonter. Le ministre de l’Éducation dénonce les pernicieuses influences de la culture étrangère comme si la classe dirigeante ne faisait pas tout pour envoyer ses enfants dans les
collèges occidentaux. Selon les données officielles, de 1978 à 2012, 2.644.000 jeunes Chinois sont partis étudier à l’étranger ; le chiffre dépasse maintenant trois millions. Ces jeunes ont été exposés aux idées occidentales, ont peu ou prou pénétré la société occidentale, voire ont pris la nationalité du pays d’accueil. C’est le cas particulièrement aux États-Unis. Selon les statistiques officielles américaines, parmi les enfants expatriés de responsables ayant ou ayant eu rang de ministre, 74,5% détiennent une carte de résident permanent ou ont la citoyenneté américaine ; quant à la génération des petits-enfants, le pourcentage de ceux qui ont acquis la nationalité américaine atteint 91%. Est-ce là une marque de confiance dans l’avenir du système politique chinois et de son monopartisme ? Ce double langage – «Méfiez-vous absolument de l’étranger ; nous, nous préférons y aller» – fait penser à ce capitaine du bateau italien Costa Concordia naufragé en 2012 qui tranquillisait les voyageurs alors que lui-même abandonnait le navire et gagnait la terre ferme.
Si l’on suit le ministre Yuan Guiren, que fait donc aux États-Unis la fille de Xi Jinping et qu’y font donc les nombreux enfants de ministre ? Ce n’est pas ainsi qu’on échappe à la corrosion des idées occidentales. Mais aucun dirigeant n’acceptera de refuser cette possibilité d’organiser sa vie familiale en se procurant un pied-à-terre à l’étranger. L’expatriation discrète permet aussi de sortir l’argent de la corruption, de se mettre à l’abri, d’acheter des résidences, de préparer l’avenir.

Deux observations encore sur ce mouvement 1) il concerne d’abord les plus riches ; le coût annuel des études aux États-Unis, a-t-on calculé, se situe en moyenne entre 150.000 et 300.000 yuans, alors que le revenu moyen par tête chinois est de 46.000 yuans (trois à six fois inférieur) 2) Il s’accentue et descend de l’université vers le cycle
secondaire, avec l’inscription parfois d’enfants de treize ans dans des institutions étrangères.

En réalité et contrairement à ce qu’il veut faire croire, le régime est bien plus fragilisé par ses propres faiblesses que par des infiltrations imaginaires organisées de l’étranger. La campagne contre la corruption, supposée gagner l’adhésion populaire, met à mal l’image de l’appareil dirigeant et du Parti. Le 4 mars, la Conférence consultative s’est ouverte avec quatorze membres absents car démis de leurs fonctions, pour suspicion de corruption, y compris les deux anciens vice-présidents Su Rong et Ling Jihua, ancien assistant du précédent chef d’État Hu Jintao. Le 9 mars, parlant à la télévision Phoenix, proche de Beijing, trois anciens généraux de l’Armée de libération, dont un ancien directeur adjoint de l’Académie des Sciences militaires ont affirmé que les militaires devaient payer pour devenir membres du parti, et que chaque promotion avait son prix spécifique. Les sommes à verser seraient considérables, de l’ordre de plusieurs millions d’euros. Les enquêtes sur des cas de corruption seraient presque toujours bloquées par des officiers supérieurs. L’émission a été retirée du site internet de Phoenix, car elle «pouvait laisser penser que tous les chefs militaires devaient leur promotion aux pots-de-vin».
L’élargissement de la campagne va jusqu’à toucher les défenseurs de l’environnement, dont on pourrait penser qu’ils tiennent plus que les hommes d’affaires ou les responsables des affaires locales à la propreté des moeurs. Ainsi au Shanxi  l’ancien directeur de la protection de l’environnement Liu Xiandong. Il aurait distribué des permis
d’exploitation à des entreprises minières et serait impliqué dans un projet coûteux de surveillance de la pollution. Les fraudeurs avaient les moyens de frauder ; ils avaient aussi les moyens de fuir. Pour aller les récupérer, en particulier aux Amériques, le gouvernement a remis aux États-Unis une liste des fonctionnaires suspectés de
corruption (China Daily du 25 mars), Un officiel avait parlé en 2014 de 150 fugitifs économiques, hommes d’affaires ou travaillant dans les sphères gouvernementales. Les deux parties se réuniront au mois d’août pour examiner comment récupérer les fonds volés sortis de Chine ou pour geler les comptes ouverts à l’étranger. Les
services de lutte contre la corruption ont déclaré ce mois qu’en 2014, il y avait eu quelques 500 rapatriements de suspects avec récupération de trois milliards de yuans.
Dans une telle situation, quelle valeur peut bien avoir la dénonciation par le Parti des valeurs universelles, à moins qu’il s’agisse de détourner l’attention des problèmes réels ? Enfin l’on doit poser une autre question à l’adresse de nos gouvernants : Êtes-vous certains d’être efficaces en affichant votre volonté de ne rien dire et de ne rien voir
des faiblesses politiques et économiques chinoises ? Même pour passer des contrats, il faut être respecté. Comme l’écrivait il y a 400 ans l’espagnol Francisco de Quevedo : «l’homme qui perd l’honneur à cause du négoce perd le négoce et l’honneur». Il y a trente ans, le prudent Deng Xiaoping conseillait de «cacher son talent et d’attendre son heure». Aujourd’hui, son successeur qui veut marquer l’histoire, croit l’heure venue du «rêve chinois» ; quant aux «talents» et aux faiblesses de la Chine, il n’est plus possible de les cacher, – ce n’est pas la documentation qui manque. Avez-vous encore vos lunettes ?

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