ABANDONNER SON AME POUR N’ETRE PLUS QUE DES PIERRES DANS UNE MURAILLE

L’équipe dirigeante change de mois en mois les règles ; elle assure son pouvoir, montre ses ambitions à l’extérieur en même temps qu’elle accentue son contrôle à l’intérieur des frontières.

Le pouvoir se concentre dans une poignée de comités dont le chef du parti assure la direction. Le fait le plus marquant, c’est la toute puissance de la Commission de discipline, qui fonctionne par dessus les lois et par dessus l’appareil de police; elle a le contrôle discrétionnaire des 80 millions de membres du parti ; elle peut incarcérer, destituer, mettre en jugement. Y compris dans ses propres rangs puisqu’en 2014, plus de 1500 de ses membres ont été impliqués par ses soins dans des affaires de corruption, dont parfois des gens haut placés comme Zhong Sijian, le chef adjoint de la lutte contre la corruption pour la province du Guangdong. D’une manière générale et plus que par le passé, le parti s’impose à l’appareil d’État et ne laisse pas de rôle autonome à la loi dès qu’il s’agit d’une affaire d’importance. Quand une décision de conséquence est à prendre, on convoque en réunion de travail les organisations de direction du parti dans le gouvernement, dans la justice, au parlement, à l’assemblée consultative, à la Cour suprême, au Parquet central. Les lois et la Constitution fournissent seulement un cadre dont on peut sortir si la direction du Parti en a besoin. Il est curieux que dans ces conditions, le régime continue de se prétendre un État de droit et d’affirmer le règne de la loi. D’autant que l’indépendance de la Justice, qui en est indissociable, fait partie des thèmes proscrits à la presse et aux cybernautes et que le pouvoir ne cesse d’interférer dans les décisions des juges et sans la moindre transparence dès qu’il s’agit d’affaires «sensibles».

Sur le plan local, le Parti dispose d’un Comité pour les affaires politiques et juridiques, lequel respecte si peu cette indépendance qu’il lui arrive d’annoncer les sanctions avant même l’audience du tribunal, comme ce fut le cas pour les deux poursuites majeures récentes : celles de Bo Xilai et de Zhou Yongkang, tous deux membres éminents du Bureau politique. Ce monopole du pouvoir par les membres permanents du Bureau politique et par son chef conduit le Parti à s’approprier en quelque sorte la nation et le peuple. On en a vu ce mois un bel exemple avec la condamnation à sept ans de prison de la journaliste Gao Yu. Le tribunal l’a jugée pour divulgation de secrets d’État, en fait pour avoir parlé d’une circulaire du Parti qui mettait en garde contre l’acceptation de «valeurs universelles».

Un document interne d’un parti politique de 80 millions de membres peut-il relever des secrets d’État ? Gao Yu portait des jugements sévères sur les dirigeants ; elle affirmait qu’après le massacre de 1989, ils avaient voulu que les Chinois «abandonnent leur âme pour n’être plus que des pierres dans une muraille».En l’emprisonnant,on la fait taire et l’on montre à tous qu’il faut une autorisation pour parler de l’appareil dirigeant. Le «socialisme à caractéristiques chinoises» s’accommode fort bien des adages en vigueur sous la Chine impériale : «Le petit peuple ne doit pas combattre les officiels» ou «Si tu utilises ta bouche comme ton nez (que tu ne parles pas), tu n’auras aucun problème dans la vie». Le gouvernement américain a sans retard protesté et demandé la remise en liberté immédiate et sans conditions de la journaliste, ajoutant que la condamnation faisait partie d’une démarche contre les avocats engagés sur des affaires publiques, contre les  cybernautes  activistes, contre  les journalistes, contre les religieux et contre tous ceux qui s’interrogent sur la politique et sur les actions des autorités chinoises. Nous n’avons rien entendu à Paris. «Y a-t-il rien de plus tyrannique, par exemple, que d’ôter la liberté de la presse ? et comment un peuple peut-il se dire libre, quand il ne lui est pas permis de penser par écrit ?» (Correspondance de Voltaire à M. Damilaville, 1765). La condamnation de Gao Yu était entachée de grossières irrégularités de procédure, comme a souligné son avocat. Ses aveux forcés, projetés à son insu sur les écrans de télévision, avaient été obtenus par des menaces à l’encontre de son fils, alors détenu et libéré peu après grâce à la confession de sa mère. L’accusation n’a jamais pu prouver que la journaliste était l’expéditeur à l’étranger du document en question et le récipiendaire assure qu’il tenait le texte d’une autre source.

LE DROIT AU BLASPHÈME. Dans une telle situation de déni du droit, on peut s’interroger sur l’utilité des programmes de formation et d’échanges mis en place pour des magistrats, des avocats ou des juristes chinois. En fermant les yeux, on affecte de croire que ces entorses au droit n’existent pas ou sont sans importance. Mais cet aveuglement est dangereux car il peut apparaître comme une forme d’encouragement : « Toute tolérance accordée aux fanatiques, a-t-on dit, leur fait croire immédiatement à de la sympathie pour leur cause ». En tout cas, du côté français, les manifestations de sympathie et de cordialité surabondent. On aimerait pourtant qu’il se trouvât quelqu’un dans la hiérarchie de l’État pour lever la voix, pour protester contre cette condamnation et pour relever que les peines infligées aux démocrates s’alourdissent de mois en mois depuis la prise de pouvoir de Xi Jinping. Quelqu’un osera-t-il tourner en dérision ce droit d’expression garanti par la Constitution à condition qu’il soit à «caractéristiques chinoises», c’est-à-dire violable à tout moment à l’échelon local ou national du Parti ? Probablement pas, bien que le droit au blasphème existe chez nous et qu’on puisse se moquer du Pape, de Mahomet ou de Moïse ; mais les dirigeants et l’État chinois font exception et l’on s’emploie de mille manières à en préserver la face pour sauvegarder un partenariat «stratégique» considéré comme flatteur mais dont l’essentiel consiste en passations de contrats. De même, pour ne pas fâcher non plus, on votera peut-être pour accorder à Beijing les Jeux olympiques d’hiver de 2022 ; il suffira à la Chine de répéter les promesses faites en 2001 sur les droits de l’Homme pour obtenir les J.O. de 2008 ; les engagements n’ont pas été tenus, bien sûr, mais ils seront largement suffisants si les capitales continuent de ne chercher qu’une chose : se faire bien voir. Les sourires commerciaux sont certes pratiques courantes mais ils ont leurs limites. Surtout si on détourne les yeux de la répression.

La lutte – au demeurant programmée et très sélective – contre la corruption donne au parti une autorité nouvelle et, au régime, une stabilité relative. Mais il s’en sert pour combattre le mouvement démocratique, attaquer les avocats défenseurs des droits de l’Homme, les cybernautes, les journalistes à la plume indépendante, les associations civiques, les groupes religieux, les organismes d’action sociale. «Cacher ses talents et attendre son heure» était une formule de Deng Xiaoping,fondateur de la Chine d’aujourd’hui. Cette heure est sans doute venue pour la direction du Parti. Ayant réduit ses soucis à l’intérieur, le régime peut pousser ses avantages dans les relations internationales et affecter d’y tenir un discours libérateur et conquérant. Le 22 avril à Djarkarta, Xi Jinping en appelait à la construction d’un nouvel ordre international «plus juste et plus équitable», marqué par l’influence grandissante de l’Asie et de l’Afrique. Dans le cadre du «rêve chinois», Beijing veut marquer les esprits en lançant la Banque asiatique d’investissement dans l’infrastructure et le projet plus ou moins lié de routes de la soie qui assoirait sa présence sur terre et sur mer. À quoi s’ajoute l’extension progressive du yuan comme  monnaie internationale. Mais l’expansion économique ne suffit pas. Il faut renforcer les armées. On dote d’aérodromes les archipels de la mer du Sud. Fin mars, des appareils de l’armée de l’air ont, pour la première fois, exercé leur capacité d’intervention en haute mer. Un sous-marin nucléaire vient de terminer le 27 avril une mission de deux mois dans le Golfe d’Aden, où il était arrivé pour combattre la piraterie et observer les flux maritimes. L’Inde s’inquiète quelque peu, en raison du projet chinois de vendre huit sous-marins au Pakistan. Il va de soi que l’extension du potentiel militaire chinois est aussi à usage interne, comme dans tous les pays menant une politique de puissance. On en verra aisément la preuve en observant avec quel plaisir la presse et la télévision font état des progrès techniques et matériels des armées. Devant cet ensemble cohérent et autocratique de répression intérieure et d’expansion diplomatique et militaire, s’agissant d’un membre permanent du Conseil de Sécurité de l’O.N.U. qui, comme tel, a prise sur les affaires du monde, est-il convenable de n’avoir d’autre politique pour l’hexagone que la diplomatie commerciale et le développement du tourisme ? La sagesse chinoise, souvent conviée pour apaiser et faire bonne figure, sait qu’il faut savoir parfois être ferme : « Les potions amères guérissent les maladies mais les paroles douces trompent les gens ».

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