CA SE SUSURRE ET CA SE MURMURE…

En Chine comme à Cuba, les droits de l’Homme, c’est pour les entretiens intimes, sans témoins. Ca se susurre et se murmure, bien qu’il s’agisse du sort du sixième de la population mondiale. On s’accommode plutôt bien d’un manque de liberté pour plus d’un milliard d’hommes. Pas même un froncement de sourcil du ministre concerné, qui s’est rendu à Beijing dix fois en trois ans. Il n’est tout au contraire question au Quai d’Orsay que d’amitié, de coopération économique et environnementale, d’aide à la Chine pour son insertion en Afrique, d’élever le nombre des touristes à 5 millions dans 5 ans et d’accueillir 50 000 étudiants. Quand la politique étrangère se réduit à la diplomatie économique, on cherche la place accordée à notre «tradition» et à   notre «honneur». Une politique dégradée en questions de marchés, disait Stéphane Hessel, est incapable de formuler un grand dessein.

Le fil du raisonnement est apparent : trop peu de gens en Chine revendiquent le respect des droits de l’Homme pour que l’on compromette, en soutenant ces minoritaires, les intérêts des entreprises françaises et de leurs salariés. Trop peu de gens ? Croit-on que la masse chinoise, silencieuse par crainte que l’État l’écoute, n’a pas envie comme tout le monde, de s’exprimer sans contrainte, – dans la rue ou dans les urnes -, de vouloir une justice équitable, de dénoncer les tortures et les détentions arbitraires, d’entendre de l’information plutôt que des faits tronqués ou de la propagande ? Ainsi en Occident, où l’on supporte avec une admirable patience les épreuves des autres peuples, la revendication des droits de l’Homme que chacun trouve ici naturelle, ne serait plus en Chine qu’un entêtement radical et minoritaire qui ne mérite pas qu’on s’y arrête. Comme si l’extrémisme ne se trouvait pas au contraire dans un régime qui bien au delà d’un demi-siècle, refuse à ses sujets le droit de vote et leur dénie de partager avec le reste du monde des valeurs universellement reconnues.

Se tromper sur les aspirations des peuples aux droits de l’Homme, c’est se tromper sur les réalités d’aujourd’hui. La Chine n’est pas qu’une économie, des ateliers et un marché auxquels on veut parfois la réduire. C’est une puissance politique autocratique et une force militaire, dominante dans sa région, alliée de la Russie, active sur la scène internationale et au Conseil de Sécurité des Nations unies. Le 25 mai, elle défie militairement les États-Unis au sujet des îles méridionales ; Beijing porte formellement plainte contre les vols d’espionnage américains sur les archipels du Sud et le Global Times affirme que la guerre sera «inévitable» avec les États-Unis s’ils continuent de dénoncer la création d’îles artificielles. «Nous militaire, longtemps discrète, sert désormais à nourrir le rêve chinois de renaissance proposé par le chef du P.C.C..

La France a une belle tradition d’aveuglement et d’incohérence devant la montée des périls. Au début du siècle précédent, elle s’affolait du «péril jaune» alors même qu’elle accaparait sans vergogne des concessions dans l’Empire du milieu. Aujourd’hui, elle ne parle que d’amitié avec un régime qui a moins de droits sur de lointains récifs que l’exécrable régime nazi n’en avait sur la région tchèque des Sudètes qu’il allait envahir. En 2003, elle était prête à lever l’embargo sur les armes décidé après le massacre du mouvement démocratique. Aujourd’hui, certains laissent entendre que ce ne serait pas une mauvaise idée de lui céder les deux Mistral que l’on ne veut plus vendre à la Russie. Par un heureux hasard, deux bâtiments français, dont le Dixmude, de type Mistral, sont arrivés à Shanghai le 9 mai dernier. La marine chinoise a besoin de tels bâtiments ; elle pourrait les dupliquer, voire les revendre à la Russie, son principal partenaire militaire. Mais Washington, sans doute, ne laisserait pas faire.

Le plus dérangeant pour la France, c’est le peu d’attention accordé aux militants du mouvement démocratique. Certes, quelques-uns ont autrefois été invités, décorés par la France au titre des droits de l’Homme ou des « personnalités d’avenir ». Mais on les a oubliés par la suite : Xu Zhiyong, par exemple, est condamné à quatre ans de prison ; Teng Biao est réfugié aux États-Unis ; pour les avocats, il est toujours aussi périlleux, physiquement et professionnellement, de plaider les dossiers «sensibles». Ces militants si proches de nous ne se battent que pour des droits élémentaires et vont en prison d’abord parce qu’ils dérangent. En effet, les droits de l’Homme sont par nature dérangeants. Prenons le cas d’un des plus célèbres d’entre eux, l’avocat Pu Zhiqiang, emprisonné depuis le printemps 2014, à la suite d’une petite réunion privée pour discuter du massacre de 1989. Il devrait être jugé prochainement. L’inculpation pour «incitation à la haine ethnique» de ce juriste modéré  se rapporte à ses réflexions sur les causes profondes d’un attentat ouighour à la gare de Kunming (Yunnan, mars 2014) et à ses interrogations sur la politique menée au Tibet. On lui reproche encore de s’être moqué d’un vieux député qui se vantait de n’avoir jamais voté Non lors des sessions du parlement ; Pu Zhiqiang avait aussi critiqué le porte-parole d’une société de construction de matériel ferré dont le système de signalisation défectueux avait causé un grave accident de chemin de fer au Zhejiang, en juillet 2011. Pu Zhiqiang avait une plume acerbe. «Du haut jusqu’en bas, le Parti ne peut survivre que par le mensonge», écrivait-il. Il osait dire que le gouvernement japonais ferait mieux à la tête de la Chine que celui qui est en place. Ces convictions ne méritent en aucun cas les 8 ans d’emprisonnement qu’il encourt. La visite que le chef du gouvernement Manuel Valls aurait rendu en janvier à l’un de ses avocats ne pourra rien contre l’aggravation des peines décidée par un régime qui se sent menacé par les militants des droits civiques, les avocats, les cybernautes indépendants, les religieux, les pétitionnaires et les minorités nationales.

LA GOMME ET LE CRAYON.
Le régime est d’autant plus sensible à la critique que la campagne anti-corruption par laquelle il cherche à refonder sa légitimité auprès de la population, en substitution d’une légitimation démocratique, ne peut se développer indéfiniment. Menée depuis l’accession au pouvoir de Xi Jinping (automne 2012), cette lutte frappe à tous les niveaux du parti. Elle vient d’atteindre le 24 mai Yu Yuanhui, chef du parti à Nanning, la capitale du Guangxi, et le 14 mai un autre haut personnage : l’ancien gouverneur adjoint de la province du Fujian Xu Gang, qui s’enrichissait en octroyant des permis de construire et des autorisations industrielles. Au total, depuis près de trois ans, 11 membres suppléants du Comité central ont fait l’objet d’enquêtes pour corruption. Mais la campagne touche aussi le bas de la hiérarchie : dans la province du Guangdong, 7.649 cadres de village ont été placés sous examen, notamment pour détournement de biens publics. Cette campagne est risquée. Puisqu’elle vise à relégitimer le parti et à en rehausser l’image, elle se concentre nécessairement sur le parti, qui en est à la fois l’acteur et la cible. Mais si l’on trouve trop de brebis galeuses, si les suspectés de corruption essaient de se dédouaner en dénonçant leur entourage, ou cherchent à se débarrasser de rivaux politiques, alors les cibles sont trop nombreuses et l’honneur du parti est entamé. Si l’on veut dessiner une nouvelle image du parti, il ne faut pas que la gomme s’use plus vite que le crayon. Sinon, on aboutit au résultat contraire. C’est pourquoi le journal de la Commission de lutte anti-corruption mettait en garde le 25 mai contre les excès éventuels : on ne doit pas ouvrir d’enquêtes sans l’accord formel des supérieurs ; il faut suivre les directives du parti et respecter les procédures. Les développements de la campagne montrent cependant que les racines du mal sont profondes et se trouvent dans le pouvoir non maîtrisé des bureaux et de l’État-parti : le maire de Suqian, une ville du Jiangsu, chiffrait à 569 les permis et certificats de compétence qu’il devait accorder, dont 458 à obtenir de l’échelon supérieur à la municipalité. Autant d’incitations à la corruption, disait-il : « On ne peut enfermer un loup derrière une palissade faite de saucisses ».

Il est curieux de noter que Chine et Russie ont décidé de mener une lutte conjointe contre la corruption, dans le même dessein de se concilier l’opinion publique. Beijing suit encore Moscou en préparant une loi de contrôle des organisations non gouvernementales, destinée à se prémunir des influences étrangères. Mais leur « partenariat stratégique » s’étend bien au delà, dans les domaines diplomatique et militaire. Pour la première fois, un détachement de l’armée chinoise a participé le 9 mai au défilé de la victoire sur la Place rouge. Le 10 mai, les deux forces navales se livraient à des exercices en commun dans la Méditerranée. Jamais encore la marine chinoise n’avait manœuvré aussi loin de chez elle. Enfin, des troupes russes participeront à Beijing en septembre à des cérémonies commémorant la fin de la seconde guerre mondiale. Les capitales occidentales ont les yeux fixés sur Moscou, suite aux affaires de Crimée et d’Ukraine. Mais tout aussi importante – et on la remarque moins -, est l’alliance sino-russe en voie de constitution et de pérennisation. Sa puissance inégalée dans l’histoire tumultueuse des deux pays, peut enfin s’exprimer au sein des Nations unies, du Conseil de sécurité et du Comité des droits de l’Homme, si besoin pour en troubler le jeu.

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