LES INQUIÈTUDES ET LES AMBITIONS D’UN PARTI «HORS-SOL»

Le régime chinois ne cesse de se remodeler depuis deux ans.  À l’intérieur, le régime reste obnubilé par la crainte d’un effondrement semblable à celui qui a emporté l’Union soviétique, il y a un quart de siècle. Pour l’éviter, il faut faire taire la dissidence ; supprimer du parti la détestable image qui court dans le pays, celle d’une organisation où la corruption et l’âpreté au gain ont définitivement éclipsé les valeurs héroïques qui prévalaient dans la conquête du pouvoir, six ou huit décennies plus tôt. Il faut enfin tenter de redonner prestige au chef du parti en composant de lui une image plus brillante que celle de ses ternes prédécesseurs.

À l’extérieur, la force chinoise ayant grandi, on peut projeter du rêve en se référant aux positions tenues dans les siècles passés. Devenir à terme la puissance mondiale dominante, avec toute l’autorité qu’on pourra exercer alors sur la planète. En attendant cette échéance, prendre place comme premier interlocuteur des États-Unis, installer définitivement sa primauté en Asie orientale et faire revivre les vieux mythes de la Route de la soie pour se glisser vers l’Ouest, – une voie terrestre, une voie maritime -, qui conduisent toutes deux jusqu’à l’Europe. Cette expansion a bien sûr des exigences militaires et territoriales car il est inévitable qu’elle rencontre des résistances aussi bien des voisins que des nations éloignées. Et d’une manière ou d’une autre, il lui faudra les moyens de s’imposer. Cette mutation en cours du régime chinois pose des questions au regard des droits de l’Homme, dans chacun de ses aspects..

En tout premier lieu, il y a cette intensification et systématisation de la répression à l’égard de tous ceux dont la liberté de paroles et d’écrits remet en cause le monopole du Parti et sa fusion avec l’appareil d’État, détenteur de la violence légale accaparée. Il faut frapper dur pour intimider, si bien que les peines d’incarcération sont de plus en plus longues, jusqu’à des condamnations à vie comme dans le cas scandaleux du professeur ouïghour Ilham Tohti. Pour frapper large, il suffit que les motifs soient vagues, voire sans définition possible : «causer des troubles», «instiguer des querelles», «troubler l’ordre social». Puisque la justice n’a pas à se justifier, on peut se servir des chefs d’inculpation à tort et à travers : le document n°9 que la journaliste Gao Yu aurait transmis à l’extérieur – ce qui reste à prouver d’ailleurs – ne renfermait aucun secret d’État mais seulement des directives du Parti, sur ce qu’il fallait dire et ne pas dire. Il est vrai que ces directives étaient à la fois ineptes et risibles et que leur obscurantisme exposé à l’étranger portait atteinte au prestige du parti et de ses dirigeants. Mais il ne s’agissait en rien d’une «divulgation de secrets d’État». La peur qu’émerge une pensée libre amène le pouvoir à se méfier de tout. Depuis la venue de Xi Jingping, la figure sublime mais un peu oubliée de Lin Zhao est redevenue une menace. À chaque anniversaire de la naissance et de la mort (29 avril 1968) de cette innocente victime de la Révolution culturelle, la police intervient sur la colline Linyan à Suzhou, pour disperser ceux qui viennent honorer sa mémoire. En 2015, 80 policiers ont intercepté les visiteurs, contrôlé les identités, photographié, frappé, menotté, avant de relâcher tout le monde dans la soirée. Deux ans plus tôt, ils avaient placé en détention l’avocat de Guangzhou Tang Jingling, aujourd’hui accusé «d’incitation à la subversion de l’État». La rigueur des pratiques policières s’accompagne du renforcement du dispositif législatif. Trois lois dont nous avons déjà parlé sont à cet égard essentielles : la loi sur le terrorisme, la loi sur la Sécurité nationale (adoptée le premier juillet), enfin la loi sur les organisations non gouvernementales. Elles portent lourdement atteinte aux libertés individuelles ou d’associations, et ce, pour le bénéfice exclusif du Parti. Ce dernier se méfie à raison du petit peuple : comme le dit la sagesse chinoise, «même les dieux et les esprits ont peur des nigauds».

LA LUTTE CONTRE LA CORRUPTION, PRÉCIEUX OUTIL DE LÉGITIMATION Le gros de la population qui n’est pas concerné par ces mesures les accepte d’autant plus volontiers que se déroule une campagne sans précédent contre la corruption. Elle contribue, comme la précédente, mais par de tout autres moyens, à renforcer l’autorité de la direction actuelle. D’aucuns ont eu la curieuse idée de penser que, puisque le pouvoir d’aujourd’hui partageait avec les révolutionnaires de 1989 la haine de la corruption des dirigeants, il aurait pu saisir cette occasion pour revenir sur les condamnations d’alors et se livrer à une autocritique, si légère soit-elle, qui assurément aurait fait sensation. Mais pas du tout. La logique est toute différente : se débarrasser des dirigeants corrompus permet d’écarter les voix divergentes, de renforcer le pouvoir personnel du Président et de justifier le monopole du Parti. Il n’est pas question d’ouverture à la société civile. Comme s’il fallait ajouter à la stature du chef, dont à vrai dire, on discerne mal la pensée propre, on voit se monter ici et là – au Hebei, à Kunming – ces centres d’études des écrits de Xi Jinping. Qu’on comprenne bien : il s’agit d’étudier et d’approfondir en allant dans le même sens mais en aucun cas de soumettre les textes au libre examen. L’autre face de la mutation chinoise, c’est l’affirmation extérieure. L’admiration de Voltaire pour la sagesse de l’Empire chinois se perpétue jusqu’à nos jours, en sorte qu’il semble incongru d’imaginer une évolution belliciste du régime. Les faucons existent pourtant dans les états-majors chinois et au plus fort de la crise de l’archipel Diaoyutai/ Senkaku, il y a quelques années, un général avait bien proposé de bombarder Tokyo.

Toujours est-il que le budget de l’armée ne cesse d’augmenter. Il équivalait au budget français en 1995. Il lui est maintenant quatre fois supérieur, avec 141 milliards de dollars. Le total des budgets de Défense et de Sécurité, remarquait la revue Question Chine, est le premier poste de dépenses ; il dépasse de presque 50% celui des Affaires sociales ; il est plus du double du budget de l’Éducation nationale ; il est trois plus élevé que celui de la Santé publique. L’effort de Défense est principalement au service d’une expansion extérieure puisqu’aussi bien la dimension de la Chine et sa population la rendent pratiquement non envahissable. Cette expansion ne se manifeste pas seulement dans la mer du Sud, dont ce bulletin parle régulièrement. Des jalons sont posés le long de la route de la soie : l’Iran envisage d’accueillir des navires chinois en échange de positions favorables à l’expansion de son secteur nucléaire ; en décembre 2014, Beijing a pour la première fois envoyé un bataillon d’infanterie de 700 hommes dans une opération de maintien de la paix au Soudan pour les Nations unies ; à la fin mars 2015, plusieurs bâtiments de la marine chinoise ont fait  escale à Djibouti pour évacuer du Yemen plus de cinq cents ressortissants chinois et sri-lankais ; enfin tout récemment, rapporte en juin Question Chine, Beijing envisage l’installation d’un point d’appui militaire à Obock, sur le territoire de Djibouti.

Toute cette évolution pourrait effrayer si l’on oubliait les faiblesses de ce régime qu’on pourrait dire «hors-sol» puisque privé de la légitimité du suffrage populaire. À l’intérieur, malgré les périphériques multiples, les tours et les flux d’automobiles, le niveau de vie n’a rien d’enthousiasmant. Le produit brut par habitant se situait en 2014 au 80ème rang mondial selon le F.M.I. (qui reprend les chiffres chinois), c’est à dire à peu près dans la moyenne de la planète, malgré 60 ans de bienfaits supposés du socialisme. Encore ne tient-on pas compte des inégalités de richesse records qui relèvent à l’excès cette moyenne et masquent la pauvreté de la masse rurale défavorisée. Restée au village ou partie en ville (250 millions de migrants), celle-ci détient encore 64% des certificats de résidence du pays. Et 380 millions de paysans, aux dires du ministère de la Santé, ne disposent pas d’une eau vraiment propre à la consommation. On le voit, la force de la Chine vient de sa masse plus que de sa richesse intrinsèque.

Enfin tout autour, la poussée chinoise se heurte à des résistances. Le Japon résiste sur le dossier des Senkaku/ Diaoyutai et reste le puissant allié des États-Unis. Taiwan peut aussi compter sur Washington et le courant indépendantiste ou supposé tel se maintient, dans la crainte de se voir attribuer un statut de dépendance semblable à celui de Hongkong. Enfin, non sans difficultés, les démocrates de l’ancienne colonie britannique sont parvenus à faire échouer le projet d’un suffrage universel «à caractéristiques chinoises», c’est-à-dire truqué. Des images faciles, du genre «bombe à retardement», «colosse aux pieds d’argile» ou «tigre de papier» ne sont certes pas de mise. Mais en bref et pour conclure, les capitales occidentales devraient, d’une part, prêter plus d’attention à l’expansionnisme chinois, moins anodin sans doute qu’elles ne croient ; et, d’autre part, observer les fragilités de ce régime, probablement plus graves qu’elles ne pensent.

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