LES COMPLAISANCES DIPLOMATIQUES ET LES DANGERS DE L’AVEUGLEMENT

Trois faits ont marqué cet été 2015 et portent à s’interroger sur notre approche des réalités chinoises. D’abord une crise boursière qui a ému et effrayé les marchés financiers de la planète ; ensuite, une vague de répression destinée à intimider les avocats et militants des droits civiques et quasiment passée inaperçue à l’étranger dans cette période de vacances ; enfin, une parade militaire sans précédent qui a permis au régime d’affirmer sa force et ses ambitions et qui voulait flatter l’orgueil national. Sur ces trois points, les réactions de l’étranger soulèvent de graves questions : et sur la qualité du jugement porté, et sur les conclusions tirées. Par exemple la chute des marchés boursiers a donné lieu à des affirmations d’experts parfaitement incompatibles : 1) ce n’est pas grave, il reste une croissance de 7% que nous serions ravis d’avoir 2) l’effondrement boursier montre que la Chine a toujours donné des chiffres faux et son taux de croissance réel n’est qu’à peine de 2 ou 3%. Les experts ont accepté pendant des décennies les taux de croissance annoncés dès janvier par les bureaux, alors que la Chine est probablement par sa dimension, par sa diversité, par le pourcentage de la population paysanne, par l’approximation des pratiques comptables et l’habitude de donner des chiffres flatteurs, un des pays au monde où les statistiques sont les plus difficiles à établir. Li Keqiang lui-même, avant de devenir premier ministre, avait affirmé qu’il ne croyait pas aux chiffres officiels. Les «experts» étrangers les ont toujours pris pour argent comptant, obnubilés qu’ils étaient par la ruée vers l’Est et le «miracle chinois». Début juillet, quelques 300 avocats, juristes et militants des droits civiques, ont été appréhendés, perquisitionnés, intimidés, placés en détention sans motif officiel crédible. Les capitales, préoccupées par la crise boursière, n’ont pas réagi. Finalement, 29 personnes se trouvent sous les verrous ou bien ont tout simplement disparu. Il est admirable qu’un régime qui affiche sur tous ses murs sa volonté de  «gouverner le pays par la loi» commence par s’en prendre à ceux qui sont là pour la défendre ; ne parlons des violations flagrantes de la Constitution que sont les quotidiennes infractions à la liberté de parole, d’association, de manifestation et de religion, infractions relatées depuis déjà 99 numéros dans ce bulletin. On s’en accommode fort bien en Occident : pas besoin de Conseil constitutionnel, puisque le bureau politique du parti en tient le rôle.

SILENCE ET BRAS CROISÉS DEVANT L’EXPANSIONNISME.
Encore s’agit-il là d’affaires intérieures. Mais lorsque le régime chinois se met à pousser les murs et se livre à des démonstrations de force qui devraient concerner l’ensemble des capitales, personne en Europe ne dit mot ; en tout cas, on n’entend rien. Qu’en occupant des îles en mer de Chine méridionale, le pays étende unilatéralement sa souveraineté, qu’il construise des aérodromes et se procure des espaces maritimes supplémentaires, qu’il s’insurge des protestations des voisins impuissants, qu’il vitupère leur recherche d’un soutien américain, qu’il expose les fusées qui détruiraient les porte-avions des États-Unis et dénonce la politique japonaise qui s’autorise désormais à intervenir à distance, rien de tout cela n’inquiète en Europe. Cette politique de puissance semble d’un autre âge et renvoie aux pratiques occidentales du XIXe siècle que la Chine ne cesse de dénoncer. Elle s’exprime aussi ailleurs que dans l’espace maritime. Les particularités accordées au territoire de Hongkong sont progressivement rognées et, Beijing l’affirme, le chef de l’exécutif qu’il désigne doit «transcender» la séparation des pouvoirs ; autrement dit, il échappera au contrôle législatif et judiciaire et obéira au gouvernement central. À l’intérieur même du pays, la volonté d’expansion s’exprime aussi : la poussée démographique vers le Tibet et le Xinjiang a pour objet de priver de personnalité réelle ces deux régions prétendument autonomes. Il n’y a plus que 13% de Ouighours à Ouroumtchi, capitale du Xinjiang et toutes les grandes entreprises y sont chinoises. Dans la Chine proprement dite (l’est du territoire), le régime veut aussi se renforcer et prendre en main la société civile. Il se méfie des organisations non gouvernementales. Xinhua annonce donc le 28 septembre que la proportion des membres du parti doit augmenter en leur sein «pour les guider dans la bonne direction grâce à la mise en œuvre de la politique du parti». Les organisations qui n’ont pas de membres du P.C.C. doivent en recruter et leur confier des postes de direction. On n’est pas loin d’une suppression des O.N.G., car nombre d’entre elles se sont constituées sur une base non politique et n’ont pas envie de changer de principe directeur. Les capitales européennes ne s’offusquent de rien et n’ont plus aucun sens de l’humour. Qu’un pays se dise socialiste, alors qu’il est un des plus inégalitaires du monde aux côtés du Brésil (il y a plus de milliardaires au parlement chinois que dans les assemblées américaines) du fait de l’accaparement de l’ancien secteur public par les familles dirigeantes), et que son régime de sécurité sociale est plus que rudimentaire ne soulève aucune objection. Qu’il se flatte de son fantastique développement économique, alors qu’après avoir reçu pendant des décennies une masse sans précédent de capitaux et de techniques extérieurs, il n’est arrivé à hausser son niveau de vie qu’à la moyenne mondiale, ne suscite pas la contestation. Le régime se glorifie de sa puissance et de ses succès même problématiques car s’il en persuade la population, alors il n’aura pas besoin d’un suffrage universel qui lui serait fatal. Et il continue, au risque de se noircir lui-même, de dénoncer en son sein les corrompus haut-placés. Bien que fastidieuse, la liste mérite attention en raison des postes occupés par les personnages exclus du P.C.C. 27 septembre, l’ancien chef du parti dans la province du Hubei, Zhou Benshun. 24 septembre, un ancien vice-ministre des sports Xiao Tian, qui fut membre du Comité olympique national (Beijing a obtenu l’organisation des Jeux de 2008 et celle des Jeux d’hiver de 2022). 17 septembre, l’ancien président du groupe Sinopec Wang Tianpu, un des géants du secteur de l’énergie. 16 septembre, Zhang Yujun, le vice-président de la Commission de régulation des valeurs mobilières. 15 septembre, le beau-frère de Ling Jihua, conseiller du précédent chef d’État, perd son poste de maire au Shanxi ; le même jour,  une procédure d’enquête est annoncée contre le chef de la division de l’assurance chômage au ministère des ressources humaines et de la Sécurité sociale, Zuo Chunwen, en poste depuis 2008. Le mouvement n’a pas cessé pendant l’été, avec par exemple le 21 août, la mise en cause d’un ancien chef adjoint de la police nationale, Li Dongsheng, et d’un ancien gouverneur de la province de Hainan, Ji Wenlin. Ce jeu de massacre qui dure depuis deux ans et plus au même rythme devrait normalement susciter quelque ironie ou stupéfaction chez nous, où le mal n’atteint pas une telle ampleur.  Mais non. On n’y devine pas la faiblesse du régime ; pas plus que les enfermements des dissidents, dès qu’ils lèvent le petit doigt, ne révéleraient l’incapacité de ce régime à résister à une critique libre ou à des élections ouvertes. Si l’on ferme les yeux, c’est pour ne pas fâcher. Pas d’ironie envers le régime chinois et surtout pas de blasphème.

DROIT À LA MOQUERIE ET AU BLASPHÈME
Un débat s’est justement ouvert chez nous, il y a peu, sur le droit au blasphème. Il a tourné à l’avantage des partisans de l’impudence. En effet, il présente bien des avantages car il fait perdre la face à l’adversaire ou du moins le déconsidère. Le marquis de Sade, horresco referens, disait à peu près : ce n’est qu’en vous moquant des dieux que vous les détruirez. Il faut donc oser appeler un chat un chat. Point n’est besoin de laisser aux Américains le mérite du discours libre. La réalité de l’engagement d’un gouvernement sur les droits de l’Homme se juge sur un critère : le courage d’affronter les pays qui ont de l’importance comme client ou comme fournisseur. Défendre les droits de l’Homme au Lésotho, au Burkina Faso ou en Thaïlande ne coûte rien. Mais quand il s’agit de parler à la Chine, ni l’Europe, ni la France ne passent le test du courage. Au contraire, au mieux, on se tait ; on se hasarde parfois à un discours insipide mais le plus souvent, on va au-delà : on invite, on sourit, on approuve, on tend la main, on applaudit. Comme pour l’octroi à nouveau des Jeux olympiques à Beijing (2022). Cet empressement touche à l’aveuglement. Il est dangereux et le devient de plus en plus au fil des années. En critiquant la Russie pour les affaires d’Ukraine et de Syrie, on semble oublier qu’aux Nations-unies et dans les instances internationales, Moscou trouve en Beijing un allié puissant et efficace, même si ce dernier évite prudemment le devant de la scène. On connaît le dicton chinois : «la mante religieuse s’empare de la cigale mais le loriot est par derrière». Il est grand temps que l’Europe, que la France aient une diplomatie envers la Chine qui mettent fin aux complaisances, une diplomatie dans laquelle enfin les Européens se reconnaîtraient, car ils n’ont rien demandé en matière de courbettes, de sourires commerciaux et de protestations d’amitié.

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