DROITS DE L’HOMME ET COMMERCE : LA VISITE DE XI JINPING A LONDRES, LES CENTRALES EDF ET LES VENTES D’AIRBUS

La politique étrangère chinoise, cet automne, s’est déployée sur tous les terrains : diplomatie au sommet avec la visite du chef du parti aux États-Unis puis en Grande-Bretagne ; avances commerciales en direction de l’Europe avec la proposition faite à Londres d’un accord de libre échange Chine – Union européenne ; espoir nourri par les déclarations de Mme Merkel à Beijing d’une reconnaissance de la Chine comme économie de marché ; investissement dans des centrales nucléaires d’EDF à installer en Angleterre et ventes nouvelles d’Airbus ; simulacre d’affrontement maritime avec les États-Unis dans la mer de Chine méridionale ; refus d’un éventuel arbitrage des litiges maritimes par la Cour internationale qualifiée. Tous ces éléments réunis permettent d’y voir plus clair sur les intentions chinoises et sur les réponses que les capitales occidentales apportent.

C’est là, en définitive, que se trouve le point essentiel : le problème n’est plus dans les violations graves, incessantes et multiformes des droits de l’Homme commises par le pouvoir chinois et que tout le monde peut connaître. Il est bien plus dans l’absence permanente de réaction constructive des gouvernements occidentaux et particulièrement  européens.

C’est d’abord, ce mois, la venue de Xi Jinping en Grande-Bretagne. Le premier ministre britannique, heureux de voir qu’on lui a pardonné sa rencontre de 2012 avec le Dalaï-Lama, a décidé de jouer résolument le jeu de la Chine en Europe. L’Angleterre, tout autant « patrie des droits de l’Homme » que la France, n’y trouve rien à redire et trouve même très facile à exécuter ce grand écart de la morale et des intérêts économiques. M. Cameron souhaite que son pays « devienne le partenaire de choix de la Chine à l’Ouest » et ajoute : « Je rejette entièrement l’idée que l’on ait soit le respect des droits de l’Homme et la production d’acier, soit des relations étroites avec la Chine. Je veux les deux et nous aurons les deux ». S’agissant de l’acier national, menacé par les exportations chinoises à des prix si bas qu’on les croit en dessous du prix de revient, M. Cameron assure que les lourds investissements chinois recourront à la sidérurgie britannique. Mais pour les droits de l’Homme, il en parle au futur et il a raison : c’est pour plus tard. L’accord sur ce dernier point est total avec le chef d’État chinois : il faut attendre.

Mais l’affaire ne concerne pas seulement la Grande-Bretagne. La France, elle aussi « patrie des droits de l’Homme », est impliquée au premier chef dans l’évolution des relations sino-britanniques. En effet, la moitié de l’investissement chinois dont se réjouit Londres se rapporte au projet proposé par Électricité de France de deux réacteurs nucléaires E.P.R. conçus par Areva. Il va de soi que la firme française a été étroitement associée aux discussions. Le gouvernement français peut donc reprendre à son compte l’affirmation de Cameron et assurer qu’en l’occasion, l’on aura et la vente des réacteurs et le respect des droits de l’Homme. Et ce sera une durable coopération puisque les réacteurs ne fonctionneront qu’en 2025.

Seulement il n’est pas si facile de berner son monde : chacun peut remarquer la répression accrue des militants des droits civiques depuis l’arrivée au pouvoir, il y a trois ans, du visiteur de Londres. Certes, les dirigeants européens, si sensibles à l’honnêteté d’autrui, se convainquent aisément de la leur devant l’énormité des sommes en jeu ; les opinions publiques, en quête d’emplois et de réindustrialisation, craignant des fermetures de sites, leur savent parfois gré de leur hypocrisie ou s’y résignent. Il n’en reste pas moins que ces signatures de contrats s’accompagnent de tromperies et que le nez des négociateurs-Pinocchio franco-britanniques devrait s’allonger à l’évocation des droits de l’Homme et de leurs violations constantes au pays de leurs interlocuteurs. Quelles violations d’ailleurs ? Elles sont pour ces commerçants et gouvernants minimes ou inexistantes. Un auteur espagnol oublié le disait déjà, il y a deux siècles : « Il est plus facile de nier les choses que de se renseigner à leur sujet » (Marianno Jose de Larra).

PLUS DE PLACE À LA CHINE OU PLUS DE PLACE POUR L’EUROPE   ? Il faut cependant y voir clair. La Chine est-elle un pays ami, une dictature condamnable, ou une dictature amie ? Paris a choisi le troisième terme, plaçant ses espérances dans une diplomatie multipolaire qui lui laisserait une place ; la France doit donc aider l’ami chinois. Le diagnostic est douteux : contrairement à l’opinion courante, le régime chinois n’est pas pour une gestion multipolaire du monde ; il aspire à un duopole avec les États-Unis, qu’il espère un jour supplanter. Faut-il vraiment donner plus de place à un régime qui condamne les droits de l’Homme et nos valeurs les plus chères, la liberté et la dignité de l’individu – qui ne sont pas des valeurs relatives et ne souffrent aucunes « caractéristiques chinoises » – un régime qui a peur de son peuple et lui ment et par l’information et par la propagande ? Ou à l’inverse, faut-il donner plus d’envergure à la politique européenne, lui permettre de jouer sur sa puissance économique et culturelle, et ainsi modérer le poids croissant du régime chinois dans l’équilibre du monde ?

Une décision récente devrait faire réfléchir sur les apports éventuels de la Chine dans les affaires mondiales. Mécontent de l’octroi du Prix Nobel de la Paix à l’écrivain emprisonné Liu Xiaobo, Beijing a décidé en 2010 de décerner un prix alternatif qu’il voudrait équivalent : le Prix Confucius. Le lauréat cette année (28 septembre) n’est autre que le dictateur du Zimbabwé Robert Mugabe, au pouvoir depuis trente-huit ans et récompensé pour son action au service du panafricanisme. Il succède à Fidel Castro et à Vladimir Poutine. Le pays qui fait de tels choix caricaturaux mérite-t-il qu’on l’aide à étendre son influence ? N’est-ce pas assez déjà qu’il siège en permanence au Conseil de Sécurité de l’O.N.U., favorisant de son mieux les dossiers russes ? Heureuse des cinquante milliards d’euros que Beijing vient de lui promettre, la Grande-Bretagne a fait un nouveau pas : elle a apporté son soutien le 22 octobre au projet chinois d’un traité de libre échange avec l’Union européenne. Les deux pays sans tarder vont lancer une étude de faisabilité. Un tel traité répondrait, d’une certaine façon à celui qui rassemble les pays du Pacifique et dont la Chine a été tenue à l’écart. Il en atténuerait ou compenserait aussi les effets négatifs. Il fut un temps où la Chine souhaitait la constitution d’un pôle européen capable de résister aux deux superpuissances. Cette époque a disparu avec la diplomatie maoïste. Pour Beijing aujourd’hui, il faut au contraire tout faire pour n’avoir à discuter la politique mondiale qu’avec la seule Amérique. Beijing effrite l’Europe en se limitant à des relations bilatérales ; elle y arase toute velléité politique par des propositions commerciales de libre-échange et en choisissant comme interlocuteur la Grande-Bretagne, maillon faible de l’ensemble politique et bien connue pour ses réserves envers l’Union européenne. La première tâche de l’Europe devrait être de ruiner l’espérance chinoise d’un condominium sino-américain sur le monde, qui finalement, croit Beijing, tournera à son avantage.

La Chine veut qu’on reconnaisse son poids dans le monde, mais c’est un poids qui vient du nombre et non de la prospérité, avec de larges espaces de pauvreté et une population qui doit se satisfaire d’être nourrie. Une population immense qui doit se contenter d’informations filtrées et ne reçoit du monde que l’image qu’en veut donner la seule presse autorisée par le parti. Qu’on réfléchisse : chacun des chefs d’État ou ministres occidentaux qui visitent Beijing, s’il y prenait la nationalité chinoise et perdait la sienne, serait sans délai placé en détention pour « troubles à l’ordre social » ou « incitation à la subversion du pouvoir d’État », ne serait-ce qu’en ayant trouvé juste d’interroger le peuple sur ses dirigeants et de procéder de temps en temps à des élections libres. Car en effet, des élections libres subvertiraient définitivement le pouvoir d’État. Le chef d’État Xi Jinping nourrit cette ambition de bouleverser les équilibres internationaux et de parvenir à donner la première place à son pays. Il voudrait que la population partage ce rêve et le croit possible. La montée de la Chine ne s’accompagne pas d’une intégration dans le concert des Nations ; elle cherche à étendre son influence, ne veut pas dialoguer et s’irrite dès qu’on parle d’elle autrement qu’en louange, rejetant toute critique comme une immixtion dans ses affaires intérieures.

La Chine veut se faire prendre pour un régime comme un autre : peu importe qu’il soit dictatorial, qu’il emprisonne, qu’il censure, qu’il torture, qu’il exécute, qu’il musèle et qu’il mente, il faut le prendre tel qu’il est, au nom d’une sorte d’ethnologie politique qui validerait les formes modernes du despotisme oriental. Autrement dit, les institutions internationales et le concert des Nations n’ont pas à se soucier de la nature des régimes : il leur faut respecter et accepter les dictatures et leur accorder autant de crédits qu’aux démocraties. De telles conceptions ont déjà mené à des catastrophes comme le montre l’expérience de l’entre-deux-guerres avec la passivité de la Société des Nations devant les expansions japonaises, italiennes et allemandes. Les institutions internationales n’ont pas à refléter d’abord des rapports de forces militaires et économiques – c’est hélas l’impression qu’elles donnent aujourd’hui. Elles doivent d’abord, particulièrement quand il s’agit du Conseil des droits de l’Homme, observer l’adhésion à leurs principes fondateurs. Dans les capitales, on a vu ici et là s’esquisser quelques réactions, prudentes mais préférables à l’inertie complète. Le prince Charles voulait faire faux bond au banquet donné par la reine en l’honneur de Xi Jinping. Le nouveau chef du Labour Party, Jeremy Corbyn, souhaitait soulever la question des droits de l’Homme lors du même banquet. Il a dû se contenter d’en parler en tête à tête dans un entretien privé dont personne n’a rien entendu. C’est que Xi Jinping avait prévenu : il ne venait pas en Grande-Bretagne pour qu’on le sermonne sur les droits de l’Homme. On s’est incliné, par courtoisie peut-être, mais plus certainement pour ne pas troubler la fête des contrats. Le premier ministre Cameron a poussé l’audace jusqu’à dire qu’il souhaitait un suffrage universel authentique pour le territoire de Hongkong, sachant bien qu’il n’avait aucune chance d’être écouté. On notera plus de courage aux États-Unis où John Kerry a demandé la libération des avocats arrêtés cet été ainsi qu’à la Commission européenne où le 22 octobre une déclaration – un peu tardive, à vrai dire – critique les arrestations d’avocats et le traitement réservé aux membres de leur famille. Nous n’avons rien perçu du côté français, bien que directement impliqué dans l’investissement chinois.

L’EUROPE ÉCONOMIQUE EMPÊCHE L’APPARITION D’UNE EUROPE POLITIQUE. La Grande-Bretagne ne pouvait renverser la table en accueillant Xi Jinping. Le Royaume-Uni est le plus fort investisseur européen en Chine et le premier lieu d’investissement pour l’investissement chinois en Europe. De nombreux projets sont en cours en matière d’infrastructures, d’énergie et d’activités financières. Il ne s’agissait pas de gâcher le travail mené depuis plusieurs années pour faire oublier la rencontre en 2012 du premier ministre et du Dalaï-lama et pour redresser les relations bilatérales. A partir de combien de milliards d’investissements ou d’échanges commerciaux peut-on oublier les droits de l’Homme ? La question se pose en milliards d’euros, de dollars ou de livres sterling, à Paris comme à Londres. Les deux premiers pays à concevoir les droits de l’Homme – et ils s’en flattent – devraient informer leurs citoyens du montant qu’il leur faut recevoir pour qu’ils oublient leurs principes. Un tel reniement en public est bien sûr impensable. Il est possible de procéder de manière plus nuancée et tout aussi hypocrite en faisant mine de concilier la chèvre et le chou, les droits de l’Homme et les échanges commerciaux. Un peu de diplomatie et de duplicité suffisent. Il faut parler suffisamment fort des droits de l’Homme pour que les citoyens ne se sentent pas trahis ou déshonorés, mais suffisamment doucement pour qu’on ne perde aucun contrat. Telle est la problématique commode que sont parvenus à imposer les dirigeants chinois. Tant de précautions ne servent de rien ou à très peu de choses : car si la Chine a besoin des produits européens, elle les achètera. Il lui fallait cent Airbus et elle vient d’en signer la vente avec Mme Merkel, bien que celle-ci ait eu l’audace le 29 octobre de rencontrer neuf dissidents et militants dans l’ambassade allemande de Beijing. Les États-Unis, de leur côté, continuent avec la Chine leur « partenariat stratégique » – économique, commercial et militaire -, bien que les affrontements sino-américains soient clairs, aigus et répétés, tant sur les questions d’espionnage, de prétentions sur les espaces maritimes ou de guerre de l’information. La visite de Xi Jinping en Grande-Bretagne fut à cet égard l’occasion d’une brillante démonstration des frilosités occidentales. Un savoir-faire efficace sur le plan économique, tant pour les intérêts chinois que pour ceux de l’Europe ; mais un savoir-faire terriblement inefficace, pour ce qui est de la dignité du pays d’accueil, associé aux capitaux français. Humiliant même puisque l’exemplaire de la Magna Carta présenté à Beijing a dû être retiré du musée de l’Université du peuple – où il aurait eu trop de lecteurs – et relégué dans la résidence de l’ambassadeur. La lecture du prestigieux document de 1215 aurait en effet gardé, huit siècles plus tard, son caractère séditieux : « Art.29. Aucun homme libre ne sera arrêté, ni emprisonné, ni dépossédé de sa libre tenure, de ses libertés ou coutumes, ni mis hors la loi, ni exilé, ni molesté en aucune manière et nous ne mettrons ni ne ferons mettre la main sur lui, si ce n’est en vertu d’un jugement légal de ses pairs et selon la loi du pays. Nous ne vendrons, ne refuserons ou ne différerons à personne le droit ou la justice ». En 1215, on savait en Angleterre ce qu’était le règne de la loi. On ne le sait toujours pas dans la Chine d’aujourd’hui.

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