LE TERRORISME, LE XINJIANG ET LA CONVENTION CONTRE LA TORTURE

Dans un appel téléphonique adressé le 14 novembre au président français, le chef du P.C.C. Xi Jinping déclare que la Chine est prête à renforcer sa coopération en matière de sécurité et à se joindre à la France dans la lutte contre le terrorisme. Nous aurions donc trouvé à Beijing un nouvel allié. Un allié précieux, qui oserait nous dire nos quatre vérités comme doit le faire un véritable ami : « La multiplication des attentats en Occident est à imputer à la liberté de mouvement que les terroristes y trouvent. Les personnes considérées à haut risque (d’implication dans une action terroriste) peuvent y être parfaitement libres, l’époque protège leurs droits et la société paie de plus en plus cher pour se protéger» (Global Times du même jour, éditorial : Le terrorisme est le cancer de la société moderne). Le journal du parti fait écho à la déclaration, ce même 14 novembre, du dictateur syrien Bachar Al-Assad : « Les politiques erronées adoptées par les pays occidentaux, notamment la France, dans la région ont contribué à l’expansion du terrorisme ».

Certes la Chine a souffert du terrorisme : l’État islamique a exécuté le 18 novembre un de ses ressortissants au Proche-Orient et trois autres sont morts le 21 dans l’attaque de l’Hôtel Radisson à Bamako. Mais il y a derrière les mots une évidente tromperie : la Chine parle du Proche-Orient et pense au Xinjiang ; elle assimile la barbarie de Daesh et son rêve d’établir un califat mondial à la résistance des populations turkmènes privées au Xinjiang d’expression, de pouvoir et d’emplois dans une «Région autonome» qui n’a d’autonome que l’adjectif. La tuerie du Bataclan montrerait que les tribunaux chinois ont raison de condamner à la prison à vie un universitaire modéré comme Ilham Tohti et de détenir plusieurs de ses élèves en les accusant de séparatisme. Par un même tour de passe-passe, l’ambassadeur chinois s’était joint à la manifestation du 13 janvier après le massacre de Charlie Hebdo, en tirant argument que les assassins étaient de la même religion que les révoltés du Xinjiang. Qui pourrait croire qu’il se joignait à une manifestation pour la liberté de la presse et le droit de persifler les autorités ? Le 15 novembre, les officiels lèvent toute ambiguïté. «L’excellent ami» de notre ministre des Affaires étrangères, son homologue Wang Yi, affirme que «La lutte de la Chine contre les forces terroristes du Turkestan oriental doit devenir une part importante de la lutte internationale contre le terrorisme». Un Mouvement islamique du Turkestan oriental (ETIM), supposé lié à Al Qaida, serait le pendant de l’État Islamique. Mais l’existence d’un groupe organisé de ce nom est contestée par nombre d’observateurs, pour qui il s’agit surtout de résistances religieuses, culturelles et sociales.

Les diplomaties française et européennes, on l’espère bien, ne vont pas se laisser berner et prendre des vessies pour des lanternes ou, si l’on préfère la version chinoise, des yeux de poisson pour des perles. Mais la démarche chinoise mérite attention. Le pays se sent de plus en plus fort à l’extérieur et fait tout pour s’approcher du centre de la scène internationale et y jouer un rôle. À l’intérieur en revanche, les fragilités économiques, la persistance d’un courant démocratique en phase avec le reste du monde, une lutte contre la corruption qui finit par ternir l’image du parti menacent de briser l’unité et le rêve de renaissance nationale. En réaction, un vice-président de la Commission militaire du Comité central du parti, Xu Qiliang, demandait un nouvel effort sur les plans de l’économie, des techniques et de la défense. Il suggérait, prenant modèle sur les États-Unis, de lier étroitement les forces civiles et militaires et de constituer un puissant complexe militaro-industriel. Il suffit d’observer les pratiques parallèles de la diplomatie chinoise pour comprendre avec quelle sincérité elle veut concourir à la sécurité des démocraties occidentales. La Chine, par son ambassadeur à New York auprès de l’O.N.U., trouve que ce ne serait pas une bonne idée pour le Conseil de sécurité des Nations unies de discuter des droits de l’Homme en Corée du nord. La majorité des pays aurait soutenu l’idée d’une session mais, assure l’ambassadeur, «le Conseil de sécurité n’est pas fait pour qu’on y discute des droits de l’Homme». Il y avait eu une session sur le sujet en décembre 2014. L’Assemblée générale avait demandé au Conseil de sécurité d’envisager de traduire la Corée devant le tribunal pénal international. La Chine y mettra probablement son veto.

Le 13 novembre, des explosifs et des mitraillettes ont tué des Français, porteurs innocents de ces valeurs universelles insupportables à l’État islamique et honnies par Beijing. Mais personne, ni à Paris, ni à Bruxelles, ni à New York, ne pipe mot quand la presse chinoise répète de ces valeurs qu’elles sont fausses et qu’elles servent des visées impérialistes. Les 17 et 18 novembre à Genève, le Comité contre la torture examinait le cas chinois. Il s’agissait de voir si le régime appliquait bien la Convention onusienne contre la torture et les traitements dégradants qu’il avait signée. Les experts interrogent la partie chinoise sur le cas de l’avocat Yu Wensheng, arrêté le 13 octobre 2014 pour son soutien au mouvement de Hongkong en faveur d’un suffrage universel authentique, détenu 99 jours et torturé. Réponse chinoise : «Yu Wensheng n’a pas été torturé». Le 22 novembre, Yu Wensheng a déposé une plainte écrite auprès du tribunal de Daxing (le district de la capitale où il fut détenu et torturé). Le document est concis (1.147 idéogrammes, 4.801 caractères en anglais), précis et vérifiable. .

«Yu Wensheng n’a pas été torturé », ça va de soi puisque la Chine a signé la Convention contre la torture.  Mais alors d’où vient que des détenus meurent en prison ou en sortent meurtris, estropiés et dans un état si lamentable que tous ceux qui les ont connus s’en effraient ? Les chaises de fer pour interrogatoire, selon des officiels au sinistre humour noir, sont construites non pour torturer mais pour empêcher que les détenus ne se blessent eux-mêmes. Les molletons qui les équipent apportent même un peu de confort. «Il n’y a pas de censure en Chine» assure aussi, lors de ses points de presse, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères à Beijing mais les 44 journalistes emprisonnés sont un record du monde, note le Centre de Protection des Journalistes. Le 18 novembre, on apprend encore qu’il n’y a pas de prisonniers politiques en Chine – mais alors d’où viennent toutes ces inculpations pour «incitation à la subversion du pouvoir d’État» ou «subversion du pouvoir d’État» ? Toutes ces détentions de personnes qui se sont rassemblées pour protester contre telle ou telle décision ou injustice locale ou nationale et qui ont «causé des troubles» ? Que faire devant un État qui ment avec autant de constance que d’assurance ? Dans les instances internationales comme dans les entretiens bilatéraux ? «Est-il un homme sensé, s’interrogeait Démosthène, qui, pour décider si un autre homme est en paix ou en guerre avec lui, s’en rapporte plus aux paroles qu’aux effets ?». À vrai dire, le problème n’est pas, n’est plus, d’exposer tous les manquements aux droits de l’Homme et les violations des engagements internationaux signés par Beijing. La question posée concerne le camp adverse, celui qui se réclame de valeurs universelles, qui entend toutes ces menteries et décide de n’en pas parler et de n’en prendre aucun ombrage. On vous ment droit dans les yeux, vous le savez et vous ne dites rien : la faute est lourde des deux côtés, mais sans doute plus déshonorante pour ceux qui se renient aux yeux de tous alors qu’en face, on reste droit dans ses bottes, fier d’avoir une fois de plus marqué des points. C’est qu’on ne prête pas attention au nouveau tournant de la politique du P.C.C.. Les capitales ont longtemps compté sur la modestie et sur la discrétion rassurante de la Chine, toute préoccupée de son émergence pacifique et de son développement économique. Les temps ont changé depuis que le produit intérieur brut a dépassé celui du Japon : la Chine veut montrer sa puissance et la valoriser. Le tableau est aujourd’hui complet : un effort militaire amplifié qui inquiète tous les voisins asiatiques, un accaparement d’espaces maritimes dont Beijing suggère qu’il sera poursuivi puisqu’il en a les moyens militaires, le refus d’éventuels arbitrages internationaux dans les conflits de voisinage, l’accentuation du contrôle de la presse et de l’internet, la négation de la censure et des tortures au-delà de toute vraisemblance, le mépris des engagements internationaux comme de sa propre constitution et de ses propres lois. Cela ne suffit-il pas pour éclairer sur la nature du régime et en faire redouter les perspectives ? Faire semblant de mener cause commune avec Beijing dans la lutte contre le terrorisme en se taisant – qui ne dit mot consent – sur la répression menée au Xinjiang, ce serait ajouter cynisme et mépris au deuil et à la joie de vivre perdue de la «génération Bataclan».

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