UN RÉGIME ARROGANT, AUTORITAIRE ET DOMINATEUR : MUSELER UN AVOCAT ET CONTROLER LES MEDIAS

Les trois faits qui ont marqué le mois sont en apparence disjoints : la condamnation d’un avocat célèbre, la stratégie chinoise à la Conférence des Nations unies sur l’environnement, l’expulsion d’une journaliste. Les questions d’environnement ont pris une telle importance et en Chine et dans le monde qu’elles méritent un examen détaillé. Quant à l’expulsion d’Ursula Gauthier, par non-renouvellement de sa carte de presse, elle se fonde sur l’affirmation inepte que la journaliste soutient le terrorisme et sur l’effort balourd du régime chinois de faire passer les partisans d’une autonomie réelle du Xinjiang, inscrite dans la terminologie nationale elle-même, pour une branche d’un État islamique barbare et assassin. À travers ces trois points s’exprime la volonté de Beijing de montrer sa force, en maîtrisant sa justice, en faisant pression sur les médias étrangers, en s’insérant dans des négociations internationales pour tenter d’en orienter le cours.

LA CONDAMNATION DE L’AVOCAT PU ZHIQIANG

Défenseur courageux des militants des droits civiques, des ignorés comme des plus célèbres, adversaire obstiné de l’emprisonnement administratif c’est-à-dire du système de «rééducation par le travail», Pu Zhiqiang était détenu sans jugement depuis dix-neuf mois, en contradiction de la loi de procédure pénale. Il lui était reproché «d’inciter à la haine ethnique», «de susciter des querelles et d’instiguer des troubles» par ses commentaires sur l’internet. «Haine ethnique» ? C’est que, comme Mme Gauthier, il s’interrogeait sur la politique de répression au Xinjiang et sur l’image qu’en veut donner le pouvoir, ainsi que sur la confrontation avec le Japon à propos d’un archipel de la mer orientale. Le tribunal lui a reproché le succès de ses écrits sur l’internet, réexpédiés 2.500 fois et commentés 1.300 fois. C’était beaucoup trop, ces messages dérangeaient et troublaient l’ordre social ; c’est pourquoi l’avocat a été condamné à trois ans de prison avec privation des droits d’exercice de la profession. Que le verdict d’incarcération ait été accompagné de sursis n’en fait pas une décision clémente : Pu Zhiqiang a passé dix-neuf mois en prison pour rien, ou plutôt pour avoir exercé ses droits de citoyen. Il est sorti de détention malade et mal soigné. Il est astreint au silence pendant toute la durée du sursis. De toutes façons, il fallait le condamner car, lorsque le pouvoir voit sa légitimité critiquée ou contestée, il n’admet jamais de non-lieu. L’ouverture du procès de Pu Zhiqiang suit de peu la publication des observations du Comité des Nations unies contre la torture. Le Comité relève la détention prolongée avant jugement, les incriminations pour des chefs d’accusation aux termes vagues et la répression menée contre les avocats. Toutes ces observations s’appliquent au cas de Pu Zhiqiang. On peut certes trouver quelques progrès dans le fonctionnement de la justice chinoise. Par exemple la diminution des crimes punis de peine de mort, l’augmentation apparente des mises en liberté sur parole (mais nous ne disposons d’aucune information chiffrée en ce domaine), l’enregistrement vidéo des interrogatoires pour diminuer la pratique de la torture destinée à obtenir des aveux. On ne saurait se contenter de ces premiers pas vers l’organisation d’une justice équitable. D’autant que subsistent les maux auxquels ils sont censés remédier : les tortures et violences pratiquées sur les détenus, les condamnations à mort prononcées à tort, l’absence de soins médicaux adéquats. Sans parler de tout ce qui est supposé inexistant mais pourtant bien réel : l’emprisonnement administratif hors contrôle judiciaire, les prisons clandestines, les enlèvements sans informer les familles, les intimidations à l’encontre des avocats, le refus de leur communiquer les dossiers, voire leur mise en détention à la veille d’un procès ou l’organisation d’attaques par des bandes de voyous. Ou plus inique et primitif encore, les mesures de répression diversifiées qui frappent les membres de la famille, du seul fait du lien de parenté, alors que rien ne peut être retenu à leur encontre. L’ambassade des États-Unis s’est élevée contre le sort infligé à Pu Zhiqiang et, dans un communiqué, a fermement demandé sa libération. L’Union européenne a fait de même. Mais les autres pays – dont la France – n’ont rien dit. Ou s’ils ont parlé, c’était à voix si basse que personne n’a rien entendu. Le chef de l’État, chef du parti, président de la Commission milliaire du P.C.C. et d’une dizaine de groupes de travail qui fonctionnent hors-sol, sans contrôle de l’appareil d’État, poursuit de mois en mois sa politique de centralisation autoritaire. Le 30 novembre, le Quotidien du peuple annonce une réorganisation de l’armée, dont le système actuel serait dépassé, trop replié sur lui-même et porterait atteinte à la suprématie absolue du parti sur l’appareil militaire. Il s’agit donc de réduire l’autorité des quatre «quartiers généraux» : l’État-major général, le département de Politique générale, celui de la Logistique et celui des Armements. Les trois derniers seraient en pratique dissous et transférés dans la mouvance du ministère de la Défense.

LA CONQUÊTE DES MÉDIAS DE HONGKONG

L’achat du South China Morning Post par le millionnaire Jack Ma, propriétaire du groupe Alibaba, mérite une attention particulière. En raison tout d’abord de son importance pour l’ancienne colonie britannique, qui disposait depuis plus d’un siècle d’un quotidien de réputation internationale et relativement indépendant. Le transfert de propriété s’est traduit tout de suite par une plus grande place accordée aux discours du chef de l’État chinois, même lorsque ces discours sont sans grande importance, et par un large exposé des mesures décidées à Beijing, même si elles ne concernent pas les Hongkongais. On ne saurait oublier aussi qu’Alibaba, le champion du commerce électronique, a été vivement critiqué récemment pour les nombreuses contrefaçons présentées dans ses catalogues, ce qui est de mauvaise augure pour un groupe de presse. Enfin, l’ascension financière de Jack Ma comporte des zones d’ombre qui contribuent à jeter la suspicion sur les intentions et les façons de faire de son groupe. Bref, il y a grand lieu de s’interroger sur la liberté de la presse que le régime est prêt à accorder à Hongkong. En 2013, un journaliste du S.C.M.P. avait dû quitter le quotidien après avoir rapporté des propos de Jack Ma soutenant la répression du mouvement démocratique de 1989. L’intéressé avait nié la tenue de ces propos. L’expansion du groupe Alibaba mérite attention du côté français. Un accord de trois ans, signé le 16 mai 2014 par le ministre des Affaires étrangères, permet aux produits français une meilleure visibilité sur les plateformes marchandes du groupe, en particulier pour les marques françaises de réputation internationale. En octobre dernier, Alibaba annonçait l’ouverture prochaine d’un bureau en France, ainsi qu’en Allemagne et en Italie, dans le dessein sans doute de concurrencer le géant de l’e-commerce Amazon. L’achat du South China Morning Post n’est qu’une étape après bien d’autres. Le Bureau de liaison chinois de Hongkong a pris en avril le contrôle du groupe Sino United Publishing qui possède les trois plus grandes chaînes de librairies du territoire : Joint Publishing, Chung Hwa et Commercial Press. Il peut compter sur trois journaux de langue chinoise : Wen Wei Po, Ta Kung Pao et Hongkong Commercial Daily. En outre, deux des quatre télévisions de Hongkong ont un actionnaire principal originaire de Chine continentale. Plus de la moitié des propriétaires de médias ont un siège à l’Assemblée nationale populaire ou à la Conférence consultative qui siègent à Beijing. Cette politique ne se limite pas à la proximité immédiate, même si à distance, elle est plus difficile. À Paris, la célèbre librairie du Phénix – distributrice de publications chinoises et asiatiques – est passée sous capitaux chinois. Parallèlement à cette politique d’achats, le régime cherche à améliorer l’image peu favorable qu’il garde à l’étranger, en étendant son «pouvoir doux» par une sorte de diplomatie du sourire. Il s’efforce notamment de s’insérer dans les établissements d’enseignement étrangers par l’expansion des Instituts Confucius. Ceux-ci, outre leur vocation culturelle – l’apprentissage des langues et l’initiation à la culture chinoise – ont aussi pour effet de familiariser ceux qui les fréquentent avec le mode de pensée du parti, son rejet des valeurs universelles, le refus de toute interrogation sur les appartenances territoriales du Tibet, du Xinjiang, de Taiwan, des îles de la Mer de Chine etc ou l’opposition à tout débat sur le Prix Nobel emprisonné Liu Xiaobo ou sur l’universitaire Ilham Tohti, détenu à vie. Cette même volonté de surmonter les obstacles idéologiques et de se faire accepter comme tel s’est affirmée à la conférence sur l’Internet de Wuzhen (Zhejiang). Le chef du parti et les responsables des médias y sont venus expliquer le bien-fondé de la censure et du contrôle de la presse. La réunion s’est accompagnée d’un accord sinorusse dont le détail reste inconnu mais dont on peut se faire une idée en observant la terminologie usée – au double sens du mot -, et notamment le concept de «champ de bataille dans le domaine de la pensée et de la culture», champ de bataille sur lequel il faudrait consolider les positions afin d’obtenir la pleine maîtrise de l’activité informatique.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s