LE RÊVE CONTRARIÉ DU PRÉSIDENT CHINOIS

Dans les périodes d’incertitude, il faut serrer les rangs. Le 7 janvier, le Bureau politique demande que l’unité se fasse derrière le chef du parti Xi  Jinping « en pensées et en actes », et ce pour tout l’appareil d’Etat : parti, gouvernement, Assemblée nationale et Conférence consultative. Deux semaines plus tôt, le dirigeant suprême avait demandé que soit sauvegardée l’autorité du Parti. C’est que les tâches pour 2016 sont lourdes : réorganiser l’armée, faire face aux difficultés économiques, préparer le 19ème congrès du parti pour 2017. L’État ne doit pas, ne peut plus avoir d’existence indépendante : le Parti l’a absorbé. Il en va de même de l’armée : elle doit obéir au parti et respecter en tout la discipline politique. Xi Jinping l’a rappelé le 11 janvier devant les quinze chefs de département de la Commission militaire du Parti. Cohésion de l’État-parti, maîtrise des médias et de l’univers cybernétique. Les services de régulation de l’internet se donnent pour objectif d’assurer  aux conceptions du parti « une position dominante dans l’espace cybernétique » (directive du 7 janvier). L’administration de l’internet doit assurer l’administration, la coordination et la supervision de cet espace. À sa tête, Lu Wei, est le chef-adjoint du Département de la propagande du Parti. Les articles 40 à 43 de la loi sur la sécurité cybernétique font un devoir aux opérateurs de l’internet comme aux services gouvernementaux de bloquer toute information, de nature personnelle ou non, interdite par la loi. C’est par ce biais que fut condamné l’avocat Pu Zhiiang le 22 décembre. La Commission centrale d’inspection de la discipline (C.C.D.I.) semble avoir plus de pouvoir que les ministères spécialisés (comme celui de l’environnement) lorsqu’il faut sanctionner les manquements aux lois, la corruption ou les orientations fautives. Le 14 janvier, à l’issue d’une session de trois jours, elle affirme son intention de « veiller au respect de la discipline politique, pour l’application de la ligne et le maintien de l’unité du parti » ; la formulation laisse entendre que l’objectif unitaire est tout aussi important que la lutte contre la corruption, qui jusqu’à présent occupait la première place.

Ce régime qui fait bloc a une diplomatie et une politique économique extérieure. À mi-janvier, les vingt-huit membres de l’U.E. devaient dire si la Chine est ou non une économie de marché. La décision, prise en février, s’appliquera en décembre. On pourrait, à première vue, douter qu’elle réponde à l’attente de Beijing. En effet, le gouvernement et le Parti-État se targuent de planifier, les entreprises publiques (tenues par le parti) occupent des positions dominantes et peuvent prendre des libertés avec les lois ; les banques écoutent le gouvernement ; les masses financières sont dans les mains de l’État et la Bourse ouvre ou ferme quand le veut l’administration. Malgré tout, la Chine pense emporter la décision et se fonde sur un précédent : on a accordé le statut à la Russie en 2002. Pourquoi alors le lui refuser ? La Chine estime avoir automatiquement droit à ce statut cette année, sur la base de l’accord passé lors de son entrée dans l’Organisation mondiale du Commerce en 2001. Quatre ans plus tard, elle avait réduit ses exportations de textiles en échange d’une promesse de statut d’économie de marché. Elle pense maintenant avoir fait sauter les derniers obstacles après avoir manifesté son intention de participer au programme d’investissement communautaire présenté par le président de la Commission J.C. Juncker. Si cette qualité d’économie de marché est accordée, l’Europe ne pourra plus, en principe, se protéger du dumping chinois par des taxes et la Chine aura son mot à dire dans le fonctionnement du commerce européen. Selon certains calculs inquiétants, le statut aurait pour effet d’augmenter les ventes chinoises et d’alourdir le déficit de l’Union ; il réduirait le P.I.B. européen de 2% ; les pertes d’emploi iraient de 1,5 million à 4 millions. À moins qu’on tire argument des subventions déguisées à la production, des violations des droits de l’Homme et du non-respect de la sécurité au travail…pour inventer d’autres protections. Même sans calculs alarmistes, le problème se pose : de 1995 à 2014, l’Union européenne a lancé 119 enquêtes sur d’éventuels dumpings et pris 85 mesures anti-dumping. En décembre 2015 encore, elle a pris de nouvelles mesures à l’encontre des produits photovoltaïques chinois. Quelle que soit la décision de l’Union européenne, ses conséquences seront de grande ampleur. L’Union est le premier partenaire commercial de la Chine et celle-ci est le deuxième partenaire commercial de l’U.E. derrière les États-Unis. La Chine aimerait s’intégrer mieux à l’économie européenne. Elle souhaite rejoindre la Banque européenne de reconstruction et développement, laquelle s’intéresse à sa Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures. Des relations sino-européennes resserrées lui donneraient un peu de marge de manœuvre dans ses rapports avec les États-Unis. Ces rapports sont devenus plus complexes après la signature par douze pays en octobre 2015 du Transpacific Partnership Agreement – dont la Chine est exclue – et à cause des discussions en cours sur le Transatlantic Trade and Investment Partnership (TIPP). Parallèlement, un haut fonctionnaire du ministère des Finances Yang Shaolin, directeur général du département de la coopération internationale économique et financière vient d’être nommé par la Banque mondiale comme administrateur gérant et chef de l’administration, deux postes créés ad hoc et qui prendront effet le 29 février. Yang Shaolin avait joué un rôle décisif dans la création de la Banque asiatique d’investissement dans l’infrastructure. Sa nomination en fait le numéro 2 dans la hiérarchie de la Banque mondiale. Mais tout n’est pas si simple : au moment même où Beijing recherchait à intervenir au plus haut niveau dans les affaires du monde, c’est dans son propre jardin qu’elle trouvait des épines.

L’ESPOIR D’UN CONDOMINIUM MONDIAL Dans les grandes artères urbaines, de larges affiches murales rappellent partout le rêve que le parti propose au pays. Le contenu en reste flou quant à l’énoncé mais chacun comprend bien qu’il s’agit de retrouver la prééminence mondiale supposée des anciens temps. Cette ambition est implicite, inutile d’inquiéter les capitales. De toutes manières, il faut procéder par étape : pour l’instant, s’imposer en Asie, par l’industrie, par la finance et sur les mers, nouer avec les États africains des liens préférentiels, compter sur l’alliance sino-russe, enfin se faire reconnaître des États-Unis comme partenaire principal et établir progressivement une sorte de condominium mondial. C’est une constante des individus, des partis et des États : leur orgueil s’accroît à mesure qu’ils s’élèvent. Comme le disait un moraliste oublié du XVIII°, « le présomptueux porte son espérance audacieuse jusqu’à la chimère ». Cependant, la situation n’est pas aussi favorable qu’il y a trois ans, lorsque Xi Jinping parvenait au pouvoir et que le monde comptait sur la Chine pour sortir au plus tôt de la crise. Les essais d’expansion externe sont gênés par un commerce extérieur qui diminue en dollars aussi bien pour les exportations que pour les importations. La confiance dans la monnaie nationale est fortement entamée après les dévaluations de 2015 (4,7%) et 2016 (1,5%) ; si bien que les sorties de capitaux ont augmenté ainsi que les achats de devises étrangères. Les réserves de change ont diminué de 107 milliards de dollars en décembre. Pour relancer l’économie, les autorités ont abaissé à six reprises les taux d’intérêt depuis novembre 2014, ce qui n’empêche pas les prix à la production de diminuer de 5,9% en un an (46 mois consécutifs de diminution). L’indice des prix des directeurs d’achat diminue encore en décembre, pour le cinquième mois d’affilée. Quant aux marchés financiers, ils ont été désastreux pour le petit peuple qui n’a pas retrouvé sa mise, une fois amorcée la chute des cours de l’été 2015.

L’ÉCHARDE TAIWANAISE. Mais tout aussi gênant sans doute pour l’avenir du régime et, de plus, survenu sur ce qu’il considère comme son territoire, est le scrutin sans bavure qui s’est déroulé dans l’île de Taiwan, en République de Chine. La nette victoire remportée sur le Guomindang le 16 janvier par Tsai Ing-wen, candidate du parti démocrate et progressiste à la présidence de l’État, et le succès de son parti à l’assemblée législative de Taiwan, va marquer durablement les esprits et modifier les équilibres politiques en Asie orientale. Beijing pouvait penser avoir marqué un point avec la poignée de main supposée «historique» des deux chefs d’État Xi Jinping et Ma Yingjiu le 7 novembre à Singapour. Deux mois plus tard, la défaite sans appel des candidats du Guomindang lui inflige une sorte de camouflet. Pour la première fois, la Chine a dans ce qu’elle considère comme de sa mouvance, un parlement librement élu, au mieux indifférent, au pire hostile. Par sa population de 23 millions d’habitants, par la représentativité de son parlement, Taiwan représente une contestation ouverte du pouvoir continental, de plus de poids que le territoire de Hongkong. L’île ne veut pas du programme concocté pour elle : «un État, deux systèmes» et dont l’application tortueuse à Hongkong, avec refus du suffrage universel, a montré qu’il était sans avenir pour elle. Elle rejette aussi cette grande innovation théorique du parti communiste, à savoir les droits de l’Homme non universels. Finalement, Beijing vient d’essuyer, sans le reconnaître, une de ses plus sérieuses défaites à la fois interne et externe. La présidence taiwanaise qui va s’installer en mai prochain – tout comme la législature qui se réunira le premier février – est en effet plus que réservée à l’égard du pouvoir communiste ; elle doit même son succès à sa critique de la politique menée par les précédents dirigeants, à la tête d’un Guomindang jugé trop compréhensif envers les continentaux. Un des personnages connus du mouvement démocratique de 1989 à Beijing, le Ouïghour Wu’erkaixi, a d’ailleurs été élu député. Le changement de majorité a été regardé avec bienveillance par la jeunesse étudiante de Hongkong, inquiète des empiétements constants du pouvoir central et rassurée par la constitution d’un pôle de résistance disposant d’un appareil d’État et d’une armée. Pour être populaire, Tsai Ing-wen n’a d’ailleurs nul besoin d’entrer en confrontation directe avec le pouvoir pékinois : il lui suffit d’affirmer la souveraineté de Taiwan, son identité et le droit des insulaires de déterminer librement leur avenir, tout en maintenant des relations privilégiées avec les États-Unis. Beijing se trouve dans une situation inconfortable. Jusqu’à présent, il s’agissait de discuter avec le Guomindang et de coopérer en économie en attendant les temps de la réunification. Mais de celle-ci, Tsai Ing-wen et son parti démocrate et progressiste ne veulent pas entendre parler pour l’instant.Tsai veut affirmer l’autonomie insulaire. Elle ne cherche pas à provoquer Beijing, ni à diminuer les liens économiques noués avec le continent. Mais elle se refuse à accepter officiellement le consensus de 1992, selon lequel il n’y a qu’une seule Chine et rien d’autre. Sa victoire redonne un peu d’importance à Taiwan sur la scène internationale, malgré toutes les pressions exercées par Beijing pour obtenir son exclusion du monde diplomatique. Cet esprit d’indépendance ne plaît guère dans les rangs de l’armée chinoise. C’est ainsi que le 25 janvier, un général de brigade en retraite connu pour ses points de vue extrêmes, LuoYuan, affirmait dans le Global Times qu’une guerre avec Taiwan était vraisemblable si le territoire persistait dans ses positions actuelles. À l’image longtemps colportée d’une Chine pacifique et bienveillante se substitue celle d’un éventuel « fauteur de guerre » local, image que vient plutôt accentuer la construction des aéroports militaires sur les récifs de la mer de Chine méridionale, dans les eaux revendiquées par les pays voisins. Tous ces changements prennent un peu au dépourvu le régime chinois, obsédé par la crainte d’une implosion qui le dissoudrait dans l’histoire, à la manière de l’Union soviétique de Gorbatchev.

D’où des raidissements d’un autre âge, qui contribuent à ternir son image à l’extérieur et dont il ne semble pas percevoir les méfaits. En particulier, la mode des confessions forcées sur écran TV pour des délits non commis suscite le dégoût et rappelle les temps anciens où l’on forçait les individus qui déplaisaient à exposer leurs forfaitures. Le 21 janvier, le Suédois Peter Dahlin est contraint d’avouer qu’il «a violé la loi chinoise». Deux jours plus tôt, le libraire Gui Minhai raconte qu’il s’est rendu de son plein gré en Chine pour y répondre d’un crime. Il y a quelques mois, la journaliste Gao Yu avait fait de même, cédant à des menaces dirigées contre son fils. Les États-Unis ont exprimé leur inquiétude devant ces aveux publics d’une autre époque ; Reporters sans frontières demande le 21 janvier à l’Union européenne de sanctionner dans l’urgence le comportement de la télévision et de l’agence Xinhua, qui, en colportant des mensonges évidents, ne peuvent prétendre à la qualité de médias. Annoncée le 28 janvier, l’inculpation pour espionnage militaire des Canadiens Kevin et Julia Garatt installés depuis trente ans à Dandong (Liaoning), ajoute une pièce à la politique de contrôle des étrangers et des O.N.G. à vocation humanitaire.Arrêté en août 2014, le couple appartenait à une organisation d’aide à la Corée du Nord, allié récalcitrant mais protégé par la Chine. Beijing se méfie de plus en plus des organisations philanthropiques car celles- ci se réclament inévitablement de ces valeurs universelles dont le régime a peur et horreur tout à la fois. À son arrivée au pouvoir, fier de la puissance que l’on reconnaissait à la Chine, territoire d’investissements et atelier du monde, Xi Jinping a abandonné le mot d’ordre prudent de Deng Xiaoping : « cacher ses talents et attendre son heure ». Mais il n’est pas facile de s’insérer de plus en plus dans les affaires mondiales tout en voulant rester politiquement à part. En affirmant sa force, il se peut qu’on expose de plus en plus ses faiblesses. En particulier une vulnérabilité croissante aux idées des droits de l’Homme. Le scrutin libre de Taiwan donne de bonnes indications sur ce que donneraient des élections sincères sur le continent. C’est sur place, en Asie, que le régime rencontre des résistances et peine à s’imposer, rejetant toute critique et recourant à la force ou à l’intimidation. Il n’en va pas de même à distance où les comportements évoluent peu : les économies occidentales, fascinées par le taux de croissance non vérifié que Beijing a choisi de leur donner, espèrent toujours prendre des places sur le marché chinois et obtenir des fonds pour alimenter un investissement défaillant et relancer une croissance insuffisante. Quitte à faire la courte échelle à la Chine pour l’aider à étendre son influence et à prendre place.

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