S’ASSURER L’HEGEMONIE ECONOMIQUE ET MILITAIRE DANS LES MERS DE CHINE

L’expansion chinoise devrait susciter plus d’attention qu’on ne fait aujourd’hui, en ne parlant que de taux de croissance. L’histoire le montre : quand une puissance montante cherche à supplanter la puissance dominante qu’elle croit à bout de souffle, l’affrontement devient non seulement possible mais même difficilement évitable. Cette situation est connue comme le «piège de Thucydide» : forte de sa puissance maritime, Athènes en fin de cinquième siècle avant J.C. décida d’attaquer Sparte pour assurer son hégémonie puis perdit la guerre du Péloponnèse. Or prévenir les risques de guerre, n’est-ce pas aussi lutter pour les droits de l’Homme, les droits des Hommes, leur droit à la paix ?

Dans le Pacifique occidental et en Mer de Chine, depuis quelques années, s’est ouverte une nouvelle course aux armements. Partout les budgets militaires sont en expansion. Celui de la Chine bien sûr avec une croissance à deux chiffres, semble-t-il ; mais aussi ceux des pays voisins qui se sentent ou se croient menacés par l’extension des espaces terrestres et maritimes et les revendications de maîtrise de l’espace aérien formulées à Beijing. On est passé à un nouveau degré de tension avec les fusées sol-air installées à proximité du Vietnam, là où une guerre déjà s’était déroulée en 1974. Il y a des années que la Chine développe ses navires et ses sous-marins ainsi que sa force aérienne, pour pouvoir intervenir à distance. Et maintenant, écrit le Quotidien du peuple dans sa version internationale (19 février), il faudra faire des tirs de sommation ou entrer en collision avec des bateaux américains s’ils passent à proximité des Xisha «pour leur donner une leçon» car «fermeté et dissuasion servent la paix». La situation est compliquée parce qu’aux conflits de la Mer du Sud s’ajoutent les incertitudes de la péninsule coréenne, notamment depuis le 7 février avec le lancement d’une fusée nordiste. La décision de Séoul de rouvrir les discussions avec Washington sur l’installation d’un système de défense à haute altitude (THAAD) fait craindre à Beijing que les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud renforcent leur coopération militaire et surveillent le détroit de Taiwan. Le système disposerait de radars portant jusqu’à 4000 kilomètres et couvrirait donc la zone de défense aérienne chinoise. Personne ne devrait être pris de court car les tensions militaires ne sont en rien inopinées. Elles s’accroissent pendant plusieurs années d’affilée. Cependant les diplomates affectent de garder la tête froide, d’être plus avisés que les lanceurs d’alerte et n’y prêtent guère attention. Tout va très bien, jusqu’au dernier moment, lorsqu’il sera trop tard. Tous ces remue-ménage sont-ils trop éloignés pour concerner la France ? Pas du tout. Une étude du Stockholm International Peace Research Institute nous apprend le 22 février que la France dans le quinquennat 2011-2015 était le deuxième fournisseur d’armes de la Chine derrière la Russie. Nous avions cru pourtant que la France respectait l’embargo commun sur les armes décidé après le massacre de 1989 à Beijing… Pour justifier ou pour faire oublier son ethnonationalisme et son propre expansionnisme militaire, la Chine fait le plus grand usage du passé militariste japonais. Elle installe des fusées sol-air sur des îlots à l’appropriation discutable qu’elle refuse de soumettre à arbitrage international mais ne tolère pas la moindre réprobation de ce transfert d’équipement. Wang Yi, « l’excellent ami » de notre précédent ministre des Affaires étrangères, affirme devant son homologue australienne Julie Bishop son opposition à ce que Canberra acquière des sous-marins nippons, demandant à celle-ci «de prendre en considération les sentiments des pays asiatiques» envers le Japon. Il faudrait donc prendre en considération l’impérialisme nippon d’il y a 70 ans et négliger l’expansionnisme chinois d’aujourd’hui.

«SÉPARATISTES !»
Voici une des accusations des plus fréquentes, utilisée ad nutum. 1/ – Vous êtes un petit camelot de Hongkong et avec votre cuisine à roulettes, vous satisfaites la petite faim des promeneurs du soir ou de la nuit, nombreux à l’occasion du Nouvel an ; la police arrive, bouscule vos étalages, vous résistez et des passants se rangent de votre côté, certains jettent des briques ; la situation s’échauffe et tourne à l’émeute. Beijing vous traite de séparatiste et vous encourez les châtiments majeurs. 2/ – Vous êtes un Ouïghour, vous voulez que vos enfants soient éduqués dans leur langue maternelle et qu’on vous laisse vivre en paix, vous protestez contre l’arrivée massive de Chinois qui monopolisent l’autorité et les emplois. 3/ – Dans les terres gelées du Tibet, vous voulez continuer à murmurer vos prières et élever vos yaks, et Lhassa, votre capitale, est devenue une ville de commerçants chinois tournée vers les touristes étrangers. Ça ne vous plait pas et vous le dites dans les rues.

Vous êtes devenu «séparatiste» et votre liberté, tout comme votre sûreté personnelle, est en danger. Le sécessionniste encourt la peine capitale. Celle-ci n’existe pas à Hongkong mais comme le dit très bien le ministre des Affaires étrangères, les gens de Hongkong sont avant tout des Chinois ; sur les affaires de séparatisme, qui mettent en jeu l’intégrité du territoire, la loi chinoise doit normalement s’appliquer. Le pouvoir a pour habitude de refuser les commissions d’enquête. Il peut ainsi qualifier à sa guise les opinions et les comportements adverses : «séparatistes», «terroristes», «voyous», «radicaux», «bestiaux ayant perdu le sens de la raison». Et choisir le mode de répression qui lui plaît. Un de ses partisans à Hongkong regrettait que la police n’ait pas tiré à balles réelles, expliquant : «elle n’aurait pas tué des gens de Hongkong, elle aurait simplement tué des émeutiers».

NOUVEAU PAS DANS LA CONCENTRATION DES POUVOIRS
Un seul chef pour un milliard d’hommes. Il n’est plus question de pouvoir collégial. Il ne suffit plus à Xi Jinping de détenir le pouvoir sur l’État, sur le Parti et sur l’armée et de présider une bonne dizaine de commissions ad hoc, crées hors contrôle du gouvernement peu après son accession au pouvoir. De mois en mois, se renforce un pouvoir personnel dont il n’y a pas d’exemple au monde, compte tenu de la population du pays et de la puissance détenue sur la scène internationale. Tout doit obéir au chef.

La presse d’abord. Le 17 février encore, un site internet du Quotidien du peuple appelle à se rassembler devant le président, «noyau de la direction» du Parti, car il lui faut encore plus d’autorité «pour réorganiser le paysage politique» et «prendre une responsabilité d’ensemble pour les différentes tâches du parti». Le 19 février, Xi Jinping s’est rendu dans les studios de la télévision nationale, s’est assis dans le fauteuil du présentateur et a demandé à l’ensemble des médias d’informer «dans la bonne direction» – à l’international comme pour les nouvelles intérieures – et de diffuser de la «propagande positive», en sorte que les actions des médias soient «en tout conformes avec les choix du parti». Ses interlocuteurs de bonne grâce l’ont assuré de leur «absolue loyauté», se disant «prêts à subir son inspection».

Les questions économiques, ensuite. Du ressort jusqu’à présent du premier ministre, elles semblent désormais prises en main par Xi Jinping et son entourage. Il aurait décidé seul des orientations du treizième plan quinquennal ; en janvier, un de ses assistants aurait réglé directement des problèmes de taux de change en téléphonant au Secrétaire américain au Trésor, alors que la tâche incombait au vice premier ministre Wang Yang. L’année dernière, au lieu d’un diplomate, il avait envoyé à Moscou son chef d’état-major pour discuter avec les dirigeants russes, dont Poutine. On devine mal ses intentions. Un article du Quotidien du peuple suggère qu’il veut mettre l’accent sur une «économie de l’offre» et qu’il voudrait en particulier consolider les positions des grandes entreprises d’État à l’étranger. Mais, si telle est son intention et s’il renforce le poids du secteur sous contrôle public, il lui sera difficile de faire reconnaître la Chine comme économie de marché. De toutes façons, on n’en est pas encore à une économie commandée et impulsée par la demande intérieure. Les prix industriels restent déprimés après 46 mois consécutifs  de baisse et les entreprises doivent compter sur l’exportation pour se débarrasser des surcapacités. Pour relancer l’économie, les banques ont injecté la somme record de 2.510 milliards de yuan en janvier, trois fois plus qu’en décembre. L’objectif est de relancer l’activité mais le résultat est aussi l’accroissement du taux d’endettement, ce qui contredit un autre objectif officiel. Pour certains observateurs, les mauvaises créances des banques chinoises pourraient atteindre le quadruple de celles des États-Unis lors de la crise des subprimes. Cet autocratisme a son expression cocasse dans la sélection des statues. Le chef du parti ne saurait tolérer les figures géantes édifiées en vénération de Mao Zedong, puisque l’une des légitimations du régime, c’est d’avoir condamné la révolution culturelle et sa contestation anarchique du pouvoir. Des paysans du Henan, chez qui on avait érigé en janvier une statue dorée de Mao, haute de 37 mètres, l’ont vue disparaître quelques jours plus tard. Il vient d’arriver la même chose pour un personnage moins connu mais qui fut chef du Parti dans la dernière année de Mao Zedong. Hua Guofeng s’était attaqué en 1975 à une tâche impossible : restaurer l’ordre tout en gardant les comités révolutionnaires. Sa statue géante, édifiée le 27 janvier à Jiaocheng, son village du Shanxi, était en voie de destruction quand quelque 10 000 paysans protestataires ont mis fin à l’opération le 18 février en affrontant la police.

Le pouvoir s’affirme à l’intérieur. Mais il a aussi les moyens d’exercer des pressions sur les pays d’alentour. À Taiwan, en attendant l’investiture de la nouvelle présidente, l’interlocuteur reste le Kuomintang avec lequel on s’entend au moins sur un point : il n’existe qu’une seule Chine. Sur la base de cet accord minimal, l’administration de l’île a cru bon de refuser des visas à plusieurs adversaires du régime du continent : le président du Congrès mondial ouïghour, le chef du gouvernement tibétain en exil et le dissident aveugle Chen Guangcheng, réfugié aux États-Unis. Tous trois devaient assister à un forum sur la liberté religieuse ; Taipeh en les récusant a écarté la colère des continentaux. À Hongkong, l’enlèvement de libraires-éditeurs hostiles montre une même volonté de s’imposer par la force, au risque de vexer la Grande-Bretagne par la violation flagrante de l’habeas corpus et de l’accord de 1984 qui prévoit la séparation des systèmes politiques. Beijing a décidé qu’il avait à s’occuper d’eux et a organisé leur disparition par des passages de frontières clandestins. La Thaïlande s’est prêtée de bonne grâce à l’un de ces enlèvements.

L’ILLUSION D’UN CHANGEMENT
À chaque changement d’équipe dirigeante, les observateurs étrangers espèrent une inflexion vers plus de démocratie. Il en fut ainsi pour les dirigeants d’aujourd’hui, au motif que le père du chef du parti avait désapprouvé le massacre de 1989. Il faut bien sûr déchanter car la politique d’ouverture tant ressassée est essentiellement l’accueil massif de techniques et de capitaux étrangers. En 35 ans, la «cinquième modernisation» du dissident Wei Jingsheng, celle de la vie politique par la démocratie, n’a pas progressé d’un pouce. Le monopole du parti n’a en rien été entamé. Trois ans ou presque de campagne contre la corruption ont conforté les dirigeants en leur conférant une sorte de légitimité, encore que responsables et victimes appartiennent tous au milieu des nouveaux riches issu de la désagrégation de l’économie étatiste. La crainte reste vive, d’ailleurs, d’une implosion du régime à la manière de l’Union soviétique de Gorbatchev, et ce d’autant plus que le monde cybernétique de l’information devient de plus en plus difficile à contrôler. Le régime déploie donc des efforts considérables pour déceler et étouffer dans l’œuf tout mouvement oppositionnel et pour s’imposer dans l’opinion. Mais pour un parti unique et autocratique, il est difficile voire impossible, de se réformer, faute de prise sur lui-même. Le 20 février, un média lié au Quotidien du peuple s’inquiétait de l’écart entre l’opinion publique et les positions du parti. Le diagnostic était juste sans doute mais la conclusion tirée n’était pas que le parti devait mieux comprendre le peuple : tout au contraire, il fallait selon l’agence Xinhua que les médias contrôlent plus efficacement l’opinion publique car «mobiliser l’opinion publique, c’est la grande tradition de notre parti». Cette conclusion à contresens illustre bien l’impossibilité de la réforme démocratique en régime totalitaire. Comme le disait le sage ouïghour Mahmoud de Kashgar au début du précédent millénaire, «le couteau a beau être tranchant, il ne peut tailler son manche». Mais il reste au régime des marges de manœuvres pour parvenir aux premiers rangs : celles de l’action extérieure.

D’abord dans les différentes Mers de Chine, s’assurer l’hégémonie économique et militaire. Ensuite, sur la scène internationale, prendre de plus en plus de place en avançant derrière la Russie tout en se gardant d’assumer des responsabilités de premier plan. La Chine peut compter dans sa démarche sur l’insouciance, l’indulgence et la division des capitales occidentales. Ainsi que sur leur incohérence. C’est ainsi qu’on va lui accorder le statut d’économie de marché au moment même où elle s’en éloigne au prétexte qu’on le lui avait promis en 2001 lors de son entrée dans l’Organisation mondiale du commerce. De même qu’on lui attribuait les Jeux olympiques de Beijing sur la simple promesse d’un meilleur respect des droits de l’Homme. Il n’y a guère qu’à la Chine qu’on accorde avec tant d’indulgence un traitement d’exception. Le mirage d’un marché immense et l’attirance des entreprises pour une classe ouvrière sans syndicat authentique l’expliquent pour une large part. Mais il s’agit là de courtes vues. Parce qu’il aspire à redevenir la plus grande puissance de la planète, parce qu’il se réclame du marxisme et en fait une matière de cours à l’école comme à l’Université, le régime se croit, comme d’autres naguère, la jeunesse du monde. En réalité, la référence la plus spontanée, c’est celle du vieux Confucius, philosophe pré-féodal d’avant notre ère et l’autocratisme du parti s’est moulé sans difficulté dans les 2000 ans d’autocratisme impérial. Tout autour de lui, le monde sorti de l’obscurantisme n’aspire qu’à la démocratie, à la responsabilité individuelle et à la libre critique du pouvoir. Même l’ancien bloc soviétique est passé au pluripartisme. Le régime n’a plus qu’un seul compagnon de route, de deux ans plus âgé et récalcitrant : la Corée du Nord. Ils sont tous deux presque septuagénaires et ne souffrent aucune critique, ni aucune ironie. Il n’est pas permis là-bas de rire de Dagobert qui a mis sa culotte à l’envers ou de glorifier contre Napoléon le roi d’Yvetot et son bonnet de coton. Ne parlons pas des mazarinades du Pont-Neuf. Pour persifler la Chine, il est prudent de se trouver à l’étranger et d’y avoir emmené sa famille. Ce qui est grave, c’est que cette puissance opaque occupe un siège de choix aux Nations unies dans son Conseil de sécurité, qu’elle y a droit de veto, qu’elle s’assied au Comité des droits de l’Homme et dans nombre d’organismes à idéal humaniste alors qu’elle assure, les yeux dans les yeux, qu’elle rejette les valeurs universelles qui ont permis son adhésion. Ce qui est plus grave encore, c’est le nombre de personnes de tous bords, ministres ou voyagistes, parlementaires ou sinologues, chefs d’entreprise ou enseignants, qui chez nous oublient de s’en offusquer.

 

 

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