ESSOUFFLEMENT ÉCONOMIQUE ET AUTOCRATIE AGGRAVÉE

La priorité pour le régime chinois – explicite depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2012 -, c’est d’éviter ce qui est arrivé à l’Union soviétique de Gorbatchev.

Le pouvoir est menacé par des difficultés économiques qui sapent pour partie sa légitimité (il assure avoir sorti le pays de la pauvreté) et par un éveil des esprits favorisé par la circulation de l’information dans un cadre mondialisé. Il répond à ces menaces par un renforcement des contrôles et l’organisation d’intimidations préventives ainsi que par une centralisation des pouvoirs sans précédent. Mais rendre la contestation impossible ne signifie pas qu’on recueille l’approbation générale, y compris au sein du parti unique.

Après des années de forte croissance, appuyée sur une arrivée de capitaux extérieurs sans précédent peut-être dans l’histoire du monde et soutenue par des investissements dans l’immobilier et dans des infrastructures gigantesques, l’économie chinoise, depuis quelque temps, perd son souffle. Le problème maintenant, c’est l’écoulement des invendus, immobiliers ou industriels. C’est un des objectifs économiques majeurs des semestres à venir. Heureusement, il y a la structure étatique. Son avantage, c’est qu’on peut mettre le secteur d’État à contribution pour couvrir les opérations que le privé ne veut plus assumer. C’est ainsi que les entreprises publiques vont racheter des immeubles invendus pour en faire des locaux commerciaux. Malheureusement, les entreprises d’État, parce qu’elles sont fréquemment sollicitées, ont un taux d’endettement dangereusement élevé et dangereusement croissant. Le chiffre officiel des invendus immobiliers, en progression de 15% en un an, atteint 739 millions de m2 (vingt millions de logements environ), dont 160 millions pour la province du Guangdong à elle seule. La bulle immobilière semble se poursuivre parfois de manière extravagante, comme à Shenzhen, à la frontière de Hongkong, où les prix ont augmenté de 57% de février 2015 à février 2016. Le gros de ces surplus se trouve dans les agglomérations de moyenne importance et ils ne pourront être résorbés avant au moins cinq ans. Pour réduire ces stocks d’appartements vides, la province du Guangxi donne aux travailleurs migrants une subvention équivalant à 1.400 euros pour les inciter à acquérir un premier logement. En attendant, il faudra cesser les investissements, réduire la production et les emplois, dans les secteurs du bâtiment, dans les cimenteries et la sidérurgie. Les disproportions industrielles sont énormes : la Chine produit trente fois plus de ciment que les États-Unis, cinq fois plus d’acier et trois fois plus de voitures, avec un investissement record atteignant 45% du P.I.B.. Les exportations de février ont diminué de 25 % sur un an ; les importations, de 13,8 %. Bref, il ne s’agit pas de croissance moindre ; il faut parler de recul. Et telle est bien l’opinion des entrepreneurs chinois, dont une étude menée auprès de 140 d’entre eux et publiée le 23 mars montre qu’un quart d’entre eux seulement table sur une croissance de l’activité en 2016. Ces informations négatives sont disponibles ; et pourtant la presse étrangère continue le plus souvent de reprendre les affirmations officielles chinoises. Il ne saurait être question, aux yeux des Occidentaux, de récession dans une économie prise en main par un parti tout puissant. Tout au plus admet-on une atténuation temporaire de la croissance, à 6,9%, annonce d’un avenir radieux : le 20 mars lors d’un forum sur le développement économique, un vice-premier ministre Zhang Gaoli et le gouverneur de la Banque centrale affirment que les sorties de capitaux diminuent sensiblement et qu’en 2017, «l’économie pourra croître sans avoir plus de limite que le ciel et la mer». La réalité, c’est que les indicateurs réels de l’économie, ceux auxquels le chef du gouvernement reconnaissait se fier plus qu’aux annonces officielles, c’est-à-dire la consommation d’électricité et de charbon ainsi que les tonnages du trafic ferré annoncent l’inverse depuis deux ou trois ans. Nous disposons d’autres indices d’une santé économique chancelante. D’abord les sorties de capitaux. On les interprète souvent en Occident comme la marque d’une économie vigoureuse et conquérante ; les interlocuteurs des exportateurs chinois s’étonnent plutôt de l’envie de ces derniers d’acheter souvent un peu n’importe quoi à n’importe quel prix, pour mettre leur argent en lieu sûr. Beaucoup de ces acquisitions extérieures sont financées par des endettements, ce qui ne contribue pas à la santé des affaires. De même manière, l’on se prépare à Hongkong à lutter contre l’afflux de réfugiés économiques et de demandeurs d’asile en provenance de Chine. Leur nombre est tel que l’ancienne responsable de la Sécurité du territoire a suggéré de construire dans un dessein de dissuasion un camp de détention dans une île près de Shenzhen, de l’autre côté de la frontière. Les dossiers en attente dépassent les 11000. Pour échapper à cette pression et à ces demandes qui se fondent sur des tortures et mauvais traitements, le territoire envisage même de revenir sur son adhésion à la Convention sur la torture des Nations unies.
LES RICHARDS ET LES GUEUX.
Le ralentissement économique est d’autant plus grave qu’il affecte une société devenue en trente ans extraordinairement inégalitaire. Les écarts de ressources entre citoyens sont connus : avec 1% de la population détient le tiers du produit national. Connus, certes, mais pas au point d’infléchir l’idée qu’on se fait habituellement à l’étranger de la société chinoise. Les 596 milliardaires, acheteurs d’avions privés, de vignobles bordelais, de Picasso, de Modigliani ou d’entreprises occidentales, ne changent pas les conditions de vie du milliard trois cents millions d’individus. À côté d’eux, ou sous leur domination, on trouve 250 millions de travailleurs migrants, qui ont quitté des terres trop petites ou trop maigres pour tenter de se placer en ville où, faute d’enregistrement, ils ne disposent pas le plus souvent des droits sociaux élémentaires ; plus 500 millions de villageois qu’une agriculture de subsistance sur des terres exiguës ne peut enrichir. L’extrême richesse est ainsi parfaitement compatible avec l’extrême pauvreté et, parfois même, elle l’explique ou la suppose. L’un des fondateurs de l’économie politique, J.B.Say, dans son célèbre traité de 1803, en notait les effets néfastes : «il est à noter que la trop grande inégalité des fortunes est contraire à tous ces genres de consommation qu’on doit regarder comme les mieux entendus. A mesure que les fortunes sont plus disproportionnées, il y a dans une nation plus de besoins factices et moins de besoins réels satisfaits.…Jamais les Lucullus et les Héliogabale de l’ancienne Rome ne croyaient avoir assez détruit, abîmé de denrées…l’on est aussi peu scrupuleux sur les moyens de jouir qu’on l’a été sur ceux de s’enrichir.» Et la classe moyenne alors ? La classe moyenne chinoise, sur laquelle on sait si peu de choses, compterait 109 millions de personnes, selon le Crédit suisse qui a mené récemment une des rares études un peu documentées sur la question. Avec ce chiffre, elle est incontestablement la plus nombreuse du monde, mais elle représente aussi moins de 10 % de la population totale et coexiste avec l’extrême pauvreté. Selon les chiffres officiels, la Chine compte 86 millions d’handicapés. L’administration reconnaît par ailleurs l’existence de 70 millions de villageois pauvres (disposant de moins de 2.300 yuans par an : environ 321 €) et de 160 millions de personnes âgées et d’enfants restés au village qui ont peine à survivre. Les dépenses d’aide sociale auraient atteint 100 milliards de yuans en 2014, de provenance nationale ou étrangère. Soit 77 yuans par Chinois ou 10 euros par an. À supposer qu’ils sont en totalité attribués aux pauvres officiellement reconnus, environ 150 millions, la somme reversée par individu s’élève à 666 yuans, soit moins de 100 euros par an.  Même avec les bas prix chinois, on reste en dessous du coût de la vie (nourriture, santé, éducation, logement, habillement). Encore nous est-il précisé que ce chiffre est le décuple de celui de 2006.

Tous les observateurs nationaux s’accordent pour reconnaître en outre que le système d’allocation est chaotique. La Chine se préoccupe pour la première fois depuis la disparition des structures redistributives, il y a trente ans, d’esquisser un système d’assistance et de charité sociales. Les fonds viennent pour l’instant en partie de la minorité des très riches, qui peuvent transférer 12 % des profits annuels des sociétés qu’ils possèdent nets d’impôts. Mais ces générosités n’empêchent pas que la Chine est l’un des pays les moins redistributeurs du monde pour ce qui est du secteur privé, venant au 144 ème rang mondial sur 145 pays observés dans un classement de la Fondation Charities Aid1. Les canaux de redistribution privée doivent être officiellement reconnus, c’est-à-dire acceptés par le gouvernement auquel il ne faut pas faire de l’ombre. La suspicion à l’égard des interventions du pouvoir contribue à réduire la contribution privée aux fonds d’assistance. Cette évolution a pour partie retiré au régime les bases sociologiques dont il disposait plus ou moins autrefois (ouvriers et masse paysanne). Pour y remédier, il doit développer les moyens de sa puissance. Chaque mois ou presque ajoute au renforcement de l’autocratisme central et plus précisément du chef du parti. Une proposition de loi soumise à la session de mars du Congrès prévoit d’élargir le rôle de la police armée et de placer directement ses 600.000 hommes sous le commandement de Xi Jinping.et de la Commission militaire du Parti qu’il préside. Cette force armée échapperait ainsi et à l’autorité gouvernementale et aux commandements locaux. Il semble que cet autocratisme croissant rencontre des oppositions dans le parti et dans l’armée, lesquels veulent exister par eux-mêmes sans être de simples affidés de Xin Jinping. Ainsi de la démarche du magnat communiste de l’immobilier Ren Zhiqiang, vivement critiquée dans les organes centraux parce qu’il demandait que la presse centrale serve avant tout à l’information du peuple et non à la propagande du parti. Ou encore de cette lettre malicieusement introduite quelques minutes dans une publication officielle, qui demandait à Xi Jinping de bien vouloir démissionner. Mais beaucoup souffrent en silence, à l’instar du dicton chinois : «Le muet qui avale de la gentiane ne peut dire son amertume». Au cours du trimestre écoulé sont apparues des pratiques inquiétantes et manifestement contraires à l’état de droit que prétend respecter le régime. Ainsi des confessions d’inculpés devant les écrans de télévision, avant même ouverture du procès et des enlèvements opérés à l’étranger ou à Hongkong d’individus gênants, sans information des familles ni même peut-être des États. Le mouvement répressif ne devrait pas se ralentir, si l’on en croit la déclaration faite par le chef du Parquet devant l’Assemblée nationale. Les poursuites pour menaces à la sécurité de l’État ont doublé en un an avec 1.419 arrestations ; la priorité désormais est de «démanteler les opérations d’infiltration et de subversion menées par les forces hostiles» ; le procureur suprême lie à des influences étrangères les activités de «terrorisme, de séparatisme et d’extrémisme religieux».
COURAGEUX MAIS PAS TEMERAIRE.
Cette évolution suscite enfin quelques réactions à l’étranger. Les 27 janvier, les États-Unis, le Japon et le Canada ainsi que l’Allemagne ont écrit au gouvernement chinois pour exprimer un malaise commun devant la loi contreterroriste, la loi de sûreté cybernétique et la loi sur les organisations non gouvernementales étrangères. Le lendemain 28 janvier, l’ambassadeur de l’Union européenne à Beijing envoyait un courrier de même nature, dit-on, mais non rendu public. Les deux documents s’inquiétaient de ce que cet ensemble législatif de formulation imprécise pouvait être utilisé pour une répression accrue de la dissidence, pour un renforcement de la censure et pour le blocage ad libitum des activités internationales. Le 10 mars encore, les États-Unis et onze autres pays2 ont critiqué la Chine devant le Conseil des Nations unies à Genève pour le non respect des droits de l’Homme et la répression des avocats. La Chine a riposté en dénonçant les vagues de réfugiés vers l’Europe, le racisme anti-noir et l’engagement militaire américain au Moyen-Orient, ainsi que les encouragements que Washington aurait apportés à la constitution d’un État islamique. «Courageux mais pas téméraire», le gouvernement français ne s’est joint à aucune de ces deux initiatives. Les Chinois disent bien qu’il est «dangereux de donner un coup sur la croupe du tigre» mais l’état économique de la Chine décrit plus haut laisset-il réellement penser 1) qu’on a affaire à un tigre et 2) qu’il est urgent de faire silence devant les excès les plus manifestes ?

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s