LES AFFAIRES DE PANAMA ET LA CRÉDIBILITÉ DU RÉGIME

Personne ne doit prendre pour argent comptant les chiffres officiels de la croissance puisque le Premier ministre lui-même en préfère d’autres, comme l’ont révélé naguère les documents d’Edward Snowden. La lutte contre la corruption vise-t-elle à assainir la vie publique ou sert-elle de prétexte à écarter des adversaires ? Des données simples restent des secrets d’État, comme le nombre des exécutions annuelles (combien de milliers ?) ou les effectifs des prisons et des camps de travail (combien de millions ?). On aimerait les connaître, puisqu’ils sont forcément, du fait de la démographie, les plus forts de la planète. Il y a les faits que l’on cache et il y a les mensonges d’État. Non, on n’a jamais torturé dans les prisons mais bien des détenus en sortent pourtant en piteux état. Oui, la Chine est un État de droit mais la police fait ce qu’elle veut dès qu’un individu dérange. Il n’y a pas de censure sauf, bien sûr, pour écarter des messages ou des émissions pornographiques – mais alors pourquoi tant de cybernautes se trouvent-ils derrière les barreaux ? Les États-Unis fabulent évidemment quand ils parlent de l’espionnage informatique chinois : «il est strictement interdit». Quant aux îles artificielles construites en mer de Chine avec pistes pour avions militaires, elles permettront de porter secours aux pêcheurs pris dans les tempêtes ! La crédibilité du régime vient d’être à nouveau prise en défaut avec les Panama Papers. Certes la Chine n’est pas le seul pays visé mais les références morales dont elle se targue sont mises à mal. Cette fois, c’est le droit d’user avec décence des qualificatifs «socialiste» ou «communiste» qui est en cause.

On apprend donc qu’un tiers ou presque (29 %) des opérations de Mossack Fonseca, l’intermédiaire juridique à l’origine du scandale des Panama Papers, viennent de ses bureaux de Hongkong et de Chine continentale. Selon le Consortium d’enquêtes des journalistes, la plupart des sociétés off-shore sont constituées dans les Îles Vierges mais enregistrées en Chine, à Taiwan, à Hongkong ou à Macao.Au total, 16300 personnes morales et des bureaux de Mossack Fonseca dans huit villes. «Tous les secteurs de l’économie chinoise, du pétrole aux énergies vertes et des entreprises minières au commerce des armes», apparaissent dans les données du Consortium. Selon le groupe de réflexion Global Financial Integrity de Washington, mille milliards de dollars ont quitté la Chine de 2002 à 2011. La Chine serait le plus gros exportateur mondial de capital illégal, devant la Russie et le Mexique. Ces révélations touchent les sphères dirigeantes : au moins huit membres permanents du Bureau politique – actuels ou anciens – ont eu recours ou ont recours à des sociétés off-shore. Dont la belle-fille de Liu Yunshan et le gendre du vice premier ministre Zhang Gaoli, l’un et l’autre membres du Bureau permanent du Parti. S’y ajoutent le frère de l’ancien vice-président Zeng Qinghong et la petite fille d’un membre permanent du bureau politique jusqu’à 2012, Jia Qinglin. Le chef de l’État et du Parti lui-même est atteint en la personne de son beau-frère Deng Jiagui, acquéreur en 2009 de deux sociétés dans les Îles Vierges et qui en possédait une dès 2004. Une serait dissoute, les deux autres en sommeil depuis la prise de fonction de Xi Jinping à la tête du Parti et de l’État. L’affaire était évidemment embarrassante et il fallait d’urgence en taire le détail. La presse évoque à peine le dossier ; elle note que peu de révélations touchent le personnel politique américain et que «les dirigeants non occidentaux, comme Poutine, ont droit à un vrai tapage» (GlobalTimes du 5 avril, qui cite Poutine comme «dirigeant non occidental», pour éviter de nommer un dirigeant chinois).

Les journaux ont reçu l’ordre de ne pas parler de l’affaire, ou de se conformer à ce qu’en distille la presse centrale. En outre, d’une manière assez cocasse, les autorités judiciaires et les ministres de la Sécurité publique et des finances ont tenté un contre-feu pour donner le change : ils ont pris le 8 avril des mesures pour «protéger les lanceurs d’alerte», en l’occurrence ceux qui prennent l’initiative de dénoncer les personnages en place coupables de corruption. Les mesures détaillées organisaient l’anonymat des dénonciateurs, la mise en place de postes d’appel, l’emploi des mots de passe notamment ; de fortes primes sont prévues en récompense. Il va de soi que ne sont protégés que les lanceurs d’alertes légitimes, et non pas les nombreux démocrates qui demandent depuis des années la publication des fortunes personnelles et qui se trouvent parfois en prison aujourd’hui pour avoir insinué qu’il y avait de la corruption dans les sphères dirigeantes. Simultanément, le pouvoir lance une deuxième campagne de chasse aux exportateurs d’argent illicite et aux détenteurs de paradis fiscaux, campagne à laquelle serait associée l’administration américaine : on va donc trouver de nouveaux coupables et ils ne figureront pas parmi les dirigeants actuels. Mais l’opération de camouflage est risquée et des messages interdits circuleront peut-être sur l’internet. « Un corbeau recouvert de craie ne reste pas blanc bien longtemps » dit l’impertinente sagesse populaire. À Hongkong, la situation est plus que pénible pour le South China Morning Post : il passe formellement sous contrôle de Jack Ma, possesseur du puissant groupe Alibaba, le 5 avril au moment même où explose l’affaire des Panama Papers qui met en cause l’appareil dirigeant du même régime. Après avoir assuré de son attachement à la liberté de la presse, il se ridiculiserait en gardant le même silence que la presse de Beijing. Mais les professionnels savent faire : si la vérité doit se promener toute nue, on peut toujours habiller les mensonges. Le quotidien de Hongkong a une phrase évasive sur «des membres de la famille de Xi Jinping.et autres hauts fonctionnaires chinois» et renvoie sans insister à une enquête sur le sujet remontant à 2014. Il lâche quelques noms : les enfants de Wen Jiabao, le précédent premier ministre, la fille de Li Peng, premier ministre responsable au premier chef de la boucherie de Tiananmen (1989). « Quand les loups s’approchent de trop près de la troïka, il est bon que quelqu’un en tombe » disent les Russes. Ainsi les dirigeants actuels seront épargnés.

Ces révélations sont d’autant plus gênantes pour la Chine que, selon la tradition, le chef politique se doit d’être aussi un chef moral, voire si possible, un poète et un calligraphe. Or les seules excuses invoquées par les victimes de ces révélations, c’est qu’elles n’ont rien fait d’illégal. Mais le question n’est pas du respect ou du non respect de la loi : le socialisme n’est pas une affaire de code fiscal, il s’est toujours référé à la morale, à la justice, à l’intérêt du plus grand nombre. En l’occurrence, placer ses fonds dans des territoires inaccessibles à l’impôt revient à alléger la pression fiscale sur les riches au point qu’elle est moindre que celle que supporte le petit peuple. Si la loi le permet, en conclura l’homme de la rue, c’est qu’elle est faite par et pour les riches. « Faites come je dis, pas comme je fais ». L’autorité des dirigeants risque fort d’être ébranlée avec des conséquences imprévisibles. Comme le persifle un méchant dicton : « Quand le perroquet a perdu ses plumes, il est moins beau qu’un poulet ». S’y ajoute une suspicion : si les puissants expédient leurs fonds vers des structures fantômes, c’est qu’ils n’ont guère confiance dans l’avenir du pays et, si l’avenir est morose, ce sera au petit peuple, une fois de plus, d’en supporter les souffrances dans le cadre national. Il existe enfin un troisième interrogation : si l’on souhaite cacher son argent, ne serait-ce pas qu’il s’agit d’un bien mal acquis et dont on veut dissimuler les sources ? Sur tous ces points, le régime est en difficulté, et pas seulement les dirigeants de mauvaise réputation mais ceux encore que le clan des démocrates voyaient d’un bon œil comme l’entourage de Zhao Ziyang ou de Hu Yaobang, supposés proches du peuple. Le malaise du pouvoir apparaît en d’autres occasions. Est-ce un hasard si, comme le rapporte l’agence Reuters le 20 avril, la Chine a décidé de suspendre les activités du groupe thématique de lutte contre la corruption constitué au sein du Groupe des vingt (G 20), et ce, dès qu’elle en a pris la présidence, ce mois de janvier ? Le groupe Business 20 se compose d’entreprises et de groupements de la société civile et son objectif est de lutter pour la transparence financière, en particulier au sujet des sociétés off-shore, coquilles vides installées dans les paradis fiscaux. En janvier 2016, la partie chinoise, regroupée dans le Conseil chinois pour la promotion du commerce international (C.C.P.I.T.) et qui devait en prendre la tête, a tout simplement refusé de participer à ses travaux, sans fournir d’explications. Elle propose, étant donné l’extrême importance que la Chine attache à la lutte contre la corruption, assure la porte- parole des Affaires étrangères interrogée à ce sujet, d’organiser plus tard à Beijing un forum sur ce thème. D’autres pays membres du B 20 comptent sur la présidence suivante, celle de l’Allemagne, pour amener le groupe à reprendre ses travaux.

A HONGKONG, PRISE EN MAIN DE QUOTIDIENS Beijing s’efforce ainsi d’amener le monde extérieur à se conformer à ses désirs. Il étend son espace maritime et renforce son armée depuis des années. Mais le fait nouveau, depuis quelques semestres, c’est sa volonté de prendre place dans le domaine de l’information (publications et librairies). Ce qui s’est passé ce mois-ci à Hongkong mérite attention.
Pendant des décennies, et même plus d’un demi-siècle, la presse de Hongkong demeurée libre a permis d’y voir un peu plus clair sur les réalités du régime central. Un de ses fleurons était le South China Morning Post ; il vient d’être racheté (5 avril) par le groupe Alibaba de Jack Ma – acquéreur le mois dernier du Château de Sours en Gironde avec les vignes qui l’entourent dans l’Entre-Deux-Mers. Soit dit en passant, la régularité de sa prise de contrôle du groupe Alipay (un équivalent de Paypal) dont Yahoo était actionnaire, a été fortement mise en doute en novembre dernier dans la presse même qu’il possède aujourd’hui. L’ancien directeur du groupe S.C.M.P. Robin Hu, en place depuis 2012, n’est plus responsable que des médias ; l’ensemble prend le nom d’Armada Holding avec pour principal domaine l’investissement dans l’immobilier. L’accès au journal est désormais gratuit en ligne mais on est maintenant certain que l’information fournie sera celle qu’aura autorisée le gouvernement central, en sauvegardant un zeste de liberté langagière pour donner le change. L’alignement n’a pas tardé en cette période d’urgence après les révélations des Panama Papers. Il fallait semer l’embrouille et un rédacteur du quotidien s’en est chargé. Le papier de Yonden Lathoo le 7 avril s’étonne : tout le monde s’excite sur les révélations procurées par un journal allemand ; en fait il s’agit d’informations largement traitées par le South China Morning Post en 2014. Il y a bien quelques nouvelles informations «sur des personnes qui n’avaient pas été nommées auparavant» mais le journal les traite «au fur et à mesure de leur diffusion en même temps que les autres nouvelles». Bien entendu, les lecteurs du journal ne partagent pas cette satisfaction ; ils s’expriment sur les réseaux sociaux. Certains vont jusqu’à dire que le S.C.M.P. «est fini» ; d’autres font mine d’enquêter sur les informations manquantes ; d’autres notent que pour donner le change, Beijing a choisi de dénoncer la corruption du général Guo Boxiong, ancien vice-président de la Commission militaire du parti, qui s’est approprié une fortune en distribuant des grades sous forme de billets de banque d’un poids total dépassant la tonne.

La prise en main du grand quotidien de langue anglaise et chinoise S.C.M.P. n’est pas un phénomène isolé. Le mois dernier, un rapport de l’Association des journalistes de Hongkong notait l’impression générale, dans le public comme dans la profession, que la liberté de la presse déclinait face au gouvernement central et ce, pour la deuxième année consécutive. On vient d’en avoir un exemple tout récent : le 20 avril, le rédacteur en chef du quotidien de langue chinoise Ming Pao et une partie de son équipe ont perdu leur poste sans préavis et avec effet immédiat. Officiellement pour des raisons d’économie, – et il est vrai que la presse locale traverse une passe difficile. Mais leurs collègues journalistes voient dans ces licenciements soudains la volonté d’écarter une pensée libre. Le rédacteur en chef Keung Kwok-yuen avait couvert avec beaucoup d’indépendance des événements déplaisants pour Beijing, comme la récente lutte contre l’instauration d’une éducation patriotique dans les établissements scolaires et il n’avait pas caché les placements des magnats de Hongkong dans les paradis fiscaux, tels que révélés récemment par les Panama papers. L’inquiétude croissante sur l’indépendance de la presse de Hongkong s’est manifestée dans une affaire récente. Pour diminuer ses coûts de fonctionnement, la B.B.C. britannique projette de transférer sur le territoire son service chinois, jusqu’alors installé en Grande-Bretagne. L’Association des journalistes de Hongkong a accueilli la nouvelle avec réserves : bien qu’il soit souhaitable de collecter les informations là où les événements se déroulent, dit-elle en substance, les pressions que subit désormais la presse sont telles que le travail éditorial des journalistes de la B.B.C. risque d’y perdre son objectivité et son indépendance.
AVIDITÉS, COMPLAISANCES ET SERVILITÉS. Dans la volonté d’expansion de sa sphère d’influence, le régime peut compter sur des complaisances extérieures, et dans de nombreux pays. Pour prendre place en Chine, la firme Yahoo a accepté dans la décennie précédente de communiquer aux autorités chinoises des informations personnelles et des courriels de dissidents. Ces derniers, qui faisaient pleinement confiance à une entreprise américaine pour respecter la confidentialité de leurs messages électroniques, se sont retrouvés en prison, pour plusieurs années parfois. Tout dernièrement, le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, s’est livré à Beijing à maintes amabilités, y compris courir dans un pic de pollution comme s’il n’existait pas, dans l’espoir sans doute d’une levée d’interdiction de son réseau. Du côté français, il y a beaucoup à dire. L’administration se flatte ces derniers jours du marché mirobolant de sous-marins vendus à l’Australie dans les derniers jours d’avril ; la télévision nous explique, cartes à l’appui, qu’il s’agit d’aider ce pays à contenir la poussée chinoise en Mer de Chine ou dans l’Océan indien. Mais on reste muet devant les informations du SIPRI1 en date du 22 février, selon lesquelles la France fut le deuxième fournisseur d’armes de la Chine dans la période 2011-2015, en violation évidente de l’embargo décidé après le massacre de 1989 survenu en plein centre de Beijing. Il est efficace de vendre des deux côtés : les fournitures à l’un justifient les achats de l’autre, chacun cherchant à rétablir l’équilibre. Devant toutes ces complaisances, on peut noter avec quelque satisfaction des réactions de l’Union européenne, naguère bien timide. En début d’année, elle avait protesté contre les enlèvements de libraires à Hongkong. Ce mois- ci, la prise en main amorcée de la presse du territoire, l’encadrement de sa vie politique par les gens mis en place par le pouvoir central, la pression continue sur les forces hostiles à Beijing ajoutés aux enlèvements de libraires ont amené la Commission européenne à exprimer clairement dans son rapport du 25 avril ses inquiétudes et même sa désapprobation devant cette violation flagrante du principe «Un État, deux systèmes». Celui-ci, dans sa conception initiale, devait accorder au territoire une large autonomie, le respect des libertés fondamentales et le suffrage universel. La réponse chinoise n’a pas tardé : le 26 avril, le ministère des Affaires étrangères demandait à l’Union européenne de ne pas « formuler d’accusations irresponsables » et de ne pas s’immiscer dans les affaires de Hongkong. En d’autres termes, « mêlez-vous de vos oignons ! ». D’ailleurs, ajoutait le porte-parole du ministère, les droits et la liberté des habitants de Hongkong sont pleinement assurés depuis la rétrocession de 1997. Fermez le ban

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