LE PARTI ET LA RÉVOLUTION CULTURELLE, LE CONTREEXEMPLE TAIWANAIS, LES TENSIONS MILITAIRES.

Ce mois de mai 2016 restera marqué par deux événements. Le premier est l’instauration à Taiwan – que la Chine considère comme son propre territoire – d’un pouvoir démocratique, à tendance indépendantiste et plutôt hostile. Le second est un anniversaire, les 50 ans du déclenchement de la Révolution culturelle, qui pendant des années mit sens dessus dessous le parti, l’administration et l’État. L’un et l’autre posent un problème au pouvoir d’aujourd’hui et le contraignent à se définir.

Parler de Révolution culturelle, c’est parler de Mao Zedong. Il lança le mouvement par la fameuse «circulaire du 16 mai» interne au parti, suivie le 25 mai par le premier journal mural d’un professeur de philosophie qui dénonçait les autorités en place à l’Université de Beijing. Le Quotidien du peuple s’est emparé de ce sujet – normalement soustrait à la discussion – pour condamner ce qui fut «une catastrophe pour le parti, pour le pays et pour le peuple ». Une décennie dans une formule, c’est commode. Le Parti évite ainsi de préciser si la catastrophe de ces dix ans mouvementés, c’étaient les batailles de factions, les condamnations de supposés « ennemis du peuple », les exécutions sans nombre, les destructions d’objets culturels, la mainmise de l’armée sur l’appareil d’État, un culte de la personnalité extravagant. Ou alors, la catastrophe, c’était la remise en cause par de nouvelles têtes, par une jeunesse désordonnée et des activistes issus de la société civile d’un pouvoir passablement rassis moins de vingt ans après la guerre civile, un monde de bureaucrates qui se mettait à ressembler à la société soviétique honnie. Cette Chine, qui avait perdu l’élan de la période des maquis, n’était pourtant qu’une pâle annonce de la société inégalitaire d’aujourd’hui qui ne tolère ni l’évocation du mouvement démocratique de 1989, ni la reconnaissance du bien fondé des critiques émises en 1957 par les intellectuels lors du mouvement des Cent fleurs, et qui, si elle les a sortis de prison, ne les autorise toujours pas à demander l’avènement d’une démocratie sociale et à prendre la plume ou la parole.

Quarante ans se sont écoulés depuis, avec de vigoureux dirigeants qui ont été hier et sont aujourd’hui pleinement responsables de la répression exercée depuis à l’encontre des démocrates, des partisans de la discussion et d’une presse libre, des avocats du suffrage universel et du respect de la Constitution, des défenseurs de syndicats libres. Pleinement responsables du massacre commis il y a 27 ans en plein centre de la capitale (et quid des villes de province ?) et dont il est strictement interdit de parler. Mao Zedong a bon dos et sa figure d’épouvantail utilisée en contraste sert à autoriser un totalitarisme autocratique installé désormais au cœur des institutions internationales et de l’O.N.U.. Les temps ont changé et la Chine est devenue puissante. Si certains croient voir dans l’alignement de la presse sur les conceptions de Xi Jinping, dans la reprise de chants révolutionnaires ici et là – et jusque dans les grands salons de l’Assemblée nationale le 2 mai – un retour de la Révolution culturelle et de ses violences anarchiques, c’est par pure myopie. En effet, on ne voit pas bien comment le pouvoir aujourd’hui pourrait admettre la mise en silence pendant trois ans du Parti et de l’État, au profit d’organisations sui generis plus ou moins improvisées, plus ou moins manipulées, qui se réclamaient de la  Commune de Paris sans trop savoir ce qu’elle fut dans les cent jours de son existence éphémère.

Et c’est bien la morale tirée aujourd’hui : « Nous ne tolérerons jamais qu’on mette en doute la légitimité du Parti ». Il faut serrer les rangs autour de Xi Jinping et de la direction du Parti : il n’y a au ciel qu’un seul soleil. Car le pays « n’a jamais à aucun moment de son histoire été aussi près d’atteindre l’objectif de la grande renaissance du peuple chinois ». L’ambition nationale et la volonté de puissance se sont substituées à l’ambition socialiste déçue. Il est vrai que la construction du socialisme n’est plus à l’ordre du jour. Mais de nouvelles tensions menacent le pouvoir, là où peut-être on ne les attendait pas.
LA POLLUTION FRAGILISE LES POUVOIRS LOCAUX. La docilité des peuples trouve ses limites lorsque les décisions des autorités menacent la santé collective et que les familles craignent pour leurs enfants. Les promesses d’abaissement de la pollution ne concernent que les décennies à venir et pour l’instant, la construction des usines polluantes se poursuit malgré une situation déjà alarmante. La COP 21 a concédé au gouvernement chinois de poursuivre une industrialisation qui dégrade l’environnement et dont les nuisances ne se révèleront parfois qu’à terme. Mais la population, échaudée par des scandales criminels à répétition, – lait en poudre à la mélanine, vaccins périmés, produits mal réfrigérés, produits défectueux réemballés sous des marques de prestige, médicaments sans produits actifs -, est plus exigeante que les autorités car la santé – et d’abord celle des enfants – est un impératif immédiat. Pas question d’attendre les générations suivantes. Cette exigence est d’autant plus forte que dans nombre de projets contestés, les habitants concernés croient deviner une collusion économique ou financière des pouvoirs locaux avec les initiateurs des projets, les premiers tirant un bénéfice personnel en permettant le profit des seconds. On ne se gène plus pour critiquer des autorités discréditées : « S’il se trouve en eaux peu profondes, le dragon est dénigré par les crevettes ». La contestation écologique met l’autorité en péril d’une manière radicale toute différente mais aussi efficace et plus voyante que les revendications démocratiques décriées par les dirigeants comme importées de l’étranger. Pour obtenir des produits sûrs, les familles des régions proches vont, si elles le peuvent, s’approvisionner à Hongkong, votant sinon avec leurs pieds du moins avec leur porte-monnaie, quitte à perturber les approvisionnements et le commerce de l’ancien territoire britannique. Le Bureau de surveillance des médicaments créé en 1998 semble impuissant à imposer des règles élémentaires à une couche trop nombreuse d’entrepreneurs désireux de profits rapides. Serviteur du pouvoir, le Bureau veut éviter des paniques collectives et a tendance à nier les problèmes ou à en minimiser l’importance. L’institution est elle-même soumise à trop de tentations. Son premier chef a été condamné à mort en 2007 pour corruption et négligence. Pour autant, les fraudes commerciales et les violations de propriété intellectuelle continuent, comme la pollution de l’atmosphère, des sols et des eaux par l’activité industrielle et l’exploitation charbonnière.

L’IMAGE DÉRANGEANTE DE LA DÉMOCRATIE TAIWANAISE Le 20 mai, l’installation à Taiwan d’un pouvoir politique nouveau, élu de manière parfaitement démocratique avec une solide majorité, est forcément source de gêne pour la direction chinoise. La présidente Tsai Ying-wen ne veut pas emboîter le pas de son prédécesseur du parti nationaliste et reconnaître « le consensus de 1992 ». Dans cet accord informel, une association de Taiwan liée au Kuomintang et une autre du continent liée au parti communiste s’entendaient pour affirmer qu’il n’y avait qu’une seule nation souveraine, chaque partie ayant le droit de considérer que son territoire en avait la représentation légitime. La présidente s’est bornée à déclarer qu’elle prenait acte de ce « fait historique » non officiel et qu’elle n’avait nulle intention de troubler les relations entre les deux territoires. Cette prise de position n’a pas satisfait Beijing, qui exige que l’autorité taiwanaise chausse les bottes du Kuomintang et prononce le mot de consensus (gongshi). Si elle se pliait à cette injonction, Tsai Ing-wen affirmerait ainsi la même volonté d’unifier la Chine que le Kuomintang, volonté inscrite certes dans la Constitution mais dont se moque la population insulaire. Elle n’a rien à faire de l’unité de la Chine et entend se débrouiller seule selon l’adage : « Vous prenez la grand-route mais moi, je passe par le pont de bois ». Elle a donc décidé de marquer sa différence, comme on l’a vu le 20 mai, lors de la cérémonie d’inauguration. Le régime insulaire a voulu y souligner les spécificités taiwanaises ; il a mis l’accent sur les périodes antérieures à la venue du Kuomintang : la colonisation hollandaise au XVII° siècle, le rattachement à la province du Fujian (1683) sous la dynastie des Qing, puis la colonisation nipponne et enfin la longue bataille des insulaires pour la démocratie. Pour faire bonne mesure, s’y est ajoutée et pour la première fois en pareille occasion, la présence colorée des minorités non chinoises en tenues indigènes. Sans être agressive, la présidente ne semble pas vouloir céder aux pressions pékinoises. Elle croit pouvoir compter sur le soutien américain et sur le refus des États-Unis de tolérer une guerre de reconquête lancée par les continentaux, guerre qu’une loi de 2005 envisage explicitement en cas d’indépendance insulaire. Beijing montre son mécontentement et ne recule pas devant des attaques personnelles d’un goût douteux : c’est ainsi que le 24 mai, un militaire membre de l’Association pour les relations avec Taiwan attribuait dans un journal du parti son «extrémisme» au fait qu’elle n’était pas mariée, expliquant qu’elle serait plus modérée si elle connaissait l’amour et avait la charge d’une famille avec des enfants. Le sexisme de l’attaque a dû sembler excessif à certains puisque le lendemain, l’’article disparaissait de la publication.
HYPERTENSION EN MER DE CHINE Le nombre croissant des patrouilles menées en Mer de Chine par les pays riverains fait craindre des affrontements incontrôlés entre bâtiments de garde-côtes ou bateaux de pêcheurs. Les conventions existantes ne règlent que les problèmes soulevés par les rencontres de navires commerciaux ; les autres embarcations relèvent d’administrations et de statuts différents selon les pays, ce qui rend malaisé de parvenir à un accord. Les forces en présence sont déséquilibrées : la Chine dispose de 205 bateaux garde-côtes (dont certains sont d’anciens navires de guerre) face à 78 bâtiments japonais et 55 vietnamiens. L’Indonésie, les Philippines et la Malaisie en ont chacune moins de dix. Le pouvoir chinois déclare qu’il ne cédera à aucune manœuvre extérieure : si les critiques visent à « exercer une pression sur la Chine ou à ternir son nom, alors ce sera comme si vous enrouliez un ressort… Plus forte sera la pression, plus forte sera la réaction ». Cette déclaration, faite le 5 mai par le directeur général des Affaires frontalières et océaniques au ministère des Affaires étrangères, semble annoncer l’attitude chinoise après le prochain verdict de la Cour d’arbitrage de la Haye, lequel a de fortes chances d’être favorable aux Philippines et de déplaire à Beijing. La capitale chinoise se montre de plus en plus nerveuse sur ces questions de Mer de Chine. Le ministre Wang Yi s’est dit fort mécontent le 27 mai de ce que les chefs d’État du G7, accompagnés des autorités de l’Union européenne, se soient exprimés au Japon sur ces litiges territoriaux, malgré sa demande de ne pas « s’occuper d’affaires intérieures » à la Chine. Il ne s’agit pas d’un raidissement passager. La diplomatie chinoise déploie de grands efforts pour obtenir non seulement qu’on oublie l’autoritarisme et la censure à l’intérieur de son territoire mais encore qu’au nom d’on ne sait quelle « caractéristique chinoise », les pays étrangers la ménagent dans les affaires internationales. Jusqu’à présent, elle y réussit plutôt bien dans les capitales occidentales. Parce que des membres de la Chambre des communes, dont le président de la Commission des Affaires étrangères, partisans d’un suffrage universel honnête à Hongkong, voulaient se rendre à Hongkong pour faire le point trente ans après la cession du territoire, la diplomatie chinoise s’est permis de leur refuser d’y mettre le pied (30 novembre 2014). Elle s’est autorisée ce 11 mai à révoquer le visa accordé à Michaël Brand, président du Comité des droits de l’Homme du Bundestag, qui voulait se rendre en Chine et au Tibet avec une délégation de parlementaires allemands. M. Brand avait écrit sur l’internet quelques commentaires peu flatteurs sur la répression exercée au Tibet ; l’ambassadeur chinois à Berlin lui a demandé de les effacer ; il a refusé : plus de visa. Mais, pourriez-vous dire, si vous parlez de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne, vous vous taisez sur la France. Hélas, trois fois hélas, il n’y a rien à dire car le problème ne se pose plus chez nous et depuis plusieurs années : on a pris l’habitude de baisser pavillon dès que la Chine fronce le sourcil. Quelqu’un a-t-il un contre-exemple à produire ?

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