95 ANS DE PARTI, 67 ANS D’AUTOCRATISME

Ce 1er juillet, le parti célèbre son 95ème anniversaire. Un vieux parti, depuis 67 ans à la tête d’1/6 ème de la population mondiale et qui espère s’y maintenir au moins un siècle entier. Cet espoir est-il fondé ?

Il y a quelque raison d’en douter si l’on tient aux propos mêmes des dirigeants. «En tant que parti au pouvoir, le plus grand danger auquel nous devons faire face est la corruption» affirme le chef de l’État et du Parti dans son discours d’anniversaire. La corruption ? Ça fait bientôt quatre ans que la nouvelle direction la combat, mais elle est toujours là et la liste s’allonge des personnages désarçonnés par cette campagne : ministres, chefs du parti dans les provinces ou hauts fonctionnaires. N’est-ce pas un peu beaucoup pour un parti qui se prétend d’avant-garde, et pour les institutions politiques et pour la morale collective ? Les moyens même de cette lutte semblent indiquer une certaine impuissance du régime à trouver en lui-même les forces de sa rénovation. Partout dans le monde, les affaires de corruption relèvent de la Justice et des tribunaux. Mais en Chine, il a fallu confier cette lutte à une Commission de discipline dépendant du Comité central du Parti et directement pilotée par le Chef d’État. Le combat semble d’ailleurs parfois tourner en rond : il arrive que les accusateurs se retrouvent au banc des accusés, ce qui laisse penser que le mal est profond. Il n’y a guère lieu de s’en étonner dans un tel régime autocratique, où, par définition, c’est le pouvoir qui légitime le pouvoir et où aucun contrôle indépendant ne s’exerce sur le pouvoir central ou sur les potentats locaux.

Le blocage de la croissance est un autre danger. Il remet en cause la légitimité du Parti, lequel justifie l’absence de suffrage universel par l’expansion économique. La Chine, qui a reçu pendant trente ans une formidable masse de capitaux extérieurs – une quantité peut-être sans précédent dans l’histoire du monde – accumule des surcapacités de production qui limitent l’investissement et des excédents de marchandises difficiles à écouler. Les taux de profit ont diminué, la valeur future de la monnaie nationale est aléatoire, si bien que les capitaux amassés dans les entreprises publico-privées cherchent de plus en plus à se valoriser à l’extérieur du pays. En même temps, le scepticisme croît à l’étranger sur les perspectives économiques du pays et les flux d’investissements vers la Chine deviennent moins intenses.

Après avoir longtemps rassuré, l’autocratisme peut susciter maintenant des inquiétudes. Il limitait le nombre des interlocuteurs, écartait l’action syndicale et les conflits d’entreprise. Mais on perçoit maintenant qu’il bloque l’accès à l’information et aux marchés, qu’il permet de violer ou de contourner la propriété intellectuelle, et de tenir aux étrangers le discours qu’ils souhaitent entendre sans qu’ils puissent en vérifier le contenu. Le projet de «nouvelles routes de la soie» accompagné sur le plan financier par la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures, a attiré les capitaux étrangers, y compris européens. Mais il semble coïncider parfaitement avec le souci chinois de placer des fonds hors du territoire et d’y obtenir des marchés pour y étendre sa zone d’influence. Les capitales étrangères, s’il s’agit de servir le grand «rêve de la renaissance» chinoise, restent donc sur la réserve. Lorsque les perspectives de profit s’estompent, la fascination diminue, l’expansionnisme inquiète et les droits de l’Homme reprennent un peu de l’importance qu’ils n’auraient pas dû perdre. On se rend compte des méfaits de l’autocratisme, de l’exercice ad libitum du pouvoir. La police et le personnel pénitentiaire peuvent frapper les détenus et, s’ils en meurent, ceux qui les ont frappés ne risquent rien, tant que l’opinion publique ne s’en est pas émue. Le nombre reste inconnu des Chinois derrière les barreaux ou dans les camps de travail qui ont souvent figure d’entreprises exportatrices. Il en va de même du nombre des exécutions : les Chinois n’ont ni le droit ni le besoin de le connaître. Le parti dicte aux tribunaux ce dont ils doivent accuser les démocrates, mélangeant le tragique, l’absurde et le risible. Oui, le Prix Nobel Liu Xiaobo est un «criminel» (onze ans de prison) ; oui, l’universitaire ouïghour Ilham est un «séparatiste» (prison à perpétuité). Demander le respect de la Constitution quant à la liberté d’expression ou de manifestation, ou au respect de la propriété personnelle, gêne le pouvoir ; c’est donc un délit du genre «susciter des querelles pour troubler l’ordre social» quand ce n’est pas «inciter à subvertir le pouvoir d’État».

Les comportements arbitraires à l’intérieur du pays ont leur pendant sur la scène internationale. La Chine est au Conseil de sécurité de l’O.N.U. mais elle rejette ouvertement le principe des valeurs universelles de la Charte des Nations unies. Elle ne suit en rien les recommandations qui lui sont faites par les organes spécialisés de l’O.N.U. sur la torture et les mauvais traitements en détention, ou lors de l’Examen Périodique Universel. Ce mois de juillet, la Cour d’arbitrage de la Haye doit se prononcer sur la démarche des Philippines concernant sa souveraineté sur des îlots proches de ses côtes et fort éloignés de la Chine méridionale : Beijing récuse la compétence de la Cour et voit dans le recours au tribunal «une manœuvre orchestrée sous couvert de la loi» par ses ennemis. Il a déclaré d’avance qu’il n’en tiendrait pas compte, au risque de se comporter ouvertement en hors la loi et d’accroître l’animosité des pays riverains de la Mer de Chine. C’est qu’il a en programme la construction de nouvelles îles artificielles pour l’extension de son territoire maritime et l’installation de sites militaires. D’où sur la zone, une nouvelle course aux armements, largement justifiée par la multiplication des incidents : pénétration de navires dans les eaux territoriales ou à leur lisière, bateaux de pêche jetant leurs filets dans la zone économique exclusive d’un pays tiers, survols aériens d’archipels contestés ou d’atolls transformés en bastions insulaires et aéroports pour avions de combat. A vrai dire, on peut se demander si l’équipe depuis plus de trois ans au pouvoir a bien les compétences et l’expérience nécessaires à la diplomatie moderne. Elle se raidit et semble manquer de métier, faute d’avoir participé aux discussions de l’après-guerre sur les frontières. Elle essaie, sans trop y parvenir, d’intervenir dans les agendas des chefs d’État en protestant contre les entrevues qui lui déplaisent, Dalaï-Lama ou dirigeants taiwanais par exemple. Avec pour résultat de ternir l’image qu’elle voulait donner d’elle-même, d’un pays courtois et pacifique, respectueux du droit et des usages et désireux d’éviter les conflits par la discussion. Pas plus à l’étranger que dans le fond des provinces, selon la démocratie à caractéristiques chinoises, «le petit peuple n’a à défier les officiels».

«HIRONDELLES ET MOINEAUX NE PEUVENT COMPRENDRE LES AMBITIONS DU CYGNE». Chacun doit se tenir à sa place et les opinions non conformes de la presse étrangère sont mal venues. On l’a vu cet hiver avec la journaliste Ursula Gauthier, privée de visa pour n’avoir pas reflété les positions officielles sur la politique au Xinjiang. On l’a vu de nouveau, ce 1er juin à Ottawa, avec le comportement ahurissant du ministre des Affaires étrangères Wang Yi. Celui-ci s’est permis d’invectiver une journaliste canadienne qui interrogeait son propre ministre sur les droits de l’Homme à propos d’un compatriote emprisonné en Chine pour «espionnage» – plus probablement pour son aide à des fuyards nord-coréens – en répondant à la place de son homologue canadien par des insultes. D’autant qu’à l’arrogance, il ajouta cette niaiserie : «Vous savez que nous sommes devenus le 2ème ensemble économique mondial ? Si nous n’avions pas défendu les droits de l’Homme, est-ce que la Chine aurait pu avoir un tel développement ?». Double stupidité : lorsqu’avec 21% de la population mondiale, on ne fait que 15 % de la richesse de la planète, il n’y a pas lieu d’être si fier ; enfin la croissance industrielle est parfaitement compatible pendant quelque temps avec l’absence totale de liberté, comme l’ont cruellement montré le fascisme et le nazisme. De telles incongruités enveloppées d’arrogance commencent à indisposer à l’étranger après tant d’années de complaisance intéressée. On peut en citer deux exemples de ce mois-ci. Le premier, du 22 juin, est le document établi à Bruxelles par les services de Mme Mogherini en charge des Affaires étrangères et de la Sécurité. On y note un net durcissement des positions avec exigence de réciprocité dans les relations. L’autoritarisme croissant du régime l’amène à réprimer avec force les contestations sociales et politiques et à s’éloigner de «l’État de droit». Le second est un rapport établi par une commission indépendante du parti conservateur britannique, qui manifestement ne partage pas le rêve nourri par D. Cameron d’un «âge d’or» dans les relations sino-britanniques. Contentons-nous d’en citer un passage, à l’attention des parlementaires français qui pourraient s’en inspirer : «Il ne peut être dans l’intérêt de la Grande-Bretagne, ni du monde en général, de constater un manque de respect pour les droits de l’Homme ou pour le règne de la loi, venant d’un quelconque pays avec lequel nous cherchons à avoir des relations significatives, sans que nous le contestions quand nous en prenons conscience (…) Dans les relations entre le Royaume-Uni et la Chine, nous devons montrer clairement que nous nous tenons aux côtés du peuple chinois».

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