LA MONTÉE DES PÉRILS ET LA RAISON DES INQUIÈTUDES

Le régime chinois change de nature et étend ses ambitions mais cette évolution continue depuis quatre ans retient à peine l’attention des capitales étrangères. Le durcissement intérieur et le mépris constant de la Constitution ne les gênent pas ; quant à la poussée militaire (expansion territoriale et renforcement des arsenaux), elle s’organise bien loin de l’Europe et, de plus, les États-Unis, pensent certains, n’ont qu’à s’en charger. Le lien depuis longtemps observé entre le renforcement du contrôle social pour museler la contestation interne et un expansionnisme conscient de sa force, semble souvent, dans le cas chinois, oublié ou délibérément dissimulé. Cet oubli est dangereux dans une conjoncture internationale pleine de menaces.

Sur le plan intérieur, on assiste à un accaparement du pouvoir par le chef du Parti, chef d’État, chef des armées et président d’une dizaine de commissions de réforme qui agissent de manière autonome, sous le seul contrôle de Xi Jinping. La presse doit s’aligner sur le parti et seconder son chef. Cette série d’étapes constitue de fait une sorte de coup d’État camouflé, dont l’effet immédiat est de placer le chef du Parti à l’abri de toute critique, de lui permettre d’organiser à sa guise le congrès de l’année prochaine et de faire de toute interrogation sur les décisions annoncées un crime de lèse-majesté. Le régime et son président n’acceptent plus qu’on les juge.

On l’a vu récemment après le verdict rendu le 12 juillet par la Cour permanente d’arbitrage de La Haye. Il est sans doute la première défaite diplomatique de Beijing, depuis l’entrée de la Chine aux Nations unies. Les Philippines demandaient qu’il soit statué sur les îles du Sud. Elles ont eu largement satisfaction puisque selon la Cour, « la Chine n’apporte pas la preuve de relations passées telles qu’elles permettent de lui accorder l’exclusivité du territoire ». Au lieu de respecter une institution plus ancienne même que les Nations unies, Beijing n’a cessé de la tourner en dérision. «Cette farce doit finir» ; le texte est sans importance et il n’est pas question d’obéir à un chiffon de papier. La presse traite le tribunal de «groupe de faisans» ou de prostituées ; le vice-ministre des Affaires étrangères affirme que les juges ont été achetés, sans doute avec l’argent des États-Unis, etc. Il est vrai que le verdict force la Chine à renoncer à son projet d’établir à partir de ces récifs une zone économique exclusive de 200 milles marins. Elle ne peut prétendre non plus qu’il s’agit d’extension de sa plateforme continentale. Enfin c’est un camouflet puisque les aménagements coûteux des récifs ne sont plus sa propriété indiscutable. Ils pourraient même peut-être passer dans les mains des Philippins… Cet échec humiliant auquel le régime n’était pas préparé a trouvé peu après une compensation nationaliste et plutôt amusante dans le sport et les médailles olympiques de Rio (bien que celles-ci fussent moins nombreuses que lors des Jeux précédents). Les victoires ont grisé les citoyens et la presse a fait son travail d’agitateur caractéristique des pays à parti unique. «La combativité des athlètes a montré la volonté de vaincre de notre nation chinoise» assurait la télévision nationale cependant que des commentateurs quelque peu rassis, grisonnants et bedonnants n’hésitaient pas à clamer : «Nous sommes tous notre équipe de volley féminine», s’identifiant à ces filles gracieuses et élancées, parfois double-mètre, qui venaient de remporter la médaille d’or.

Mais certaines évolutions du régime sont plus inquiétantes par leur contenu xénophobe évident. La presse annonce avec fierté les progrès de l’armement (air, terre, mer) et les manœuvres aériennes et maritimes, souvent opérées en liaison avec l’armée russe. Le rejet de la «farce» de la Haye s’accompagne dans certaines villes d’une campagne désagréable et enfantine d’affiches qui soulignent le danger de l’espionnage par les étrangers. Le pays, y est-il expliqué, compte sur chaque citoyen du territoire. et notamment sur les enfants pour dénoncer les voleurs de secrets. La campagne donne l’impression que la Chine est menacée dans son savoir-faire industriel et dans ses brevets, dans sa sécurité territoriale. Bref, elle est attaquée insidieusement de toute part, par des pays qui ne jouent pas le jeu. Les affiches, bien entendu, ignorent les écoutes téléphoniques, les attaques cybernétiques ou le copiage des brevets que pratique la Chine. Donc, « les murs ont des oreilles » et les étrangers, apporteurs depuis tant d’années des capitaux et des techniques qui ont soutenu la croissance chinoise, sont présentés désormais comme des éléments négatifs qu’il faut traiter avec rigueur. On a l’impression d’un retour aux campagnes de mobilisation des années cinquante, quand le parti décelait partout la menace du Kuomintang. Mais la situation a bien changé : le Kuomintang est si affaibli qu’il vient de perdre les élections de Taiwan. Le régime désormais a d’autres ennemis : les intellectuels, les juristes, les pétitionnaires, les journalistes, les initiateurs de syndicats ouvriers indépendants, les critiques du régime et de la ploutocratie dirigeante, les anciens de 1989. Bref tous ceux qui dérangent le régime en demandant la démocratie ; et qu’il faut traiter comme on faisait autrefois du Kuomintang, sans merci.
UN RÊVE GRANDIOSE : RESTER PLUS D’UN SIÈCLE SANS ÉLECTIONS LIBRES ! Le régime a la ferme intention de tenir la place et de fêter deux centenaires : celui du parti (2021), celui du régime (2049). Pour le premier, la difficulté n’est pas énorme. Mais il est plus incertain de garder le pouvoir cent ans et d’être accepté d’un peuple à qui, pendant un siècle, on ne demande pas son avis. Difficile d’être accepté aussi cent ans dans les instances internationales, où sans l’onction d’un scrutin populaire, on prétendra faire autorité aux Nations unies et garder un droit de veto sur les affaires du monde. La Chine demande au monde extérieur d’accepter cette monstruosité politique, au nom de la non-ingérence dans les affaires intérieures. De nombreuses capitales, il est vrai, sont prêtes à acquiescer. Mais il y a tant de problèmes à résoudre pour garder le pouvoir. Le parti et le régime politique sont tous deux en danger. La corruption est trop répandue, favorisée par l’absence de contrôle sur l’État-Parti. Dans l’armée, les achats de grade jettent un doute sur les hiérarchies. Les malversations détruisent la confiance populaire dans le personnel en place. D’ailleurs, depuis le passage au pouvoir de Deng Xiaoping, il est entendu que le pouvoir ne devait pas se permettre d’empiéter trop sur les vies personnelles et qu’à condition de ne pas s’attaquer au régime, chacun pouvait penser ce qu’il voulait. Dont acte : chacun a ses idées, se tait mais n’en pense pas moins.

Il y a des causes d’affaiblissement plus profondes. Le pays a une démographie vieillissante ; il commence à exporter ses capitaux faute de taux de profit interne élevé ; il ne peut compter sur les taux de croissance d’autrefois ; sur le plan militaire en outre, il se confronte à un entourage plutôt hostile, irrité par ses prétentions territoriales en Mer de Chine. De plus, malgré les contrôles de l’internet et les intimidations des dissidents, les idées extérieures rentrent quand même. Enfin, le régime chinois, autrefois encensé quand il faisait pièce à l’expansion soviétique, se met à ressembler dans sa nature et ses pratiques à ce dernier et, en définitive, n’a bonne presse nulle part. D’une manière générale, le durcissement du régime chinois qui impose à un sixième de l’humanité un marxisme simplifié, pas à jour et auquel il ne croit pas lui-même, va à l’encontre de l’évolution d’un monde où les connaissances bougent sans cesse et où la pensée progresse par le libre examen. Une presse qui reçoit ses consignes d’écriture d’en haut, d’une sorte de Ministère de la vérité, et qui, sur les sujets sensibles, est invitée à recopier les papiers de l’agence officielle et à s’en contenter, ne peut contribuer à former une opinion publique saine et réactive. La société internationale recherche, en général, l’apaisement des conflits, le bien être des nationaux, les échanges et reconnaissances culturelles et intellectuelles. L’arrivée dans le concert international d’un nouveau venu puissant, négateur des valeurs universelles et qui voudrait changer les règles à son profit sans éviter – voire en recherchant – les confrontations, qui désire s’imposer comme l’interlocuteur privilégié des États-Unis et veut prendre un jour la première place, ne peut que troubler les esprits et éveiller la méfiance. En définitive, ce qui inquiète, c’est l’absence d’inquiétude des capitales étrangères lorsqu’elles abordent la question chinoise.

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