LE NOYAU ET LE MODÈLE

.Depuis la dernière réunion du Comité central du Parti (6 ème session tenue ce mois d’octobre), le chef d’État, Secrétaire général du Parti, président de sa Commission militaire et d’une flopée de commissions ad hoc toute puissantes et constituées hors les institutions d’État, Xi Jinping est devenu le « noyau », le centre, le modèle dont doivent s’inspirer les 86 millions de membres du P.C.C.. Lancé en début d’année ce terme de noyau avait suscité quelques résistances mais il a fini par s’imposer à l’automne. Ce qui vaut reconnaissance de tous les titres et fonctions que Xi Jinping a accumulés et lui donne plus d’autorité encore pour remanier la direction du parti lors du Congrès de 2017. Le plenum du Comité central a adopté de nouvelles «lignes directrices de la vie politique dans de nouvelles circonstances» et a changé les règles d’appréciation et de supervision interne du parti.

« LE CIEL N’A QU’UN SOLEIL, LE PEUPLE N’A QU’UN PRINCE »
Toute l’année 2016 est marquée par ce renforcement du pouvoir personnel de Xi Jinping. Selon la tradition des chefs du parti, il s’est essayé à lancer des slogans chiffrés – « les quatre consciences », « les trois sérieux », « les trois rigueurs » – censés dicter à l’organisation de nouvelles façons de travailler et d’exercer le pouvoir. Au cours du second semestre, on a vu émerger des membres de la future équipe dirigeante à désigner l’année prochaine. Le 2 novembre, le Parti a publié 160 règles adoptées lors du plénum de la semaine précédente sur la conduite des cadres, y compris dans leur cadre familial, règles dont l’objet est de prévenir les comportements corrompus. Les 350 membres du Comité central du Parti doivent ainsi transmettre aux autorités de lutte contre la corruption toutes les informations qu’ils possèdent sur les malversations de leurs collègues. On ne peut qu’être frappé par l’importance accordée à ces « opérations mains propres » car ce dont il est question, c’est bien la survie du parti, – et donc du régime.

Cette lutte contre la corruption accapare les esprits mais on peut s’interroger sur ce qu’il advient dans les autres domaines. Xi Jinping a manifestement de grandes ambitions, pour son pays et pour lui-même mais il n’est  pas certain qu’il en ait les moyens. Il aimerait que le pays soit emporté par un rêve de renaissance collective mais beaucoup d’éléments s’y opposent : le petit peuple travaille dur pour résoudre ses problèmes quotidiens et on le dissuade de s’intéresser aux affaires de l’État ; les habitudes bureaucratiques sapent l’élan intérieur ; l’économie ne sait que faire de ses surcapacités de production en période de ralentissement ni comment traiter le montant croissant des dettes contractées par les gouvernements locaux et les entreprises d’État. Certains observateurs voient dans le nouveau culte de la personnalité du chef du Parti, dans le durcissement du contrôle social, dans l’essai de moralisation que représente la lutte contre les détournements de fonds une sorte de retour à l’ère Mao Zedong. Quelques similarités de formes n’impliquent pas des ressemblances de fond. Elles recouvrent en fait une différence radicale. La Chine de Mao voulait donner des leçons au monde entier, cherchait partout qu’on l’approuve et se réjouissait des bouleversements de la planète, certain de détenir les clés de l’avenir : « les Etats veulent l’indépendance, les nations veulent la libération et les peuples veulent la révolution ». Et les campagnes du Tiers-Monde étaient en train d’encercler les villes des riches. La foi quasi religieuse qui s’était emparée alors d’une part de la population et notamment des jeunes, avec référence enflammée à des héros martyrs morts « au service du peuple », s’est accompagnée d’innombrables violations des droits de l’Homme. Mais elle n’avait rien à voir avec la défense de l’orthodoxie qui marque aujourd’hui l’action du Parti. Celui-ci ne craint qu’une chose : perdre le pouvoir à l’issue processus à la Gorbatchev ou d’une révolution orange, façon Ukraine. Le régime cependant n’est pas affaibli seulement de l’intérieur. Les problèmes surgissent aussi à la périphérie.
HONGKONG ET TAIWAN, DEUX CAILLOUX TRES GÊNANTS DANS LA CHAUSSURE.
Il fallait bien que ça arrive et que le principe 3Un État, deux systèmes3 appliqué à Hongkong éclate de ses contradictions. Les autorités de Beijing ne peuvent supporter une démocratie réelle sur ce qu’elle considère comme leur territoire. A l’origine du séisme qui secoue depuis deux mois l’ancienne colonie britannique, deux «localistes» – c’est-à-dire autonomistes ou indépendantistes, jeunes et impertinents. Lors de leur intronisation comme élus au Conseil législatif, ils ont pris les choses à la rigolade, prêté serment de loyauté à la Nation de Hongkong et parlé de «Shina» au lieu du terme officiel désignant le régime de Beijing. Le camp pro-Beijing et l’exécutif local s’en offusquent, affirmant que ce terme Shina était utilisé par les envahisseurs japonais. La prestation de serment est invalidée et les deux élus ne peuvent siéger au Conseil législatif, bien qu’élus de manière incontestable. Le Comité permanent de l’Assemblée nationale chinoise devrait dire le droit et se prononcer sur la validité des deux élections. Mais s’il revient à Beijing de former la jurisprudence de Hongkong, où est la distinction rigoureuse des systèmes que garantissait pour 50 ans l’accord passé avec la Grande-Bretagne ? Faut-il respecter un vote démocratique ou se plier aux injonctions de Beijing et de ses partisans au pouvoir à Hongkong ? La situation est quasiment inextricable.

Une autre menace résulte du changement politique survenu à Taiwan. La venue au pouvoir d’un parti indépendantiste fait peser la menace d’un changement constitutionnel et l’abandon de la « République de Chine ». Celle-ci avait au moins en commun avec le continent l’approbation de la révolution de 1911. Mais les Taiwanais de souche ne s’en soucient guère. Ils veulent que Beijing prenne en compte leur histoire particulière, leur indépendance de fait ainsi que leur préférence pour la démocratie. Ils veulent qu’on les laisse tranquilles. La présidente Tsai Ing-wen cherche à s’imposer sans bruit et laisse à Beijing le soin de troubler le statu quo et de se faire mal voir. Une guerre de reconquête serait désapprouvée sur le plan international et isolerait la Chine. Elle s’en prendrait en effet à l’une des démocraties les plus mûres de l’Asie, qui accepte l’alternance politique (elle l’a fait déjà à deux reprises). Il ne faut pas sous-estimer la question taiwanaise. Vue de loin et comparée à la Chine, l’île semble bien petite. Mais avec ses 23 millions d’habitants, elle est plus peuplée que la majorité des pays de l’Union européenne. Elle vient au 23ème rang mondial pour son produit intérieur brut, et son P.I.B. par habitant est le triple ou le quadruple de celui de la Chine. Avec en plus la démocratie sans les fameuses « caractéristiques chinoises » du continent. Son aéroport de Taiyuan est le 11ème du monde pour le trafic passager et le 5ème pour le trafic des avions-cargos. Les changements politiques à Taipei ajoutent du poids aux troubles politiques de Hongkong. Il va de soi que le régime de Taiwan, toujours sous la menace d’une intervention armée, ne peut qu’observer avec intérêt et sympathie les progrès observés à Hongkong de la résistance au gouvernement central. Le pouvoir de Taipei reste discret et se garde bien de critiquer le régime continental. Mais sa nature même, une démocratie arrivée à maturité et qui s’habitue aux alternances, équivaut à une contestation muette de l’État-Parti. Le régime continental est d’autant plus irrité que les deux plus marquants localistes de Hongkong, les deux élus invalidés pour raison de serments biaisés, sont venus à Taipei conseiller aux Taiwanais de s’écarter résolument du continent.
LE SCANDALE ONUSIEN DU CONSEIL DES DROITS DE L’HOMME
Le 28 octobre, la Chine a été de nouveau élue au Conseil des droits de l’Homme des Nations unies. Si l’on s’en tenait à ses performances quant à la mise en œuvre des droits civiques et politiques (dont elle se refuse depuis des années à ratifier le Pacte), on la trouverait disqualifiée pour postuler à un tel siège. Le fait que bien d’autres postulants admis soient du même acabit n’est en rien une excuse. D’autant qu’en siégeant en permanence au Conseil de Sécurité, la Chine prétend peser sur les affaires du monde. Le résultat, c’est que le Conseil des droits de l’Homme n’a ni autorité morale, ni pouvoir d’agir et que son discrédit rejaillit sur l’O.N.U. toute entière. Pour être candidat au Conseil des droits de l’Homme, faut-il le rappeler, il n’est pas nécessaire d’avoir défendu les droits de l’Homme, il suffit d’appartenir à une région et de rentrer dans son quota. Le régime chinois raconte des fadaises lorsqu’il rejette toutes les valeurs communément reconnues au nom de « caractéristiques chinoises » qui se présentent plutôt comme des résidus marxisés de ce despotisme oriental analysé par Wittvogel. La population de Hongkong et celle de Taiwan ne sont-elles pas de culture chinoise et ne veulent-elles point la démocratie ? À vrai dire, les valeurs universelles que Beijing méprise sont perceptibles par tous à l’image du droit naturel des Encyclopédistes, dont Diderot disait : « L’usage de ce mot est si familier qu’il n’y a presque personne qui ne soit convaincu au dedans de soi-même que la chose lui est évidemment connue. Ce sentiment est commun au philosophe et à l’homme qui n’a point réfléchi ». Et en apparence, commun aux dirigeants chinois eux-mêmes, sinon pourquoi auraient-ils inscrit et maintenu les libertés fondamentales dans la Constitution du pays, quitte à les violer sans vergogne tous les jours ?

Dans la période troublée d’aujourd’hui, marquée notamment par de terribles conflits, la question est d’importance pratique. Il est intéressant d’observer les positions prises par la Chine, en concertation avec son allié stratégique russe, le seul partenaire puissant dont elle dispose. Le 21 octobre, le Conseil des droits de l’Homme annonce l’ouverture d’une enquête spéciale et indépendante pour faire la lumière sur la situation à Alep. La Russie a voté contre la résolution britannique et la Chine a cru bon de s’abstenir et de laisser faire. En 2014 déjà, le Secrétaire général des Nations unies avait demandé l’ouverture d’une enquête et la Chine et la Russie s’y étaient aussi opposées. Il ne sied pas d’enquêter sur les crimes de guerre. Mais en même temps, et ça ne laisse pas d’inquiéter, la Chine naguère si discrète, tire prestige devant sa propre population des progrès de son armement. Elle a abandonné sous l’ère Xi Jinping le prudent conseil laissé par le « petit timonier » Deng Xiaoping : « Cacher ses talents et attendre son heure ». C’est qu’il s’agit maintenant de montrer ses forces en laissant entendre qu’on en a (presque) autant que les États-Unis et de tirer parti de l’intimidation des voisins. Ainsi le1er novembre à l’occasion d’une fête aéronautique à Zhuhai (Guangdong), l’armée chinoise devait présenter à peu près la moitié de la gamme de ses arsenaux, avec entre autres équipements de pointe, son avion furtif J-20 de nouvelle génération qui réduirait l’écart avec le niveau technique de l’aviation américaine. L’effort de développement aérien répond au besoin d’intervention à distance pour les territoires contestés par les voisins de la Mer de Chine. Ces progrès aériens s’ajoutent à ceux dont la Chine a fait état pour ses sous-marins et ses fusées. Pour ce qui est des porte-avions, Beijing a annoncé le 27 octobre l’assemblage complet de son premier bâtiment de conception entièrement chinoise. Nous voici rassurés.

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