UN COUP D’ÉTAT PROGRESSIF

Comme s’il pressentait une zone de turbulences, le régime chinois accumule les précautions. Il accentue son contrôle sur les medias, n’admet pas qu’on s’interroge sur ses choix, redoute les paroles libres et celles qui se réclament d’autres valeurs que les siennes. L’évolution est continue depuis quatre ans avec, comme première étape sans doute, le congrès de 2017. En même temps qu’il lutte contre les fractures internes – et peut-être pour mieux lutter contre elles – le régime n’oublie pas de s’affirmer sur le plan international. Il développe et expose sa force militaire et s’efforce de limiter l’affaiblissement de son économie.

Cette prise en main d’un pouvoir de plus en plus personnalisé dans le chef d’État et président du Parti vient de franchir une nouvelle étape avec la mention de la Commission pour la Sécurité nationale. L’organisme devrait désormais jouer un rôle d’importance en permettant « une approche globale de la sécurité nationale ». Elle ne s’était réunie qu’une fois en avril 2014 et l’on n’entendait plus parler d’elle. Sa réapparition laisse entendre que le ministère de la Sécurité ne joue pas entièrement son rôle. Le président de cette Commission est, bien entendu, Xi Jinping. Il est assisté du premier ministre Li Keqiang et du président de l’Assemblée Zhang Dejiang. Ce renforcement du pouvoir central, que certains assimilent à une sorte de coup d’État progressif de Xi Jinping, s’est trouvé un nouveau chemin et une nouvelle structure dans le domaine de la lutte contre la corruption. Menée avec énergie depuis des années, cette lutte est supposée redonner du lustre à un parti sur lequel la population ne se fait guère d’illusions. Le nombre considérable des responsables civils ou militaires écartés ne cesse d’augmenter, ce qui permet une redistribution des postes et des responsabilités au profit de ceux qui serrent les rangs autour du « noyau dur » et du « modèle » incarnés par le chef du Parti. Mais il semble que ça ne suffise pas, ou bien que la Commission de discipline du Parti, qui a fait tout le travail jusque-là sans base légale manifeste, ait besoin d’un relais structurel et plus conforme à l’État de droit dont se réclame le régime. Il est donc décidé de procéder à une « réforme politique majeure » et d’adjoindre à l’organisme du Parti une commission d’inspection à mettre en place à Beijing, au Shanxi et au Zhejiang. A titre expérimental mais avec vocation de s’étendre à l’ensemble du pays. La portée de cette innovation politique « majeure » n’est pas claire : s’agit-il d’amplifier une lutte contre la corruption encore insuffisante ou, au contraire, de modérer les initiatives de la Commission de discipline qui fait peser trop de menaces sur trop de monde et qui tire sa seule légitimité d’avoir pour président le chef du Parti ?

Réorganiser la lutte contre la corruption et l’appareil de Sécurité du régime ne suffit pas à en garantir la stabilité. Le contrôle de l’opinion publique pose des problèmes épineux quand la communication informatique (via les téléphones portables et les cyber-cafés) est trop rapide pour qu’on la puisse entièrement maîtriser. Outre la surveillance directe de l’information qui circule, il y a les injonctions de plus en plus strictes adressées aux medias sur la manière de traiter tel ou tel sujet. Il ne suffit plus désormais de soutenir le pouvoir : il faut le soutenir de la manière qu’il a choisie. C’est ainsi que le site IFeng, possédé par la chaîne Phénix TV de Hongkong pourtant très favorable au pouvoir central, a été sanctionné par la suppression d’autorité de plusieurs émissions. La raison est que le site avait parlé trop librement de l’élection présidentielle américaine. Il l’a couverte en direct alors que Beijing avait soin de filtrer les informations sur un scrutin aléatoire impensable en Chine et dont l’exemple ne pouvait que nourrir les pensées subversives sur l’intérêt d’une alternance. IFeng a ainsi commis « de graves violations des lois et des règlements » dans ses émissions destinées au public chinois de l’intérieur. Il a recruté des journalistes non accrédités auprès du pouvoir central et a fourni des informations sur la toile sans prendre contact avec les services de contrôle. Or les règles sont strictes : pour l’instant, seuls quatorze sites dépendant directement de l’agence officielle Xinhua ou du Quotidien du peuple sont autorisés à disposer de journalistes accrédités. Les autres sites, plus écoutés, doivent retransmettre les informations provenant des sources susdites. S’il leur arrive parfois d’oser concevoir seuls certains reportages, c’est au risque d’être accusés de « violer les lois et les règlements ». Cette information monopolisée et manipulée par le parti est-elle « à caractéristiques chinoises », pour reprendre la formule qui sert à tout justifier ? Certainement pas. La tradition chinoise admet bien sûr la pluralité des idées : « La mer est profonde et accepte tous les poissons, même de grande taille ».

Le contrôle politico-médiatique interne doit forcément s’accompagner d’un protectionnisme des idées. Le régime assure qu’il pratique l’ouverture mais en réalité il se replie sur lui-même. Une critique un peu vive venue de l’extérieur l’amène à dénoncer les menaces et les complots de l’étranger. Les exemples se multiplient de cette exacerbation xénophobe. Pour avoir demandé un suffrage universel à Hongkong et combattu le principe de candidatures officielles retenues par le pouvoir central, deux figures de proue du Mouvement des parapluies de 2014 sont présentées comme des agents américains dans une vidéo du Ministère de la Sécurité publique. Le blogueur Huang Qi, lauréat du prix de la liberté de la presse de Reporters sans frontières et de TV5-Monde, détenu depuis le 28 novembre, est accusé le 22 décembre de « divulguer des secrets d’État ». La loi entrée en vigueur en janvier 2017 sur les organisations non gouvernementales qui reçoivent des aides extérieures impose de sévères restrictions à l’activité de ces O.N.G. et leur interdit de recruter et de lever des fonds dans le pays, comme si elles étaient les chevaux de Troie de la subversion extérieure. Nous avons vu en septembre à Changchun (Jilin) toute une campagne d’affiches appelant à se méfier des étrangers qui cherchent à s’emparer des connaissances chinoises et à saper l’économie nationale ; les placards invitaient tout le monde, y compris les enfants, à dénoncer à la police les personnages troubles, l’espionnage et la subversion. En rejetant l’existence même de valeurs universelles, auxquelles adhère pourtant une bonne partie de la population, en défendant le principe d’une « démocratie consultative » où l’administration contrôle l’expression des opinions et où le parti décide de tout, le régime se contraint à voir dans toute opposition une menace à son existence et dans toute démocratie élective, un ennemi potentiel.

Ces difficultés relationnelles se retrouvent dans le domaine de l’économie. Le 11 décembre, les principales économies occidentales ont refusé d’accorder à la Chine le statut d’une économie de marché. L’acceptation du statut aurait interdit aux grands partenaires commerciaux de la Chine de prendre des mesures de rétorsion contre des manipulations monétaires ou des pratiques de dumping (ventes en dessous du prix de revient réel). Plus d’un millier de dossiers anti-dumping ont été constitués contre la Chine depuis 1995. La Chine conteste la décision de décembre et fait appel ; mais pour l’instant, elle n’est toujours pas reconnue comme économie de marché. Ce qui d’ailleurs serait un paradoxe, quand la doctrine officielle est que les entreprises d’État et les entreprises qui s’y rattachent doivent avoir à cœur de suivre et d’appliquer les directives du Parti. Mais qu’entend-on au juste par dumping ? Est-ce seulement une affaire comptable ? Derrière les chiffres, les comptes de résultats et les bilans, il y a les réalités de la société. Si les salaires chinois sont si bas et si « compétitifs », c’est que les masses d’ouvriers et de salariés ne sont pas autorisées à se battre pour les augmenter. Le droit de grève est supprimé depuis 1982. Deux ans plus tôt, après tant de revendications exprimées sur le Mur de la démocratie, on avait officiellement mis fin aux « quatre grands droits » : la libre parole, la propagande des idées, l’organisation de débats et la rédaction d’affiches apposées en public. Aujourd’hui, tout militant ouvrier qui soutient des revendications collectives peut se faire arrêter comme fauteur de troubles ou pour rassemblement illégal de foules. Un des rôles essentiels de l’organisation syndicale officielle, c’est précisément d’esquiver les conflits et elle n’a jamais décidé de lancer une grève. Une économie de marché, c’est une économie où le marché décide plus ou moins de tout : de l’ampleur et de la nature des productions, des flux commerciaux et des flux financiers, tant intérieurs qu’extérieurs comme du volume et de la qualification des emplois. La combinaison sui generis de ces éléments si divers n’est évidemment pas compatible avec un régime où le parti se donne tous les pouvoirs, celui de distribuer ou de retenir l’information, de dire le droit et de dicter aux tribunaux leurs verdicts sur les affaires « sensibles », celui de composer une assemblée nationale monocolore et soumise, de fixer les taux d’intérêt et les cours des changes, de décider des faillites et des sauvetages d’entreprises, d’assigner à résidence rurale administrative tout le monde des villages et de conférer aux universités et collèges la tâche d’être les « places fortes du parti » (Xi Jinping, 8 décembre). Avec de dures sanctions pour qui conteste. On peut trouver un bon exemple – tout récent – de l’incapacité chinoise à comprendre le fonctionnement des économies de marché. Le 19 décembre après trois ans de négociations, a pris fin la ridicule farce commerciale sino-norvégienne. Les relations diplomatiques ont repris, qui étaient gelées depuis 2010 et l’octroi du Prix Nobel de la Paix à l’écrivain Liu Xiaobo. Celuici avait été condamné à onze ans de prison en 2009 pour « incitation à la subversion du pouvoir d’État », notamment en inspirant le document dit Charte 08 qui demandait le respect des droits fondamentaux, la séparation des pouvoirs et le pluripartisme. Depuis le choix du lauréat, les autorités chinoises limitaient les achats de saumon ; elles refusaient de rencontrer les officiels norvégiens et de leur accorder des visas, faisant mine de croire que le jury du Prix Nobel fondait ses choix sur ceux du gouvernement, à l’image des pratiques chinoises. La fureur de la Chine était peut-être réelle mais n’avait pu se manifester dans la presse officielle : il ne fallait pas que la population apprenne qu’un dissident avait obtenu une distinction prestigieuse. Cependant le silence peut être à double sens : les amis de Liu Xiaobo de leur côté, informés de ses chances d’être lauréat, avaient le soir même conclu du mutisme de la presse sur la décision d’Oslo, que c’était Liu qui avait été récompensé

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