DES INGRÉDIENTS POUR UNE NOUVELLE GUERRE

A.la tête des Nations unies, Trump, Poutine et aussi Xi Jinping, il y a de quoi se demander si l’on peut parler désormais d’un Conseil de Sécurité. Chacun des trois pays suit son chemin, accroît ses armes et tient des propos martiaux. Les risques d’un affrontement sino-américain sont de plus en plus perceptibles, aux dires mêmes des intéressés. Les tensions en Mer de Chine donnent lieu à des propos ouvertement belliqueux, trop nombreux pour qu’on les néglige. Le 11 janvier, le futur secrétaire d’État américain Tillerson laisse entendre que les États-Unis pourraient bloquer l’accès aux îles artificielles de la Mer de Chine méridionale ; deux jours plus tard à Beijing, le Global Times affirme qu’il en résulterait une «guerre sur une large échelle». Le 23 janvier, la nouvelle administration américaine annonce son intention d’empêcher la Chine d’occuper des territoires situés dans les eaux internationales (ce qui est plus ou moins la manière de voir de la Cour d’arbitrage de La Haye, que conteste la Chine) ; Beijing affirme qu’en ce cas, ça équivaudrait à déclencher la guerre. Les États-Unis n’ont pas dit comment ils s’y prendraient pour interdire l’accès aux îles : simple blocage par intervention de navires, de sous-marins ou d’avions ; ou s’ils oseraient s’en prendre à la marine chinoise et à l’aviation installée sur les îles ou posée sur le porte-avions Shandong prochainement achevé qui doit contrôler cet espace maritime. Le Guardian rapporte ce 2 février les propos inquiétants du nouveau responsable de la stratégie de la Maison blanche. Pour Steve Bannon, « il n’y a aucun doute » qu’une guerre sino-américaine surviendra dans les dix ans. Ces propos remontent à mars 2016, il est vrai, mais Steve Bannon est un homme influent. Le jour même de l’investiture du président américain, un commentateur affirmait sur le site internet de l’Armée de libération chinoise qu’une guerre était possible «pendant le mandat présidentiel», donc en fait, à tout moment.
DES ARMEMENTS DE PLUS EN PLUS SOPHISTIQUÉS Toute guerre, même éventuelle, se prépare. Le président américain a décidé d’augmenter le nombre des bâtiments de la marine et de le faire passer de 272 actuellement à 350, dont trois porte-avions supplémentaires.  Les États-Unis se sont entendus avec l’Australie pour y placer une partie de leurs avions furtifs F-22. De son côté, la Chine a mis en chantier 20 bâtiments en 2016. Son nouveau porte-avions sera fini cette année et elle disposera de destroyers équipés de nouvelles fusées 055. Elle possède deux types d’avions furtifs : le Chengdu J-20 et le Shenyang J/FC-31. Elle a reçu un des 24 Sukhoi-35 russes qui lui ont été promis. On peut, certes, se rassurer en parlant de rodomontades et de bluff comme au poker. Mais les armements sont bien là ; les dirigeants des deux côtés sont peu prévisibles et il ne leur est pas facile de reculer et de perdre la face. Notamment pour Beijing, sur la question de Taïwan où elle affiche une intransigeance absolue (« Taïwan est une province de Chine ») et une détermination marquée d’arrogance. C’est ainsi que le 17 décembre, un lieutenant-général, ancien commandant adjoint de la région militaire de Nanjing, affirmait que « la prochaine fois » les bateaux et avions chinois pénétreraient dans la zone d’identification de Taiwan ; qu’il y surviendrait un incident militaire avant 2020 et que la bataille de Taiwan se déclencherait vers cette date. La durée de la bataille, ajoutait-il, se compterait en heures ou, au plus, en centaines d’heures. Certes, ces déclarations va-t-en-guerre ne sont pas celles de la diplomatie chinoise. Mais elles montrent du moins que le clan des faucons est désormais autorisé à s’exprimer. C’est que, pour les partisans de la ligne dure, la question de Taïwan ne peut être indéfiniment reportée ;  ils disent pourquoi. Au fil des décennies d’une souveraineté de fait, les insulaires se considèrent de moins en moins comme chinois ; ils n’ont guère envie de se rapprocher d’une puissance continentale plus pauvre, sans liberté et qui pointe ses fusées dans leur direction. La politique de la présidente Tsai Ing-wen n’est pas de demander l’indépendance mais d’assurer la souveraineté de l’île et de maintenir le statu quo, car le temps joue pour les insulaires. La perspective d’une réunification pacifique ne cesse de s’éloigner. Avec cette désastreuse conséquence que les jeunes de Hongkong – dans leur méfiance à l’égard du pouvoir central qui leur refuse le suffrage universel – trouvent dans l’île un encouragement à l’autonomie ou à l’indépendance de leur petit territoire. Pour les faucons de Beijing, il faut donc intervenir.

Mais les racines du bellicisme sont aussi dans les craintes d’ordre intérieur. Ne redoutant rien tant qu’un processus de dissolution semblable à celui qui mit fin à l’Union soviétique, le régime s’arc-boute, pourchasse toute contestation comme s’il avait peur de lui-même. Le pouvoir se concentre et ne cesse de se personnaliser. Chaque mois ou chaque trimestre annonce une mesure nouvelle. Déjà à la tête de onze commissions ad hoc du Parti, qui n’ont pas besoin de l’aval de l’Assemblée, Xi Jinping vient de se conférer une douzième présidence d’une douzième commission, la Commission centrale pour le développement militaire et civique intégré. Il s’agit d’assurer que les forces industrielles sont bien en mesure de seconder l’effort militaire et, éventuellement, qu’elles peuvent en récolter les fruits économiques et techniques. En janvier, selon une directive du Comité central rapportée par l’agence Xinhua le 17, il est question de mettre sur pied une force d’inspection pour vérifier et pour garantir la loyauté politique de la police, des juges et du ministère public. Il est ainsi officiellement annoncé que la justice ne doit pas être indépendante mais au contraire d’une « loyauté politique absolue » et qu’il lui faut se conformer aux règles et à la discipline du parti. Le monde de la recherche et du débat intellectuel, lui aussi, doit se plier comme si l’on n’autorisait plus désormais que les opinions monocolores. En voici trois exemples récents : Le 20 janvier 2017, c’est la fermeture de l’accès à l’internet pour les sites de l’institut d’économie Unirule, organisme de réflexion créé il y a vingt-quatre ans et qui défendait récemment le principe d’indépendance de la justice. Le 18 juillet 2016 était destitué l’un des fondateurs de la Yanhuang Chunqiu, revue qui avait gardé une certaine indépendance depuis vingt ans en raison du prestige de ses collaborateurs. Le 1 octobre 2016, c’est la fermeture du site Consensus Net, où des universitaires souvent liés à l’Académie des Sciences, s’exprimaient sur les questions politiques, en particulier sur la réforme nécessaire des entreprises d’État et de la propriété foncière.

L’ANTIENNE DE L’HUMILIATION Le précédent bulletin évoquait déjà la propagation de l’espionnite. Un commentaire du Quotidien de l’armée rappelle le 16 janvier que tout contact avec l’étranger comporte des risques et qu’il faut se préparer à les affronter. Il mentionne les clichés du nouveau porte-avions publiés par la presse nipponne et l’affaire du drone sous-marin des États-Unis saisi par la marine chinoise, – puis restitué. Et de temps à autre, les médias soulignent le terrible danger que présente un Japon sans armes nucléaires et rappellent, pour faire bonne mesure, les horreurs du massacre de Nanjing, commis par les troupes nipponnes il y a 80 ans. Non, la Chine, deuxième puissance économique mondiale, puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations unies, dont la devise fait partie du panier des droits de tirage spéciaux du F.M.I., qui détient un poste de directeur général adjoint de cette institution et un poste de directeur exécutif dans la Banque mondiale, la Chine, qui se trouve aussi à la tête de l’Organisation mondiale de la Santé et d’Interpol, ne saurait tolérer qu’on la tienne à ce point à l’écart de tout, bien qu’elle soit partout. Au nom de l’humiliation qu’elle aurait subie depuis quelques siècles, elle demande qu’on lui fasse un peu plus de place encore et le droit de lutter contre ceux qui veulent sa perte. B. Cyrulnick le dit très bien : «Tous les totalitarismes se déclarent en état de légitime défense (…) Le mot « humiliation » est presque toujours utilisé par ceux qui passent à l’acte ». Les dirigeants du Parti affirmaient, il y a un demi siècle, que la Chine ne serait jamais « une superpuissance ». Ils revendiquent aujourd’hui de le devenir en proposant de plus en plus ouvertement aux États-Unis de partager la cogestion du monde. Mais en même temps, ils trouvent dans le nouveau président américain un interlocuteur redoutable, difficile et risqué auquel ils ne s’étaient guère préparés et qui peut les attaquer sur leur point faible d’aujourd’hui : l’économie commerciale. Les États-Unis affirment qu’ils réservent désormais l’accès au marché américain aux seuls pays qui respectent les règles, sans contrôle étatique sur les entreprises ni subventions de la production. Or Washington vient de se plaindre auprès de l’O.M.C. de ce que la Chine subventionne les producteurs d’aluminium et coupe ainsi les prix. La chambre de commerce américaine en Chine a publié un rapport sur les pratiques protectionnistes, sur les restrictions à l’accès au marché et sur l’obscurité des réglementations chinoises ; elle note qu’aucun progrès n’est survenu depuis 2012 quant à l’exécution des promesses d’alors. Les changements observés ont eu pour seul objet de rendre les entreprises d’État plus compétitives. La Chine, bien sûr, dispose de mesures de rétorsions en cas de guerre commerciale. Elle pourrait réduire ses achats d’avions américains, de voitures, de machines, de hautes technologies et de produits agricoles. Mais quel poids aurait-ce pour réduire les conflits, quand à côté s’accumulent les armes les plus sophistiquées et les plus destructrices destinées aux espaces aérien et maritime ?

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