CONFRONTATIONS MONDIALES ET DROITS DE L’HOMME EN DANGER

A l’approche du XIXe congrès du P.C.C., la tendance observée depuis quatre ans s’affirme. Le parti ne cesse de resserrer sa mainmise sur la presse, sur les autres médias, sur l’internet, sur les ONG étrangères ; il ne supporte plus les défenseurs des droits de l’Homme. L’année 2017 sera marquée par l’évolution des relations sino-américaines. Les deux chefs d’État vont se rencontrer pour la première fois en juillet, lors du sommet du G20 à Hambourg.La Chine a deux raisons d’être soucieuse : la première, c’est la perspective de droits de douane protecteurs qui gêneraient ses ventes sur le marché américain ; la seconde, c’est la progression du budget militaire des États-Unis, qui pourrait amener la Chine à s’engager dans des dépenses de recherche et d’armement dépassant ses capacités. Le supplément annoncé des dépenses américaines – 54 milliards de dollars – représente à lui seul l’équivalent du budget de défense nippon. Déjà du côté des faucons chinois, on estime début mars, à l’ouverture des sessions parlementaires, que le budget militaire des années passées était trop serré et qu’il faudrait rehausser à 12% la croissance projetée pour cette année.
LE CHOC DE DEUX AMBITIONS.

Dans cette confrontation avivée, les États-Unis ne feront guère de cadeaux à la Chine dont ils continuent de dénoncer les « manipulations de change et les pratiques de dumping », qui, selon eux, priveraient d’emploi les Américains. En matière de sécurité, les deux pays s’affrontent à travers l’alliance militaire nippo-américaine, les troupes installées en Corée du Sud, la prolifération nucléaire de Corée du Nord et la liberté de navigation en Mer de Chine. Les ambitions des deux hommes d’État sont en conflit ouvert : l’envie de « redonner sa grandeur à l’Amérique » est maintenant confrontée au « rêve chinois ». À usage interne, ce dernier terme est en effet à peu près l’équivalent de « redonner sa grandeur à la Chine », une grandeur qu’elle avait au fil des millénaires.

Depuis la Conférence de Davos en ce début d’année, plusieurs déclarations diplomatiques ont mis en lumière cette rivalité et les risques d’un affrontement, liés aux nouvelles prétentions hégémoniques de la Chine. A Davos d’abord, le chef du Parti Xi Jinping a suggéré que la Chine pourrait contribuer à maintenir l’ordre dans les échanges internationaux. Quelques jours plus tard, le 23 janvier, le directeur général du département des Affaires économiques internationales au sein du ministère des Affaires étrangères, Zhang Jun, affirmait que la Chine, si on le lui demandait, serait disposée à jouer en ce domaine, un rôle dirigeant. Le 17 février, lors d’un séminaire sur la sécurité nationale, Xi Jinping affirme que la Chine doit « guider » le nouvel ordre économique mondial. Il ne s’agit plus simplement de « jouer un rôle » important dans la construction de cet ordre mondial. Ce rêve d’hégémonie, la Chine populaire ne l’avait encore jamais eu. Certes Mao Zedong avait des ambitions à l’échelle mondiale mais ce n’était pas de diriger la planète. Il désirait « seulement » être à la tête des révolutions du Tiers monde et dénoncer l’embourgeoisement soviétique. Deng Xiaoping ensuite voulait avant tout que la Chine s’imprègne des potentiels de l’Occident pour rattraper son retard ; il refusait qu’elle prenne la direction de quoi que ce soit et conseillait de ne jamais se mettre en avant. Les prédécesseurs immédiats de Xi Jinping, d’allure assez modeste, cherchaient à s’intégrer à l’ordre mondial et prétendaient plus ou moins en respecter les règles. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : on est pour la première fois, avec Xi Jinping, en présence d’une volonté d’accéder à l’hégémonie mondiale. Il s’agit de tenir compte de la puissance nationale accumulée tant sur le plan économique que militaire, de tirer parti du repli des États-Unis et de prendre place dans l’espace ainsi dégagé. Plus question désormais d’éviter les conflits, de rester à l’arrière, de se cantonner au débat d’idées et de s’occuper seulement des affaires du territoire. La Chine affirme son droit à codécider du monde et, s’il s’agit d’unifier le pays en englobant Taïwan, elle s’autorise à y procéder par la force ; quant aux îles disputées de la mer du Sud, elle y installe ses bases et renforce sa marine. Cette affirmation à l’extérieur a un volet interne : depuis quelques mois, le chef de l’État et du Parti a haussé son statut. Il est le « noyau central » autour duquel il faut faire bloc et qui doit avoir le dernier mot. Ce terme de noyau, utilisé auparavant par Mao Zedong et Deng Xiaoping (et brièvement par Jiang Zemin) est extra statutaire et sans référence institutionnelle. Mao Zedong n’était pas chef de l’État ; Deng Xiaoping n’était que président de la Commission militaire du Comité central du Parti. Mais ils avaient le dernier mot en tout, comme aujourd’hui le voudrait Xi Jinping.
MESURE ET RELATIVITÉ DE LA PUISSANCE CHINOISE.

Les prétentions de la Chine au vice-gouvernement du monde se sont affirmées après que son produit intérieur brut a dépassé celui du Japon et qu’elle n’a plus eu au-dessus d’elle que les États-Unis. Elle se targue maintenant d’être dans le monde la première puissance commerciale, la deuxième puissance économique et la troisième puissance militaire. Mais après tout, il s’agit d’un effet de masse lié à la démographie, qui n’a rien d’exceptionnel. Quand on est le pays le plus peuplé du monde, il est assez normal qu’on arrive au premier rang dans plus d’un secteur. En 2015, avec 19% de la population de la planète, elle ne fournit que 15% du produit intérieur brut mondial, selon les statistiques de la Banque mondiale (10.983 milliards de dollars sur 73.502). Certains contestent ces chiffres et préfèrent les estimations en pouvoir d’achat (P.P.A.) ; mais le résultat est encore plus médiocre avec 20.778 milliards de P.I.B. en dollars sur un total mondial de 155.752, soit une part de 13% de production mondiale avec 19% de population. Quant au produit intérieur brut par habitant, malgré ses taux de croissance faramineux pendant des décennies et une absorption énorme et sans égale d’investissements étrangers, la Chine se situait au 74ème rang mondial en 2015 selon le F.M.I., juste derrière la Roumanie, le Brésil, les Maldives, le Gabon et la Russie ; et très loin derrière ses voisins, la Corée du Sud et Taïwan. Et encore ne tient-on pas compte de l’extrême inégalité des revenus, qui a pour effet d’abaisser le niveau médian (le revenu du milieu) bien en dessous du revenu moyen.

On peut bien croire ici et là en Occident que la Chine est désormais un pays de classes moyennes, définitivement sorti de la pauvreté et riche au point de pouvoir racheter le monde entier ; mais dans l’Asie des environs, on ne s’y méprend pas : « On peut tromper le ciel et tromper la terre, mais on ne peut cacher la vérité à ses voisins ». Première puissance commerciale, la Chine aurait aimé que sa monnaie occupe une place significative dans les échanges internationaux. Mais les échanges en yuans ne viennent qu’au sixième rang dans le monde car trop d’opacité entoure le mode de fixation des cours du renminbi pour inspirer pleine confiance aux négociateurs de contrats.

De fait, la Chine est structurellement tenue à un double langage. S’agissant de prendre position sur les marchés extérieurs, elle demande qu’on lui fasse place au nom de libéralisme et des règles de l’Organisation mondiale du commerce. Mais si les capitaux étrangers veulent entrer chez elle, alors elle excipe de ses droits souverains. Elle préserve son protectionnisme administratif, sa structure d’entreprises d’État, la domination généralisée d’un parti qui se situe partout au-dessus des lois, qui refuse une fois pour toutes les élections libres et qui encadre toute la société civile. Tel est son modèle et il faut l’accepter. Le régime est contraint à ce double langage. Le rêve chinois ne peut s’accommoder d’une véritable mondialisation de l’économie nationale. D’abord parce que celle-ci se dissoudrait au sein de l’ensemble mondial et qu’elle y perdrait sa capacité de rêve ; ensuite, parce que la liberté des entreprises et l’accès aux informations qu’elle implique ruineraient le pouvoir politique du parti et détruiraient le régime. Ainsi le pouvoir ne peut se maintenir qu’en refusant une mondialisation dont il se réclame quand elle le sert et en rejetant des principes démocratiques qu’il déclare instillés par l’étranger. Mais c’est aussi pourquoi il ne pourra se maintenir indéfiniment car pour perdurer, un régime a besoin d’être respecté à l’extérieur sur les plans de la liberté, de la culture et de la vie sociale et la Chine n’y parvient pas ; il a besoin à l’intérieur d’être aimé et de recevoir la confiance du peuple, alors que le pouvoir chinois refuse définitivement de vérifier dans les isoloirs qu’on veuille encore de lui. L’autocratisme chinois lui permet de tenir encore quelque temps, mais grâce à des procédés qui préparent sa chute.

Il faut à cet égard saluer la fermeté et la lucidité de l’Union européenne dont le communiqué sévère du 28 janvier condamne les tortures infligées aux avocats chinois. Il contraste avec l’empressement de la première ministre britannique, qui, sans doute inquiète des pertes de marché qui pourraient résulter du Brexit, a cru bon le 29 janvier d’exalter l’excellence des relations sino-britanniques à l’occasion du Nouvel an chinois ; elle a rappelé que son pays était celui d’Europe qui accueillait le plus d’investissements de la République populaire et annoncé les débuts d’une « ère dorée » dans les relations bilatérales. Tout le monde heureusement ne se complaît pas dans ces flagorneries. L’ancien gouverneur de Hongkong Chris Patten faisait remarquer, la même semaine, que son pays risquait de « vendre son honneur » contre des accords commerciaux, en oubliant notamment les engagements pris autrefois pour Hongkong, en fermant les yeux sur les scandaleux enlèvements et séquestrations par Beijing de libraires du territoire (2015-2016) et en faisant silence sur le renforcement ininterrompu de la répression depuis 2012.

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