LA DICTATURE DANS TOUS SES ASPECTS, COMME D’HABITUDE

Le mois de mars s’est passé sans surprise. A Beijing, les deux assemblées qui tiennent lieu de parlement ont fait ce qu’on leur demandait de faire, c’est-à-dire que les milliers de participants ont levé la main pour approuver ce qu’avaient préparé les sept membres permanents du Bureau politique. A Hongkong, le collège constitué par le pouvoir central a élu, comme prévu, la personne préférée par Beijing, dans le cadre d’un suffrage universel à caractéristiques chinoises :  moins d’une personne sur 2000 avait le droit de vote (1.194 personnes sur un corps électoral de 3 800 000). Durant le temps des sessions – 3 au 15 mars – les parlementaires ont eu droit à du ciel bleu car on avait suspendu la production des industries polluantes et restreint la circulation dans la capitale. Mais la pollution est revenue dès la mi-mars. Le contrôle de l’internet s’est renforcé aussi pour l’occasion, avec fermeture de comptes suspectés d’être critiques. Enfin pour éviter des rencontres fâcheuses entre parlementaires innocents et pétitionnaires en colère, les autorités se sont efforcées de bloquer la montée vers la capitale des mécontents de province. Ce n’étaient que mesures de routine, comme chaque année.

Le parti tient à avoir le dernier mot aussi bien dans les instances centrales que dans les villages. Ce n’est pas toujours facile. Wukan, au Guangdong, ne retrouve toujours pas le calme après plus de cinq ans de troubles. Les paysans, qui avaient chassé le chef de village corrompu et procédé à une élection démocratique, ne parviennent pas à récupérer l’essentiel des terres qu’on leur avait prises. Les autorités ont isolé la bourgade qui n’a plus de contacts avec l’extérieur. Neuf habitants perturbateurs ont été punis de prison en janvier. La police fait peser des menaces de mort sur certaines familles rebelles dont des membres ont dû fuir à l’étranger. L’étranger est un lieu de refuge mais pour le régime, raidi dans son rejet des valeurs universelles, il est une source de dangers. À partir du 10 mars, l’interdiction de vendre des publications étrangères qui n’auraient pas reçu d’autorisation d’importation montre un nouveau resserrement des contrôles envers tout ce qui pourrait contenir, directement ou non, une contestation de ce régime anachronique. Entreprise probablement illusoire : si immense que soit la Chine avec son cinquième de la population mondiale, il est douteux qu’elle se puisse couper indéfiniment des quatre cinquièmes de la planète.

Parce qu’il met directement en contact la Chine et le monde extérieur, Hongkong à cet égard multiplie les périls. C’est pourquoi le régime en doit prévenir les évolutions subversives. L’assemblée nationale de Beijing s’est donné le droit d’interpréter unilatéralement la Loi fondamentale qui régit le territoire. La Chine considère aussi que les résidents chinois de Hongkong relèvent plus ou moins de sa juridiction et qu’elle peut les contraindre à venir sur son territoire pour enquête et jugement. Ainsi en est-il du libraire Gui Minhai, pourtant détenteur d’un passeport suédois, toujours en détention dans un lieu inconnu, plus d’un an après son enlèvement à Pattaya en Thaïlande. Situation semblable pour l’homme d’affaires Xiao Jianhua, enlevé à Hongkong officiellement pour participer à une enquête sur des malversations boursières. La loi fondamentale de Hongkong est violée certes, mais Beijing n’en a cure et pare au plus pressé.

TAÏWAN ET LE DOUBLE JEU CORÉEN Depuis le printemps dernier, un autre sujet devient brûlant, d’autant qu’on ne voit pas comment le régime pourrait s’en sortir. La question de Taïwan, longtemps oubliée, redevient d’importance. Pendant des décennies, les slogans continentaux étaient de «libérer à coup sûr Taïwan». On ne voit pas bien aujourd’hui de quelle libération il pourrait s’agir pour les 23 millions d’habitants d’un Taïwan déjà prospère, mais en revanche, le régime ne peut indéfiniment montrer son impuissance à réintégrer l’île dans le territoire national. Il se dit que Xi Jinping voudrait obtenir la réunification pour le centenaire de la fondation du Parti en 2021. L’ennui pour Beijing, c’est que le désir du chef du Parti fait inévitablement apparaître ce dernier comme agresseur, avec le déploiement récent de fusées DF-16 au Guangdong. Or le régime chinois ne cesse d’affirmer qu’il est partout un facteur de paix et de stabilité. Le porte-parole de l’Assemblée nationale Fu Ying le proclamait le 5 mars

«La Chine n’a jamais nui à aucun État». Oui, à condition d’oublier la guerre de 1962 avec l’Inde ; le soulèvement d’Indonésie en 1965 et ses 400.000 morts ; les deux conflits avec le Vietnam de 1974 et 1978. «Juger d’un homme par ses paroles, c’est comme juger d’un cheval par la couleur de son poil». En tout cas, les temps ont changé et le pays a désormais les moyens militaires de son expansion ; il déploie ses efforts à distance, pas seulement en Mer de Chine. La difficulté pour Beijing, c’est que la présidente de Taïwan se contente parfaitement du statu quo et cherche à maintenir des relations paisibles avec le continent en dépit du millier de fusées pointées sur l’île. Elle fait tout pour éviter la confrontation et compte sur la dissuasion américaine, malgré les incertitudes engendrées par les improvisations fantasques du nouveau président des États-Unis. Ce mois-ci enfin, et là encore les États-Unis jouent un rôle central face à la Chine, a vu le déploiement en territoire sud-coréen du dispositif THAAD. Beijing se trouve pris à son propre double jeu dans ses relations avec la Corée du Nord : la Chine la critique, ce qui lui permet de se poser en intermédiaire diplomatique incontournable entre Washington et Pyongyang ; mais elle veut la survie du régime car l’effondrement de la dynastie des Kim signifierait la présence sur sa frontière du Yalou d’une Corée du Sud solide alliée de l’Amérique et qui aurait doublé son territoire. Or le dispositif déployé ce mois en Corée du Sud à la suite des tests nord-coréens des 6 et 19 mars, peut aussi menacer une partie de la Chine ; il affaiblit son armée et sa capacité d’intervention.

DÉNI DE CHINE Devant une situation aussi complexe où s’affrontent des adversaires aussi nombreux et imprévisibles, on ne peut qu’être surpris des silences occidentaux. La mondialisation ne touche pas que le commerce et l’économie : elle affectera aussi les guerres s’il s’en produit. Il y a comme un déni de la gravité de ce qui passe de l’autre côté de l’Eurasie, comme si la dictature chinoise d’aujourd’hui était tout empreinte de sagesse, de componction et de souci du bien-être de l’humanité, ou que son éloignement même en effaçait l’importance. Contre toute évidence et à cause d’un discours du chef d’État Xi Jinping le 17 janvier à Davos, il se trouve des patrons et des diplomates pour imaginer que la Chine s’est convertie au libre échange, à l’économie de marché et qu’elle fait désormais partie de la famille. L’évidence est pourtant que la revendication de la Chine était seulement le libre accès aux techniques industrielles et aux marchés étrangers et un plaidoyer contre le protectionnisme qui pourrait la gêner. «La crédulité, écrivait Joubert, se forge plus de miracles que l’imposture ne peut en inventer». Xi Jinping à Davos fut, de fait,  interrompu à plusieurs reprises par des salves d’applaudissements. Lui qui préconise le renforcement des entreprises d’État et leur strict alignement sur la stratégie du P.C.C. a dû sourire d’aise, à vérifier l’aphorisme connu de tous en Chine : «Connais ton adversaire, connais-toi et cent batailles ne te mettront pas en péril» (Sun Zi) et celui-ci surtout, du même auteur, «Parvenir à battre son adversaire sans l’avoir affronté, c’est l’idéal». Chez nous donc, le débat politique et les inquiétudes se concentrent sur Donald Trump, sur Vladimir Poutine ou encore sur le processus de Brexit ; comme si le renforcement ininterrompu de l’appareil dictatorial chinois était sans danger, comme si la violation quotidienne des droits de l’Homme pour un cinquième de l’humanité était sans gravité, comme si l’on n’y pouvait rien faire, comme s’il était inutile de s’en affliger, et donc, au fond, comme si ça n’existait pas.

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