LUTTE ÉCOLOGIQUE : LE PLUS POLLUEUR ET LE MOINS VÉRIFIABLE

Deux événements viennent marquer la vie internationale. 1) Des discussions (Bruxelles 1 et 2 juin) entre l’Union européenne et la Chine, qui  n’ont débouché jusqu’à présent  sur aucun résultat pour le progrès des droits de l’Homme. Cette absence de résultat est sans doute regrettable pour l’Europe mais les dirigeants chinois ne peuvent que s’en féliciter : ils ont évité une ingérence dans leurs affaires intérieures ; les capitales occidentales ferment les yeux sur le déni des valeurs essentielles et elles s’y habituent. 2) Les États-Unis se retirent de l’accord sur l’environnement signé à Paris en décembre 2015 (COP21). Ce «délit contre l’humanité» (S. Royal) est une véritable aubaine pour la Chine dans son long combat pour défier les États-unis et se hisser au premier plan mondial. Saisissant l’occasion, Beijing a dénoncé fermement la faute américaine et s’est déclaré pour l’application de l’accord. Les effets bénéfiques ont été quasi instantanés : la Chine est devenue dans les médias le nouveau leader de la lutte pour la planète. Sur France-Inter le 2 juin, le ministre d’État Hulot fait confiance à «nos amis chinois» et la négociatrice française sur le changement climatique, quand on lui fait remarquer que les Chinois donnent les chiffres qu’ils veulent bien donner, dit avoir les preuves des actions efficaces menées par Beijing. Puisqu’il s’agit du sort du monde, la moindre des choses est de partir des faits. La Chine est le premier pays pollueur de la planète ; elle a obtenu, en décembre 2015, pour continuer sa croissance l’autorisation de polluer encore un peu plus, mais à moindre rythme. Mais les mots sont les mots : moindre croissance de la pollution n’a jamais voulu dire diminution de la pollution. La Chine assure, il est vrai que la situation s’améliorera dans une décennie mais les promesses engagent surtout ceux qui les croient. De plus, hormis le commerce extérieur, les autorités ont la pleine maîtrise des statistiques, en particulier celles des grosses entreprises d’État polluantes ; elles ne permettent à aucun expert étranger d’en vérifier le sérieux. Enfin, puisque le ministère de l’Environnement chinois déplore lui-même que les chantiers de dépollution prévus ne soient pas engagés, que les comptes rendus des entreprises soient falsifiés et que les directions coupables dressent mille obstacles devant les équipes d’inspection, il semble qu’on y devrait prêter plus d’attention. Les manifestations de rue contre les industries polluantes sont nombreuses en Chine mais le plus souvent, elles trouvent devant elles des cordons de policiers anti-émeutes : aux yeux du pouvoir, la lutte pour l’environnement relève de l’État-Parti et ne peut être confiée à la «société civile», terme d’ailleurs honni et prohibé des écrits politiques. Peut-on encore rappeler ce qui s’est passé lorsque l’ambassade des Etats-Unis constatant que les autorités ne disaient pas la vérité sur la pollution de l’air dans Beijing, a eu le culot de procéder à ses propres relevés et de les afficher pour en informer les citoyens de la capitale ? La réaction du gouvernement fut de dénoncer cette «inadmissible ingérence dans les affaires intérieures» du pays. Il faut donc s’interroger sur la confiance accordée à la Chine. Est-il raisonnable dès le lendemain du retrait américain, de désigner comme héraut de cette lutte internationale de longue haleine pour la propreté de la planète le pays qui la pollue le plus et qui n’autorise aucun contrôle sérieux de ses actions ? Est-ce sage, alors même que les administrations de l’écologie semblent avoir les plus grandes difficultés à assurer leur autorité sur les entreprises liées au Parti et à en sanctionner les manquements ?

POUSSER LES MURS L’expansion de la masse économique chinoise consolide l’État-Parti et lui donne les moyens et l’assurance pour se renforcer. Cet accroissement du pouvoir, parce qu’ordonné et continu, ne retient pas toujours l’attention. Il se manifeste sur trois plans. 1) Dans le domaine intérieur d’abord, où chaque semestre montre un pas en avant : le régime trouve de plus en plus insupportable toute parole critique ; il ferme la bouche ou retire la plume à toute expression libre : celle des historiens, celle des avocats ou celle des universitaires comme tout dernièrement celle du professeur He Weifang. La pratique des aveux-confessions-repentirs, télévisés ou non, est devenue fréquente, avec à leur origine vraisemblablement des menaces sur les familles et des promesses de peine allégée, ou simplement des tortures. L’expansion politique chinoise s’exerce aussi à la périphérie immédiate. Sur Hongkong, où le régime affirme désormais son droit de supervision des fonctionnaires et des lois, son droit d’interpréter la Loi Fondamentale et sa volonté de reporter sine die l’instauration du suffrage universel. La politique de grignotage se poursuit et aborde le monde boursier : 19 sociétés d’État cotées à Hongkong ont mis en place des cellules du Parti, au siège et dans les nombreuses filiales. Leur rôle est de «conseiller» ou de choisir les directions et les managers pour combattre les forces centrifuges. Les comités du Parti à Hongkong appliqueront la ligne fixée à Beijing. Ils auront le dernier mot. Selon toute vraisemblance, le chef d’entreprise sera à leur tête dans la plupart des cas.  2) Dans les nouvelles îles artificielles méridionales : les dispositifs militaires y sont installés une fois pour toutes, Beijing fait fi des jugements négatifs de la Cour d’arbitrage de La Haye et menace de guerre les Philippines, si l’on en croit leur fantasque président. Vient de s’y ajouter la construction sur cinq ans d’un système d’observation sous-marin couvrant les mers de Chine orientale et méridionale. L’objectif présenté est scientifique, vise à la prévention des désastres mais doit servir aussi à la sécurité nationale et à la protection des intérêts maritimes. Il ne peut qu’accroître les tensions puisqu’il va se construire dans une zone où la Chine affirme sa souveraineté malgré la contestation de tous les pays riverains. 3) Le régime chinois obtient aussi quelques succès à distance.

INTERFERENCES HORS DE CHINE. D’abord en contrôlant ses propres ressortissants de l’étranger, notamment les étudiants. Son allergie à la démocratie s’est exprimée tout dernièrement sur les réseaux sociaux, en réaction aux paroles ingénues prononcées le 21 mai par une jeune étudiante de l’Université de Maryland, lors de la réception de son diplôme. Qu’avait osé dire Yang Shuping ? Que «la démocratie et la parole libre ne doivent pas être considérées comme garanties une fois pour toutes. La démocratie et la libre parole sont un air frais pour lequel il vaut de se battre». Paroles sacrilèges : dès qu’elles parviennent en Chine par le site tenu par les étudiants conformistes, Yang Shuping devient une «traitresse», «un chien courant de l’Occident». La presse et le ministère des Affaires étrangères voient dans sa phrase «humiliante» la preuve d’un complot de l’Ouest pour pervertir les étudiants chinois. Toutes les adresses internet de Yang Shuping sont identifiées, avec force détails sur sa famille ; les pressions sont telles que la jeune fille se croit obligée, dès le lendemain 22 mai, de présenter des excuses et de dire qu’elle a compris la leçon. Mais les attaques ne cessent pas : on la traite d’espionne. Le porte-parole des Affaires étrangères laisse entendre que, parmi les plus de 500.000 étudiants partis à l’étranger, seuls ceux qui s’en tiendront à des paroles patriotiques seront les bienvenus à leur retour en Chine. Aux États-unis encore, l’intervention masquée du pouvoir chinois s’est manifestée le 19 avril dans l’interruption brutale d’une émission en chinois de la Voix de l’Amérique. Le programme aurait dû durer trois heures ; il fut coupé par la direction après 80 minutes. C’est que l’invité Guo Wengui, longtemps proche des services de renseignements et réfugié aux États-Unis, assurait qu’il détenait des informations compromettantes sur le numéro 2 du régime, Wang Qishan, chargé de la lutte contre la corruption. Cette intervention dans le déroulement d’une émission n’a pas de précédent.
Un autre moyen d’intervention est le maintien de la fiction : Taïwan est partie intégrante de la République populaire. Et par suite, les Taïwanais sont des Chinois et, comme tels, relèvent de la justice chinoise. Il y a pourtant 70 ans que Taiwan a sa vie propre : depuis la fin de la loi martiale en 1987, elle connaît des décennies de vie démocratique, de séparation des pouvoirs et de pluripartisme. Outre la jouissance des libertés, les conditions de vie et le niveau technique de Taiwan sont bien supérieurs à ceux du continent. Jusqu’à présent, le régime chinois se montrait avenant, accueillait les hommes d’affaires et les capitaux de Taiwan, laissant planer le rêve d’une réconciliation générale. Avec l’arrivée au pouvoir du Parti démocratique progressiste en 2016, il n’en va plus de même ; les sourires ont fait place aux menaces. Tout ce qui peut, même indirectement saper l’autorité du parti, appelle répression. Lee Ming-che, membre du parti démocratique progressiste, qui venait chaque année sur le continent, a été la victime de ce raidissement. On l’a arrêté ce printemps à son entrée sur le territoire, au prétexte qu’il «mettait en danger la sécurité nationale» ; il aurait envoyé l’année dernière des messages sur la situation politique à Taïwan après l’élection de la présidente Tsai Ingwen et aurait peut-être distribué quelques livres. La même fiction est utilisée pour interdire que Taïwan assiste à l’Assemblée générale de l’Organisation mondiale de la Santé (Genève, 22-31 mai). L’administration des Nations unies a précisé qu’elle n’accepterait pas non plus les journalistes à passeport de la République de Chine (Taiwan). Pour comprendre cet alignement des Nations unies sur les positions de Beijing, il n’est pas inutile de rappeler que l’organisation est dirigée depuis novembre 2006 par la Chinoise Margaret Chan, dont le mandat prend fin en juin prochain. Elle a fait partie du gouvernement de Hongkong.

EFFETS DÉLÉTÈRES SUR LES INSTITUTIONS INTERNATIONALES Toutes ces interventions déplacées, ces refus du droit, ce mépris de l’environnement juridique fragilisent les institutions internationales, d’autant plus qu’ils sont le fait d’une grande puissance, ayant droit de veto aux Nations unies, membre du Conseil de Sécurité, détenant aussi la direction de l’O.M.S. et d’Interpol. Le 27 février, le nouveau secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, regrettait : «Le mépris des droits de l’Homme est une maladie qui se répand – au nord, au sud, à l’est et à l’ouest». La Chine y prend toute sa part : elle fait la sourde oreille quand les organes des Nations unies dénoncent les arrestations arbitraires, les tortures sur les détenus et demandent des libérations immédiates ; elle répond sans la moindre sincérité aux recommandations qui lui sont prodiguées lors de l’Examen Périodique Universel sur les droits de l’Homme, sans parler du rejet officiel des valeurs universelles sur lesquelles sont fondées les Nations unies. Les premiers responsables de cette dévalorisation de l’O.N.U. doivent être cherchés dans son organe central, le Conseil de sécurité et, en particulier, dans les membres permanents qui le composent. Qu’il n’y ait pas grand espoir à placer sur trois sur cinq des membres permanents du Conseil est évidemment affligeant et impose aux deux autres d’oser parler, d’oser saisir l’opinion et d’avoir les reins solides. Heureusement, il y a dans ce régime chinois et ses 68 ans de parti unique beaucoup d’anachronismes qui le minent. Ce désir d’expansion extérieure va se heurter au monde de l’étranger, qui n’a nulle envie d’admettre comme allant de soi les «caractéristiques chinoises», ni de partager «le rêve chinois» de renaissance et d’hégémonie. Le monde aujourd’hui n’est pas à l’image de la Chine, avec une petite poignée de dirigeants qui règnent sur plus d’un milliard d’hommes. Si peuplée que soit la Chine, les gens hors de ses frontières sont cinq fois plus nombreux. Elle n’est donc ni l’empire du milieu ni le centre de gravité du monde. Il serait bon qu’elle s’en rende compte, et si besoin, qu’on le lui rappelle avec fermeté

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