IL Y A BEAUCOUP DE RAISONS DE SE TROMPER SUR LES REALITES CHINOISES

D’abord, il ne suffit pas d’y aller quelquefois et dans quelques villes avec un bagage d’anglais pour en avoir une vue d’ensemble ; pas plus que quelques voyages en Europe vous diraient ce qu’il faut penser de la situation au Portugal, en Estonie ou à Chaudes-Aigues. Or la Chine est trois fois plus grande en surface et en population que l’Union européenne, protégée par les chaînes de l’Himalaya et de l’Altaï, isolée par les zones sous-peuplées du Tibet, du Xinjiang, de la Mongolie, de la Sibérie orientale. Hormis Hongkong tout au sud, il y a peu d’appels centrifuges. Elle est maîtresse chez elle et dans sa langue.

Une autre grande difficulté d’accès, c’est la maîtrise administrative quasi parfaite de l’information. Le Bureau de la presse envoie ses directives sur ce qu’il faut taire et sur ce dont il ne faut parler qu’en reprenant les communiqués officiels. On prend pour argent comptant le chiffrage de la croissance dès la mi-janvier alors que la Chine est sans doute, par sa taille, par la place de son agriculture, par l’insuffisance de son appareil statistique et par les manipulations/falsifications de ce dernier, un des pays où une comptabilité nationale sérieuse est la plus difficile à établir. A-t-on oublié les chiffres mirifiques de l’Union soviétique, repris sans sourciller par la Banque mondiale, le F.M.I. ou l’O.N.U., et ne voit-on pas où en est la Russie d’aujourd’hui ? Il est indispensable d’avoir une idée claire de la situation économique. Pour beaucoup en effet, c’est la croissance chinoise qui justifie le régime et sa brutalité. Certes la Chine est sortie de l’atroce pauvreté qui régnait dans l’entre-deux-guerres. Mais les autres pays, tout autour, ont évolué eux aussi et parfois plus vite qu’elle. Si l’on prend le produit intérieur brut par habitant, en 2013 la Chine occupait la 87ème place (11.868 $), derrière la Thaïlande (14.136 $ ; 77ème), la Malaisie (23.160 $ ; 49ème), la Corée du Sud (33.791 $ ; 29ème), Taïwan (41.539 $ ; 21ème). Encore faut-il rappeler que cette place moyenne est liée à l’extraordinaire ruée des capitaux vers la Chine, dont celle-ci a bénéficié pendant 40 ans. Bien sûr, la masse accumulée de béton dans les bâtiments, les routes, les ponts, les autostrades ne peuvent qu’impressionner, comme l’expansion du secteur industriel et les progrès de la recherche. Mais les étendues chinoises ne sont pas à l’avenant.

Les 500 millions de ruraux dont le revenu est deux fois et demi inférieur à celui des villes existent aussi, de même que les 250 millions de migrants qui ont quitté les campagnes pour chercher un travail en ville, souvent sans couverture sociale, parfois sans contrat, parfois aux hasards de l’embauche journalière. À eux seuls ces ruraux et ex-ruraux font la moitié de la population du pays, onze fois celle de la France.

Il est à la fois dérisoire et consternant d’entendre parler de la Chine comme un pays de classes moyennes. Croit-on que si la Chine est l’atelier du monde, ce sont des classes moyennes qui confectionnent les tee-shirts, les jeans ou les ordinateurs ? Un monde ouvrier à qui l’on n’autorise aucun syndicat digne de ce nom peut-il être qualifié de classe moyenne ? À supposer au mieux que son niveau de vie atteigne celui de la France du Front populaire, cette France-là était-elle composée d’une classe moyenne ? Lors d’une visite en Chine, le président Obama estimait qu’elle se trouvait au niveau des États-Unis de 1910. Le socialisme, traditionnellement, est égalitariste. Les communistes, ce sont les «partageux». Mais, malgré les similitudes de vocabulaire, ce n’en est pas le cas en Chine depuis des décennies. La distribution des richesses est l’une des plus inégalitaires du monde. Officiellement, l’administration admet pour le coefficient de Gini – qui mesure les inégalités – le taux déjà très élevé de 0,46 en 2015 mais les estimations indépendantes arrivent au taux de 0,69, un quasi record mondial. 1% de la population détient 33% des richesses. Les 25% les plus pauvres n’en possèdent que 1%. On voit bien que les chiffres moyens n’ont dans ces conditions guère de sens. Il faudrait disposer de revenus médians (il y a autant de personnes qui gagnent moins que de personnes qui gagnent plus). Mais cette information fait défaut. Cette situation anormale se retrouve dans la composition de l’appareil dirigeant. Le Parlement chinois dans ses deux assemblées, compte 150 milliardaires en dollars. Les 209 membres les plus riches détiennent une fortune d’environ 500 milliards de dollars, soit 4% du produit intérieur brut. À coté d’eux, les membres du Congrès américain font pâle figure : le plus riche membre du Congrès n’aurait occupé que le 163ème rang parmi les législateurs chinois (Hurun Report 2017 et Center for Responsive Politics). Au total, la Chine compte 609 milliardaires en dollars contre 552 aux États-Unis.

ARMEMENT ET EXTENSIONS TERRITORIALES À l’extérieur, la Chine tient à donner d’elle une image pacifique et bienveillante, toujours prête à la négociation pour éviter les conflits ouverts. On oublie volontiers ses affrontements avec l’Inde (1962 et 1967) ou avec le Vietnam (1974, 1979) ou avec l’Union soviétique (1969). Ces dernières années, la transformation de récifs en îles artificielles dans les Nansha/Spratleys et les Xisha/Paracels, puis la construction de bases militaires et de pistes d’atterrissage ont modifié la donne en Mer de Chine méridionale. Elles amènent la Chine à revendiquer un large espace maritime souverain sur une zone de trafic international particulièrement intense ; elle rejette d’un revers de main la décision de la Cour d’arbitrage de La Haye qui juge non fondées ses revendications territoriales. Ces jours-ci, la venue du porte-avions Liaoning dans les eaux de Hongkong à l’occasion du 20ème anniversaire de la rétrocession du territoire (1 juillet 1997) est une affirmation sans précédent de la suprématie chinoise sur la zone, alors même que la population voit sans plaisir s’approcher la date d’intégration à la République populaire. Le bâtiment devait arriver peu après que Xi Jinping effectue à Hongkong sa première visite en tant que chef d’État. Beijing déclare en même temps, pour être clair, que la garnison chinoise de Hongkong doit jouer un rôle politique et diplomatique : c’est un instrument de la souveraineté et un outil pour le combat.

En Asie du Nord-Est, le conflit coréen mérite attention avec la succession des essais balistiques nord-coréens, destinés à dissuader l’Amérique mais qui, en même temps, l’incitent à intervenir pour écarter la menace. Celui du 8 juin était le 5ème en un mois. Le même jour, arrivait à Pusan (Corée du Sud) un sous-marin nucléaire, sans doute à des fins d’intimidation. Le jeu de Beijing est loin d’être clair. Il est évident que l’arsenal militaire de Pyongyang n’aurait pu se constituer sans l’aide de la Chine : comment un petit pays, d’une extrême pauvreté et dont la surface ne fait pas même le double de la région Auvergne-Rhône-Alpes, aurait-il pu financer son effort nucléaire ? La question se pose aujourd’hui encore, à l’heure des sanctions décidées par les Nations unies. La Chine est le plus gros partenaire commercial de la Corée et les États-Unis ont identifié près d’une dizaine d’entreprises chinoises qui commercent intensément avec la Corée du Nord et lui procurent des devises. L’Amérique voudrait sanctionner en particulier celles qui ont des liens avec le programme militaire ou balistique de Pyongyang ; mais ce n’est pas si simple : Beijing se positionne comme l’intermédiaire incontournable dans les relations avec la Corée du Nord. L’expansion extérieure chinoise ne se limite pas à l’Asie orientale. Le 18 juin, la Chine et l’Iran ont effectué des manœuvres navales communes près du détroit d’Ormuz. Les navires chinois étaient venus le 15 juin de Karachi au Pakistan. Beijing soutient l’entrée de l’Iran dans l’Organisation de coopération de Shanghai, dont la vocation à terme serait de faire pièce à l’OTAN. Il est difficile d’estimer l’ampleur des dépenses militaires chinoises. Le dernier rapport du Pentagone au Congrès sur les questions militaires et la sécurité affirme que le budget militaire de la Chine en 2016 dépasse celui des ÉtatsUnis (180 milliards de dollars contre 144,3), une fois ajoutées aux chiffres officiels les dépenses de Recherche et Développement et les importations d’armes et d’équipements. On n’en sait finalement rien, sinon que quasiment chaque mois, la Chine annonce avec fierté des progrès accomplis pour son aviation ou sa marine de guerre.

L’ARGENT CONTRE LES DROITS DE L’HOMME. Que la Chine achète à l’extérieur des usines et élargisse son capital technologique n’a rien d’anormal. Mais les ressources qu’elle accumule lui permettent aussi d’intervenir sur le plan politique et diplomatique. Les deux dernières reconnaissances diplomatiques obtenues aux dépens de Taïwan (Sao Tome & Principe et Panama) ont été achetées par des promesses d’aide. Beijing s’efforce aussi d’enfoncer un coin dans le bloc européen. La société chinoise de navigation Cosco, qui possède la 4ème flotte mondiale de porte-containers, détient 51% du plus grand port grec, Le Pirée. À cause de cette dépendance, la Grèce est devenue un empêcheur de danser en rond pour l’Europe dans ses rapports avec Beijing. Elle a rejeté à la mi-juin une résolution européenne au Conseil des droits de l’Homme des Nations unies qui critiquait la Chine pour ses violations des droits de l’Homme, et en particulier pour sa répression des avocats et des militants des droits civiques. C’est la première fois en dix ans que l’Europe ne fait pas entendre une voix unanime devant le Conseil. La Grèce a reçu les félicitations de Beijing, pour qui il ne faut pas «politiser les droits de l’Homme». Ces derniers pourtant sont éminemment politiques et sont même l’un des objectifs les plus nobles et les plus essentiels que peut se donner une société. En mars, la Hongrie, qui se présente volontiers comme la porte d’entrée de la Chine vers l’Europe, ne s’est pas jointe à la lettre collective de l’Europe concernant ses inquiétudes pour le traitement réservé aux avocats chinois. L’Union européenne a quasiment oublié le massacre de Tiananmen et, lorsqu’elle demande la libération des détenus politiques, elle n’insiste pas.

La Chine se crispe, n’admet pas la critique, se méfie des O.N.G., multiplie les directives envoyées aux médias, resserre son contrôle de l’internet, souligne le danger de l’espionnage et interdit les mots eux-mêmes : séparation des pouvoirs, démocratie constitutionnelle, société civile, liberté de la presse, libéralisme, valeurs universelles, etc. (Cf. Document n°9 du Comité central, 2013). Elle met à l’écart des écrivains comme Lu Xun (1881-1936), parce que trop impertinents. Elle parle d’ouverture, mais si l’on examine au fond, elle se ferme. Avec beaucoup d’habileté, certes, mais elle se ferme, et pour plus d’un milliard d’hommes. Dans cette période d’incertitudes, on aimerait pouvoir compter sur l’Organisation des Nations Unies. Mais les on ne peut qu’être inquiet devant les détenteurs du droit de veto au Conseil de Sécurité. Pour plusieurs d’entre eux – dont au premier rang la Chine -, les droits de l’Homme sont un concept subversif, une revendication déplacée, un point d’ordre du jour inutile et fâcheux. La situation a donc toutes chances de continuer à se détériorer, faute de vigoureuses réactions chez les porteurs de convictions humanistes.

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